Equipements d’imagerie médicale dans les hôpitaux publics : Le casse-tête de la maintenance

Elwatan; le Jeudi 12 Octobre 2017
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Alors que le recours aux appareils d’imagerie médicale est de plus en plus courant pour l’exploration de certaines pathologies lourdes, les centres hospitaliers (CHU, EHS ou autres) sur tout le territoire national souffrent de pannes récurrentes de leurs machines. Il n’y a pas un jour qui passe sans que l’on ne signale une panne sur un scanner, une IRM ou autre appareil.

Ces pannes, qui souvent nécessitent le remplacement de pièces ou des composants nécessaires au fonctionnement de ces appareils, sont aujourd’hui chose courante et posent sérieusement des difficultés aux gestionnaires afin d’éviter l’immobilisation de ces machines durant des mois.

Malheureusement, plusieurs centres hospitaliers se retrouvent dans cette situation. Le scanner du Centre Pierre et Marie curie (CPMC) est à l’arrêt depuis deux ans dans l’attente de l’acquisition d’un nouveau, dont le budget n’a pas encore été dégagé ; l’IRM dudit centre est également en panne depuis la fin septembre dernier.

A l’hôpital Zemirli, on attend toujours le réparateur, et à Ben Aknoun, le scanner est en panne depuis le mois d’août dernier à ce jour. Le même constat est fait à Constantine, Annaba, etc. La situation semble se généraliser à tous les centres hospitaliers du pays. Les rendez-vous sont donc retardés. Ce qui contraint les patients à se rabattre sur les centres privés pour effectuer leurs examens qui sont souvent hors de prix, notamment pour les démunis.

Le constat a été déjà fait par les responsables du secteur et l’ex-ministre de la santé, de la Population et de la Réforme hospitalière, Abdelmalek Boudiaf, avait déclaré il y a quelques mois que 70% des 188 scanners que compte le secteur public sont en panne et que cela cause un déficit en matière de prise en charge des malades. «Sur les 73 500 équipements médicaux que comptent les établissements de santé au niveau national, 10 000 sont immobilisés, 5200 sont en panne et 2200 sont montés mais non opérationnels.

Ce qui peut représenter presque 30% du parc national qui est indisponible», a noté le Dr Mahfoud Chafai, enseignant universitaire (ex-ingénieur biomédical et hospitalier  à l’hôpital La Timone), consultant-expert en maintenance et sécurité industrielle et auteur de l’ouvrage Management de la maintenance industrielle (Ed. OPU) dans sa contribution publiée dans El Watan du 15 janvier 2017.

Les radiologues, de leur côté, confirment toutes ces perturbations et prennent leur mal en patience. «Le parc a réellement vieilli. Malgré le renouvellement des machines dans certains établissements, cela reste quand même insuffisant. Le nombre de personnes examinées dépasse la cinquantaine par jour.

Des échographes tournent également H24. Il est tout à fait normal que ces appareils finissent par s’arrêter», relèvent la majorité des radiologues interrogés et de regretter un tel dysfonctionnement dans la gestion des équipements et de préciser que la maintenance fait sérieusement défaut et les budgets sont actuellement insuffisants pour assurer le renouvellement des équipements tous les dix ans.

Le cas du Centre et Pierre Marie Curie est édifiant. «Le scanner est à l’arrêt depuis deux ans. La procédure pour l’acquisition d’une nouvelle machine a été lancée et le choix du fournisseur a été fait, il reste à débloquer l’argent pour l’acheter et l’installer. On attend», soutient un responsable au service d’imagerie du CPMC tout en déplorant l’arrêt depuis plus de dix jours de l’IRM pour un problème de gaz (l’hélium nécessaire pour le refroidissement de la tête de l’appareil) «qui doit être acheminé d’Oran et dont l’autorisation de transport tarde à être signée par le ministère des Transports».

En attendant, une vingtaine de patients sont renvoyés chez eux tous les jours durant ce mois de septembre. Ainsi, les pannes sont souvent liées à des pièces de rechange qui prennent beaucoup de temps à être acheminées généralement de l’étranger. «La première contrainte que nous rencontrons est d’abord la détection et l’origine de la panne qui n’est malheureusement pas toujours identifiée à temps.

A cela s’ajoutent les procédures administratives et douanières pour l’importation de la pièce de rechange, ce qui fait que l’appareil est souvent immobilisé pour une longue période», relève-t-on et d’indiquer que les équipements dans les hôpitaux sont surexploités et servent à la formation et leur maintenance connaît de véritables difficultés d’ordre organisationnel, professionnel et économique. «Dans mon service, nous formons une quarantaine de résidents. Près de 200 spécialistes ont été formés et ils sont aujourd’hui soit dans le privé, soit à l’étranger.

A l’hôpital, un scanner ou l’IRM tombant en panne, est un vrai casse-tête. Nous sommes, d’un côté, confrontés à la difficulté de le remettre en marche, et de l’autre, à la détresse des malades qui viennent à leur rendez-vous qu’ils avaient pris des mois auparavant. C’est un véritable parcours du combattant pour remettre les machines en marche. Si ce n’est pas l’absence de pièce de rechange sur place, le fournisseur évoque les impayés et il vous laisse attendre prétextant les lentes procédures douanières et tant d’autres raisons. Pour ramener une carte, il faut attendre trois mois.

Nous avons saisi la tutelle à maintes reprises pour cet éternel problème, mais en vain, rien n’a été fait», regrette un professeur en imagerie médicale et chef de service dans un CHU et de signaler que «c’est grâce aux hôpitaux où les machines sont surexploitées que le privé travaille bien. Il y a eu un exode de spécialistes même de rang magistral vers le privé ou qui sont partis à l’étranger», ajoute-t-il amèrement.

Notre interlocuteur estime que la gestion des équipements médicaux, notamment les scanners et IRM, doit être revue à la base tout en déplorant les gros investissements engagées dans des équipements qui n’ont jamais été exploités : «On ne peut pas continuer à traiter nos patients dans de telles conditions et à maintenir nos radiologues dans la précarité. Au bout de six ans de fonctionnement, un équipement d’imagerie médicale doit être remplacé par un nouveau, car placer une machine c’est mettre en place une activité.»

Pour lui, le ministère de la Santé, de la Population et de la Réforme hospitalière doit agir et instaurer un nouveau cahier des charges en exigeant des importateurs des contrats de performance et de maintenance à l’achat des machines. Comme il estime que ce n’est pas normal que «le prix proposé par certains fournisseurs aux hôpitaux publics est plus cher que celui proposé au privé sous prétexte que le privé paye plus vite».

Abondant dans le même ordre d’idées, un professeur en imagerie médicale dans un établissement de santé publique déplore que certains gestionnaires avancent le manque d’argent dans la gestion du problème des pannes, d’un côté, et, d’un autre côté, il y a la méconnaissance en matière de maintenance de certains représentants en Algérie des grandes marques internationales. «Il arrive que des techniciens mal formés, sans doute, n’arrivent pas à identifier la vraie origine de la panne.

Ils avancent une chose à la première vue, puis ils reviennent dessus pour signaler un problème de pièce, voire une ou deux qui doivent être remplacées à des prix exorbitants ; par exemple, un détecteur à 400 000 Da et une carte à 6 millions de dinars, etc. Il y a là un problème de compétence. Ce qui arrive surtout lorsqu’il y a une situation de monopole avec un seul fournisseur. D’ailleurs, devant de telles situations de doute où la machine est carrément à l’arrêt, on contacte la maison mère et à défaut on demande une expertise pour avis», a-t-il souligné.

Et de proposer une révision du cahier des charges pour mettre un terme à tous ces dysfonctionnements et de «penser à l’achat de 5 à 10 ans de garantie supplémentaires au lieu de payer plus cher la maintenance et poser toutes les conditions pour la gestion de la panne». Du côté des gestionnaires, la tâche demeure très ardue. Ils évoquent les problèmes financiers et surtout administratifs et les procédures pour l’acquisition de nouveaux appareils. «Il y a un problème de normalisation. Les fournisseurs ne disposent pas de stocks de pièces de rechange.

A chaque fois qu’il y a une panne, on est contraint d’attendre des semaines voire des mois pour qu’on nous ramène la pièce tout en évoquant les délais souvent très longs et les procédures, que ce soit au niveau des banques ou des douanes», relève un gestionnaire d’un CHU d’Alger tout en recommandant d’imposer aux sociétés un stock de pièces à usure fréquente au niveau local, avoir un service après-vente performant avec des ingénieurs bien formés et mettre en place un réseau de télé-assistance avec les fabricants.

Avec le recul des investissements, il y a effectivement une surexploitation des anciennes machines, estime un autre gestionnaire d’un CHU. «Mais il faut savoir que la majorité des opérations planifiées sont en cours de réalisation. Par ailleurs, dans la gestion des équipements, il est important d’être prévoyant sachant que la durée de vie de ces machines est limitée, notamment à 10 ans pour le scanner, et les procédures sont très lentes pour l’acquisition d’un nouvel appareil.

A l’achat d’un scanner par exemple, on insiste sur la maintenance préventive mais il y a des pannes de certaines pièces qu’on ne peut pas prévenir. L’intervention des équipementiers dans le cas de panne est souvent un sérieux problème vu le manque de formation des techniciens», a-t-il relevé. Pour les fournisseurs, le problème de maintenance est certes posé, mais il y a aussi le problème structurel et de planification budgétaire.

Si certains déplorent l’absence d’une réglementation claire et une nomenclature précise telles que pour les médicaments, d’autres parlent de cumul de créances impayées depuis plus d’une année. Un argument avancé pour justifier leur non-intervention pour de nouvelles pannes. «Nous avons à maintes reprises réparé des pannes, qu’elles soient minimes ou graves, mais sans être payés à ce jour. On ne peut pas continuer à travailler gratuitement.

Nous leur proposons des contrats de maintenance, mais on n’arrive pas à les faire signer par les gestionnaires à l’achat de l’appareil. Ils temporisent jusqu’à la fin de la garantie. Les établissements de santé sont surendettés. Ils ont 70 milliards de centimes chacun et depuis une année les choses sont devenues plus compliquées», relève le représentant d’un fabricant international et de signaler que dans la maintenance il y a des paramètres que le fournisseur ne peut pas contrôler tels que les installations électriques, l’eau, la climatisation, etc.

«Dans certains établissements et des structures vétustes, il y a de vieilles installations, les machines sont mal entretenues», a-t-il signalé. Pour un autre fournisseur, le problème des équipements en imagerie médicale et leur maintenance nécessitent une réflexion urgente. «Il est indispensable d’ouvrir un débat général avec les spécialistes, les utilisateurs, les payeurs et l’autorité de santé pour un solution définitive à ce problème», a-t-il indiqué.

Le directeur de la communication du ministère de la Santé, de la Population et de la Réforme hospitalière, Slim Belkessam, a tenu à signaler que les hôpitaux publics font face à trois cas de figure. Pour lui, les pannes les plus courantes relèvent de l’usure suite à la surexploitation des appareils. Mais il déplore que dans certains établissements, «on a constaté du sabotage des machines, et l’exemple de Annaba est édifiant où une plainte a été déposée.

Comme il y a aussi le comportement non éthique d’un certain personnel qui déclare que l’appareil est en panne pour orienter les malades vers le privé», a-t-il déclaré. aujourd’hui, le problème de la maintenance doit être une priorité des pouvoirs publics sachant que le renouvellement des machines risque d’attendre encore des années.

«Jusqu’a présent, il n’y a eu aucune stratégie dégagée ni action efficace de la part des responsables pour y remédier ; et comme conséquence, des équipements importés à des sommes faramineuses sont en panne», a noté le Dr Chafaï et d’ajouter : «Les techniques biomédicales ont évolué et le corps technique n’a pas suivi en moyens, effectifs et en qualification.» Il est donc nécessaire d’établir une évaluation globale, un diagnostic et un audit de la fonction maintenance au niveau de nos hôpitaux, ce qui permettra d’identifier les points faibles et points forts et d’indiquer le niveau de performance de la fonction via des questions qu’on peut se poser et faire des constats.

 
Les radiologues fuient l’hôpital

Outre les pannes récurrentes sur les machines, le manque de manipulateurs et de spécialistes radiologues dans les hôpitaux réduit considérablement l’accès aux soins dans le secteur public.

La majorité des patients algériens font leurs examens d’imagerie médicale dans les centres privés sans aucune prise en charge de la Sécurité sociale. Le patient débourse entre 10 000 à 30 000 DA entre un scanner, une IRM et une échographie sans pour autant bénéficier d’un remboursement.

Avec 179 scanners et 25 IRM répartis entre les différents centres hospitaliers publics contre 213 scanners et 52 IRM dans le privé, les consultations sont de plus en plus orientées vers le secteur privé.

Il y a un déficit en radiologues, avouent les gestionnaires. «Nous avons effectivement des problèmes de spécialistes dans certaine pathologies précises.

Le manque est assez important. De nombreux manipulateurs et radiologues ont démissionné ces dernières années», nous confie le directeur d’un hôpital.

«Nous ne formons pas suffisamment de radiologues et ceux qui ont été formés ont préféré quitter le pays et faire le bonheur des malades européens. D’autres sont partis dans le privé fuyant les dysfonctionnements, les insultes et la violence et surtout pour un meilleur salaire.

Un radiologue fraîchement diplômé est payé à raison d’un million cinq cent mille dinars chez le privé alors qu’à l’hôpital il est payé entre 120 000 à 150 000 da/mois.

Le manipulateur, quant à lui, est payé à 150 000 DA au lieu de 30 000 Da à l’hôpital. Devant ces gros salaires, le choix est vite fait», fait remarquer un hospitalo-universitaire. Il signale que l’hôpital forme pour ces structures privées. Dj. Kourta

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Djamila Kourta

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