Ali Battache. Enseignant et auteur spécialiste de la Tariqa Rahmaniya : «Faire de la religion toute la journée n’était pas permis par la confrérie»

Elwatan; le Dimanche 24 Avril 2016
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D’où tire cette confrérie ses origines ?

Avant de parler des origines, il est utile de souligner que parmi les 26 confréries existantes en Algérie, seule la Tarika rahmaniya détient l’exclusivité d’être typiquement algérienne, les autres étant extrinsèques à notre pays. Quant aux origines, elle les tire de son fondateur, Sidi M’hamed Ben Abderrahmane Boukebrine.

Après avoir brillé dans ses études, il fut conseillé pour fonder cette voie afin de tenir compte des spécificités et des traditions afférentes à la société d’alors. En d’autres termes, prêcher un islam traducteur des aspirations de la société, et ce, pour faire face à l’ordre arbitraire établi par les Ottomans.

En effet, vu son soutien à tous les paysans expropriés de leurs terres par les Ottomans, cette confrérie avait affiché sa rébellion même à l’occupation ottomane, ce qui avait conduit le sultan d’alors à traduire en justice son fondateur. Après son acquittement, Sidi M’hamed Ben Abderrahmane Boukebrine rentra en Kabylie pour s’organiser en tant que réfractaire aux Ottomans.

Que prêche cette confrérie et quel a été son écho dans les milieux populaires ?

Loin de tout manichéisme et jugement fondé sur le péché et le permis, la Tarika rahmaniya a fait de la conduite sociale des adeptes de la tolérance, de la simplicité, de la médiation, de la prise en compte des traditions ancestrales et du patrimoine ses atouts pour s’imposer en tant que référence spirituelle.

Son slogan phare étant «la vie est périssable», elle a encouragé les notions de dialogue et de fraternité sans exclusion aucune, loin de toute arrogance. Faire de la religion une occupation de toute une journée n’était en aucun cas permis par cette confrérie. A l’issue de la prière, tous les adeptes vaquaient à leur travail.

Pour ce qui est des affaires et des problèmes des villages et communautés, des nobles s’en chargeaient en fonction de plusieurs paramètres n’ayant aucune accointance avec l’imam et la mosquée.

Autre chose à souligner : malgré les différences qu’elle avait avec les autres confréries, elle n’avait nullement appelé à leur extermination ou exclusion. En la suivant, c’est toute une culture religieuse articulée sur le vécu, l’histoire et la langue du groupe qui prend forme, s’enracine et traverse les siècles avec une réelle stabilité. Même les récitations se faisaient suivant le rythme des chants populaires accessibles à toutes les franges.

A leur débarquement en Algérie, pourquoi les Français ont-ils tout fait pour faire taire cette zaouia ?

Lors de la bataille de Staouéli, 25 000 soldats sur un total de 50 000 étaient recrutés par la zaouia rahmaniya. Suite à la défaite du Dey Hussein et l’effondrement de l’ordre ottoman, les Algériens se retrouvèrent avec l’absence d’un ordre social et ce furent les confréries religieuses, à leur tête la rahmaniya, qui prirent les choses en main en se chargeant de l’organisation de leurs rangs.

D’ailleurs, la France avait réussi à apprivoiser un bon nombre d’entre elles, et ce, en leur faisant croire que la colonisation était un destin et c’était à ce dernier de se prononcer sur l’heure de l’indépendance. Toutefois, la zaouia rahmaniya ne l’entendait pas de cette oreille en mobilisant ses adeptes, appelés Khouans, à la lutte pour arracher l’indépendance.

En effet, avant l’insurrection de 1871, beaucoup de révoltes populaires ont été menées sous l’égide de la zaouia rahmaniya. C’est pourquoi il faut rappeler que cet ordre religieux a toujours fait preuve de son attachement à sa terre et à ses traditions.

Justement, pourquoi cette confrérie a-t-elle connu un recul après les années 1900 ?

Il s’agit, de prime abord, des grosses pertes subies lors de l’insurrection de 1871. Ensuite, avec l’avènement des courants politiques après les années 1900. A l’instar de l’Etoile nord-africaine de Messali Hadj et l’UDMA de Ferhat Abbas, l’Association des oulémas est apparue, elle s’inspirait de courants orientalistes extrinsèques à l’Algérie, véhiculées notamment par Djamel Eddine El Afghani et Mohamed Abdou et repris par les acteurs de l’Association des oulémas. Ceci explique en grande partie leur ralliement relativement tardif à la cause indépendantiste.

Toutefois, lors de la guerre de Libération, la zaouia a inspiré des milliers de combattants du FLN. Beaucoup de moudjahidine s’abritaient et se réunissaient dans des zaouias. Par exemple, le colonel Amirouche s’était réfugié pendant une longue période dans la zaouia de Taslant, village relevant de la daïra d’Akbou.

Après l’indépendance, l’Algérie a connu une kyrielle de régimes dictatoriaux qui ont muselé toute parole ne se revendiquant pas de leur ligne. Les grandes mosquées sont toutes baptisées aux noms des érudits ayant prêché un autre islam. Ce n’est qu’après le multipartisme et la décennie noire que les choses ont commencé à prendre un autre tournant. En effet, l’Etat et le peuple ont clairement compris que le terrorisme est issu d’une pensée venue d’ailleurs, où les valeurs et les traditions ancestrales ne sont ni de près ni de loin prises en compte.

Donc, vous pensez que la réhabilitation de ces zaouias est indispensable pour la réappropriation de l’islam de Cordoue ?

Il faut admettre que l’islam est là et que le défi réside dans son application dans sa version la plus saine, loin de toute machination politique et idéologique. Lors de l’application des percepts des zaouias, l’imam ne s’occupait que de la mosquée et ne s’ingérait point dans la gestion des affaires publiques, lesquelles étaient confiées aux notables.

Aujourd’hui, avec des modes d’emploi parachutés d’ici et là, ne tenant compte ni des traditions ni des habitudes des Algériens, le choc devient une fatalité et les retombées sont connues de tous. Par conséquent, la réhabilitation des zaouias s’impose comme alternative inéluctable à ces appareils d’endoctrinement dont l’exclusion, la haine et l’arrogance sont le fer de lance.

L’actuel ministre des Affaires religieuses, Mohamed Aïssa, affiche publiquement son hostilité au wahhabisme, en appelant au retour au système ancestral. Qu’en pensez-vous ?

Même un peu tardive à cause du quant-à-soi qui gagne du terrain, et qui consiste au fait que le peuple confond les zaouias avec l’islamisme, sa démarche est salutaire dans la mesure où ceci est pris en compte : l’islam n’est pas une imposition, mais une conviction. Je m’explique : sans des percepts associant le vécu des Algériens, leurs traditions et leurs vraies préoccupations, l’islam ne serait pas vu comme accompagnateur, mais comme une punition.

En insistant sur le passage au crible de tout livre religieux provenant de l’étranger, le ministre s’engage efficacement dans la protection de la sensibilité des Algériens. Lors de sa dernière visite dans la wilaya de Tizi Ouzou, M. Aïssa a donné un exemple monumental, le cas des non-jeûneurs en l’occurrence. Il a expliqué que le jeûne est une affaire entre la créature et son créateur.

Des voix se sont élevées jusqu’à qualifier les Kabyles d’hérétiques. Si on revisite les percepts de la Tariqa rahmaniya, on réalisera que c’est cousu de fil blanc, il revient aux notables de se positionner sur un litige, aussi complexe soit-il. Par-delà, la position de l’actuel ministre s’inspire clairement de l’islam voulu par les zaouias, synonyme de  simplicité, de respect et de tolérance.

De surcroît, le respect des autres confessions auquel il a appelé ne se différencie pas de celui prêché par les zaouias pour régir leurs relations avec les autres confréries. Aussi, la formation des imams intègre l’ouverture d’esprit et le multilinguisme.

Par ailleurs, la réhabilitation de l’islam ancestral ne doit pas seulement commencer par la levée des ambiguïtés prévalant au sein de la gestion des zaouïas, mais aussi par l’explication que l’islamisme extrémiste n’est d’aucun rapport avec les confréries. Personnellement, j’ai pris part à d’innombrables colloques traitant de la question, et cela n’augure que de bonnes choses.

Categorie(s): actu kabylie

Auteur(s): Abderrahim Naït Bouda

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