Abderezak Dourari. Professeur en sciences du langage et directeur du Centre national pédagogique et linguistique de l’enseignement de tamazight : Une tâche compliquée davantage par le fait que cette langue n’était pas normalisée

Elwatan; le Vendredi 21 Avril 2017
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- Nous sommes à la première année scolaire depuis l’officialisation de tamazight. Comment évaluez-vous aujourd’hui son enseignement ?

Tamazight est entré dans le système éducatif algérien depuis 1995, après un forcing de la société civile (la grève du cartable). Cela a été fait par volontarisme et sans analyse des effets sur la langue elle-même, encore moins dans le cadre d’une perception d’ensemble sur la société et son pluralisme linguistique et culturel.

Il est nécessaire de rappeler que tamazight est un nom singulier pour une réalité plurielle au sens linguistique et sociolinguistique du terme ; on appelle cette situation une polynomie. La première gageure était de vouloir enseigner une langue polynomique dans un système éducatif très lourd, consistant en un ensemble ayant un effectif de 9000 000 personnes entre élèves, enseignants et autres fonctionnaires et dans un contexte de tension politique, identitaire et linguistique extrêmes. Cette tâche était compliquée davantage par le fait que cette langue n’était pas normalisée.

Il n’y avait pas non plus de manuel scolaire, pas de programme, encore moins d’enseignants qualifiés. C’est ce qu’on peut appeler, avec un certain euphémisme, un bien mauvais départ ! Normaliser une langue n’est pas à la portée du premier venu. Cela ne relève pas non plus des efforts d’un seul individu fut-il le plus intelligent et le plus dévoué à une cause. La mise en place du HCA ne peut pas non plus constituer une réponse appropriée à ce type de besoin d’activité scientifique.

- Il n’y a toujours pas eu de mise en place de l’académie, tel stipulé dans la nouvelle Constitution qui pourrait booster l’enseignent de tamazight…

A ce jour, tant qu’une académie disposant d’une autorité scientifique et morale n’est pas mise en place, il n’y aura aucun aménagement ni travail de recherche sérieux sur cette langue livrée à elle-même pendant des siècles. L’aménagement se fait sur la base d’un corpus de la langue telle qu’elle a été et est parlée, écrite ou chantée par des locuteurs natifs, corpus duquel serait extrait une base lexicale la plus exhaustive possible qui tiendrait lieu de source de référence pour tous les dictionnaires de la langue, mais aussi des descriptions grammaticales et des morphologies de différents niveaux du plus scientifique au plus scolaire. Nous venons de citer deux autorités : une autorité académique de référence et une autorité relative au corpus de langue de référence.

Après 22 ans d’enseignement de tamazight dans nos écoles, on ne les a pas constituées. L’avancée en termes de statut juridique est certes utile, mais elle ne peut dispenser de ces outils et cet encadrement scientifique, car il y va de notre langue nationale et officielle et de faits culturels et anthropologiques qu’il n’est pas indiqué d’esquiver sauf à vouloir entretenir les tensions identitaires et envenimer la situation idéologique de la société algérienne. Une année après l’annonce de l’officialisation de tamazight et de la création juridique de son académie (constitution de février 2016), la loi organique n’a pas été promulguée…

- Quelle évaluation ferait un spécialiste des sciences du langage de la situation de l’enseignement de tamazight dans le système éducatif algérien ?

Si l’on se rappelle que le ministère de l’Education n’est pas du tout une instance de normalisation, loin s’en faut, faut-il s’imaginer aussi, en parallèle, à quelles difficultés innommables ce ministère est-il confronté, en dépit des efforts énormes consentis pour améliorer le manuel scolaire, en travaillant toujours sur une langue non encore normalisée et plurielle régionalement ? Chaque enseignant injecte sa propre norme.

Le courant dominant en la matière c’est l’idéologie unificatrice productrice et promotrice d’une langue artificielle ou langue qui met en danger de mort cette langue maternelle polynomique au profit d’une langue artificielle dite «tamazight» qui n’est parlée par personne et ne possède aucune fonctionnalité sociale sur le marché des langues en Algérie. C’est la répétition de l’expérience douloureuse de la politique d’arabisation ! C’est ce qu’on appelle en sociolinguistique le double déclassement diglossique.

L’idéologie unificatrice préside à cette tendance d’aménagement en réactance à la politique d’aliénation culturelle et linguistique d’arabisation, et pousse sans le vouloir à la mort de tamazight comme ensemble de variétés naturelles dont la vitalité repose essentiellement sur ses locuteurs natifs et leur attachement à elle. Aménager progressivement et enseigner chacune des variétés régionales et typologiques est la seule solution à mon avis pour stabiliser et consolider la position de cette langue polynomique dans les sociétés et auprès des locuteurs qui la parlent encore et pour l’enseigner aux autres sans contrainte et de manière attractive.

L’autorité d’une académie scientifique est alors cruciale, sinon vitale. Voilà en somme pourquoi ça bloque. Malheureusement, ici pas plus qu’ailleurs, concernant les problèmes de notre société, il est rarement fait appel à la raison et la passion domine toujours et nous mène invariablement vers un modus operandi autoritariste.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Nassima Oulebsir

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