Immobile depuis un demi-siècle, Cuba passe à l’heure du réalisme : La fin du romantisme révolutionnaire castriste

Elwatan; le Lundi 12 Mars 2018
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A priori, le message paraîtrait bien simple pour le visiteur. «Bien- venue à Cuba, pays du miracle puisque rien n’a changé depuis plus d’un demi-siècle, malgré la disparition de l’URSS, la chute du communisme et la poursuite du blocus américain.» Et des ouragans. Trois en 2008 qui ont saigné l’économie de ce pays. Autant dire que question réchauffement de la planète, Cuba en paie le prix. Et celui-ci sera encore plus élevé si le risque climatique venait à s’aggraver.

Plus clairement, avec le réchauffe- ment climatique, Cuba est menacée par la remontée des eaux. Il suffit de deux degrés supplémentaires, pour que cette île perde une bonne partie de son territoire. Englouti par les eaux. C’est cette somme d’éléments qui feraient de Cuba un cas d’école avec des millions de touristes, mais aussi un millier de journalistes qui y viennent annuellement, cherchant à savoir comment se porte ce pays, puisque avec autant d’éléments défavorables, il en est qui n’auraient duré que peu de temps. Quelques mois, en tout cas, moins d’une année.

Ce qu’on appelle une existence éphémère. Plus que cela, ce pays continue même à inspirer de nombreux autres. C’est une destination très courue, comme en témoigne l’ambiance dans son principal aéroport, celui de La Havane. Un millier de journalistes, apprendrons-nous sur place, viennent chaque année. Même des Etats-Unis, nous dit-on avec insistance. Ce sont aussi de très nombreuses délégations officielles. «Ce ne sont pas des escales», apprendrons-nous aussi, Cuba en est la destination finale. Pour raffermir des liens politiques déjà existants.

Ou encore pour faire des affaires, car quoi qu’on dise, Cuba dispose de réelles potentialités qui la placent à un rang enviable. Eh oui, là est le paradoxe quand on constate à quel point ce pays manque de moyens ne serait-ce que pour entretenir un parc immobilier classé patrimoine de l’humanité par l’Unesco. On sent que l’Etat s’emploie à parer au plus urgent. La vie de tous les jours. Et les potentialités en question renvoient toutes à l’élément humain.

Le plus bel investissement de Cuba au cours de son demi-siècle d’histoire, avec des milliers de cadres employés dans des dizaines de pays, et ce qui fait actuellement la fierté de ce pays, c’est son centre de génie génétique, et de biotechnologie. Une place dans un cercle très fermé. Des membres qui se comptent sur les doigts d’une seule main. C’est l’exploit de ce pays désormais habitué aux défis, le plus urgent d’entre eux étant celui que lui lance sa propre population, comme le révèlent les discours actuels.

Et puis, plus de 180 Etats ont voté pour la levée de l’embargo américain il y a quelques semaines. Comment dans ces conditions, parler d’isolement ? Plus que cela, et au plan régional, il y a ce qu’on appelle l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques) qui constitue une autre approche pour le sous-continent avec des pays comme le Venezuela, le Nicaragua, la Bolivie, l’Equateur, etc.

Selon les accusations des uns et des autres, cela donne lieu déjà à des frictions, sinon des affrontements indirects. Comme l’ouverture de bases US en Colombie officiellement pour lutter contre le trafic de drogue, et le coup d’Etat au Honduras. C’est pourquoi il serait vain de penser que le retrait de la scène politique du leader cubain Fidel Castro ouvrirait la voie à une quelconque transition à Cuba.

D’ailleurs, même les officiels de ce pays s’en étonnent. Un seul mot, la continuité, et c’est d’ailleurs ce que déclare Raul Castro.
Et du black-out au point que le quotidien officiel Granma en est venu à dénoncer «la phobie malsaine» des fonctionnaires cubains à l’égard des médias. Et il n’y va pas de main morte, s’en prenant à «des administrateurs qui s’abritent derrière le blocus (américain) ou l’existence de l’ennemi» pour refuser de parler à la presse.

Pas de communication, encore moins à l’endroit de la presse étrangère dont le déplacement sur place est pourtant lié à des conditions de déplacement très strictes. Un silence gênant qui n’aide pas à comprendre dans ce combat à distance que se livrent Cuba et des pays occidentaux. Et aussi certaines organisations non gouvernementales sur la question des droits de l’homme.

La fin d’un dogme

C’est aussi le pays à la double monnaie, aux cinq plaques d’immatriculation et aux autoroutes désespérément vides. Cette description, il est vrai, sommaire de ce pays des Caraïbes, dont le plus proche voisin est la puissante Amérique, peut ne pas s’arrêter là. Et elle ne saurait l’être tant Cuba a autre chose à proposer et à faire prévaloir, et en mieux. Ceux qui la visitent et participent au rush actuel de touristes, en sont les premiers.

Ils sont en effet de plus en plus nombreux à s’y rendre, parfois par simple nostalgie. Du romantisme révolutionnaire, dira-t-on. Mais qu’en est-il au juste ? Dure question, mais elle est bien sensée. Un de ceux qui étaient à l’avant-garde, les révolutionnaires ou encore les internationalistes comme on les appelle communément, est convaincu que cette période est révolue. «L’heure est au réalisme. Il faut garder les pieds sur terre», nous dira-t-il tout simplement.

Qu’est-ce que cela veut dire pour ce pays qui sort de ce qui est très certainement la décennie la plus sombre de ce quart de siècle d’histoire ? «La période spéciale» comme les Cubains l’appellent. Des années noires puisque la chute de l’URSS a entraîné une situation à laquelle les Cubains n’étaient pas préparés, eux qui tablaient grâce à des rapports privilégiés avec la patrie du communisme et le Comecon (l’ancien marché commun des pays socialistes) sur des revenus stables et réguliers sur de longues périodes.

Même dure, c’est simple, puisque du jour au lendemain, Cuba n’avait plus cette possibilité, et qu’elle devait honorer ses engagements avec des revenus qu’elle venait de perdre, alors même qu’elle doit importer l’essentiel de ce que sa population consomme en produits alimentaires. Imaginons que cela cesse du jour au lendemain.

Pour les économistes, c’est une conjonction de plusieurs facteurs, à commencer par l’effondrement du camp socialiste, et la disparition de l’URSS. C’est l’explosion de la dette extérieure, et la chute des revenus d’exportation. C’est ce qui a amené les autorités de ce pays à concentrer les ressources et les efforts sur les programmes prioritaires, et de restrictions forcées des niveaux de consommation de la population.

En d’autres termes, c’est le manque de produits alimentaires, les coupures de courant électrique et l’absence presque totale de distribution de vêtements. Plus simplement encore, le niveau de vie a brutalement chuté. En termes statistiques, durant cette période (1989-1993) le produit national brut a chuté de 35%.

Au ministère de l’Economie et de la Planification, on nous indique que Cuba a bien, malgré elle, une économie ouverte, avec en plus un blocus américain qui l’oblige à chercher loin les produits dont elle a besoin. Résultat des courses, ces produits reviennent plus cher, et cela pénalise l’économie. C’est ce qui s’est passé pour Cuba. Du jour au lendemain, les magasins se sont vidés et les Cubains n’avaient plus rien à manger.

Les campagnes ne fournissaient plus rien. Et à l’inverse, plus d’importations. Une telle situation durera plusieurs années. Ce que les Cubains n’avaient jamais connu depuis janvier 1959. Mais les générations suivantes ne retiendront du système que cette période forcément traumatisante, et qui n’a rien de spéciale, il faut en convenir. Et ce n’est pas fini.

C’est pourquoi le président Raul Castro, qui a succédé en juillet 2006 à son frère Fidel, appelle au changement. «Il faut changer», assure-t-il. Comme pour ne pas revendiquer un quelconque droit à l’erreur, et là, il serait synonyme d’échec, il soulignera que «la révolution c’est le changement». Et lui n’a pas attendu pour procéder à quelques changements assurant que l’essentiel était à venir. Ce qui devait être défini par le congrès du PCC (Parti communiste cubain) au pouvoir depuis 1959. On en parle depuis des mois, mais point de congrès avant plusieurs mois.

Une question d’idéologie et même d’enjeu, car il est certain que ce congrès sera le dernier non seulement pour Fidel Castro mais aussi pour nombre de ses compagnons. Un changement de génération. Mais avant de passer aux actes, Raul Castro se veut rassurant. «Je n’ai pas été élu président (du Conseil d’Etat et des ministres, ndlr) pour restaurer le capitalisme à Cuba», a-t-il ainsi affirmé le 2 août dernier à la séance de clôture du Parlement. Il déclare avoir été «élu pour défendre, maintenir et continuer à perfectionner le socialisme, non pour le détruire».

Et à ceux qui font pression sur son pays pour opérer une ouverture, il dira que «le système politique cubain n’est pas négociable». Quelques mois auparavant, celui qui venait de succéder à son frère, obligé de renoncer au pouvoir pour cause de maladie, passait aux actes. Et le premier d’entre eux était la fin d’un dogme.

Celui de l’égalité salariale. Plus question d’aligner tout le monde, et les salaires étaient déplafonnés. A croire qu’il voulait suivre la voie tracée 30 années auparavant par le dirigeant chinois Deng Xiao Ping, qui a révolutionné le système de son pays, en faisant l’une des premières puissances économiques de la planète.

Lui, se rappelle-t-on, exhortait ses compatriotes à s’enrichir. Le Parti communiste chinois pilotait alors une expérience tout à fait inédite, en ouvrant la voie au libéralisme. Un choix qui a introduit des inégalités, selon les Cubains. Mais pour leurs dirigeants, le déplafonnement des salaires est un outil pour «obtenir de meilleurs résultats en termes de productivité», et que «le travailleur gagnera ce qu’il est capable de produire». Ou encore, qu’il ne faut «pas avoir peur des hauts salaires».

Cuc, la formule magique

Et comme si un seul dogme ne suffisait pas, Raul Castro en brisera un autre en appelant ses compatriotes à travailler davantage sans prendre pour prétexte le blocus imposé à son pays par les Etats-Unis. «La terre est là et les Cubains sont là. Nous verrons si nous travaillons ou non, si nous produisons ou non...

Il n’est pas question de crier la patrie ou la mort, à bas l’impérialisme, le blocus nous frappe.» Et dans ce sillage, il a entrepris la distribution de terres en jachère, une mesure stratégique, assure-t-il, car elle permettra d’augmenter la production et ainsi la facture des importations.

La terre apparaît comme un véritable enjeu, car plus de la moitié des terres ne sont pas cultivées, même si à Cuba, on semble convaincu que l’autosuffisance ne sera jamais atteinte. «Une question de climat», nous dit-on, mais c’est une manière de dégager des produits de substitution, et compenser de cette manière les importations.

Et là, il y a une rupture avec le passé, car la nouvelle politique agricole, comprenant aussi une décentralisation des circuits de production, s’appuie sur les agriculteurs privés. Une révolution en soi. Plus question de se trouver un quelconque alibi, et peut-être même que cela aidera par ailleurs à mieux percevoir ceux qu’on appelle les dissidents, accusés d’être au service des Etats-Unis, et par voie de conséquence, qualifiés de traîtres. Et que cela donnera moins de travail aux fameux CDR (Comités de défense de la révolution) qui quadrillent le pays.

Pas aussi évident que cela car sur ce terrain, le bras de fer avec le voisin du nord se poursuit avec ces accusations cubaines selon lesquelles Washington aiderait ces dissidents au moins dans leurs équipements de communication. Mais est-ce que cela augure d’un changement de politique, car de ce point de vue, les économistes sont convaincus de la nécessité de ce qu’on appelle une refondation économique, sociale et politique.

Une voie sinueuse qui consiste à ne pas heurter certaines convictions, mais au contraire, aménager certains espaces que l’on dit possibles à l’intérieur d’un même système. C’est d’ailleurs ce que ne cessent de souligner, depuis peu, les dirigeants cubains. Ils citent pour cela, l’expérience chinoise, mais davantage celle que le Vietnam est en train de mener actuellement. Et là, il y a véritablement urgence, car les signes extérieurs de blocage, pour ne parler qu’en ces termes, se multiplient.

On n’en veut pour preuve que certains comportements inimaginables en temps normal. C’est la débrouille, un mode de fonctionnement qui ne se développe et prend de l’essor que dans les cas d’échec. C’est une vérité économique, et les Cubains qui proposent des produits et des services sont de plus en plus nombreux. C’est le marché noir avec souvent des produits provenant des magasins d’Etat et revendus moins cher.

Au plan pratique, sont dénoncées «les réglementations excessives». Sont donc assouplies les conditions d’approvisionnement des paysans, le tout devant assurer la priorité de l’heure qui consiste, a assuré le leader cubain, à «répondre aux besoins de base de la population sur le plan matériel comme sur le plan spirituel».

La terre, les salaires, moins de bureaucratie, mais également accès à certains biens, comme les ordinateurs, les téléphones portables, etc. Le gouvernement semblait tabler sur les prix prohibitifs de ces produits, eu égard, bien entendu, au revenu moyen des Cubains qui est de 20 dollars américains.

Mais sur place, il nous a été donné de constater l’intérêt des Cubains, avec de longues files d’attente. Ou encore cette boulimie à acheter tout ce qui se trouve sur le marché, mais à la seule condition d’en avoir les moyens, c'est-à-dire cette fameuse deuxième monnaie mise sur le marché dans les années 1990, mais officialisée en 2004. Il s’agit du peso convertible, aligné sur le dollar US jusqu’au sigle bien reproduit qui est celui de la monnaie nord-américaine. Il y a de ces similitudes. Une mesure transitoire, nous a-t-on assuré au ministère de l’Economie et du Plan.

Mais qui peut avoir des pesos convertibles quand les salaires, tous puisque le pays ne compte que des salariés du gouvernement sont payés en peso cubain ? Là est la grande question, enfin, une parmi d’autres. On disait de cette mesure qu’elle était destiné à assécher le marché noir, mais elle a au bout du compte, introduit un double standard, ou pour être plus précis, officialisé des inégalités.

On aura d’un côté, des Cubains obligés d’attendre les arrivages dans les magasins d’Etat, et ils ne sont pas réguliers, et les autres qui n’ont qu’à pousser leurs caddies pleins de produits étrangers, même les plus superflus, au rythme de musique américaine. Ici, seul le peso convertible est accepté. Comme il l’est dans les établissements qui entourent ce genre de grandes surfaces. Des cafétérias et restaurants situés généralement dans les zones touristiques, sont de plus en plus développés. Mais le constat ainsi fait n’apporte pas la réponse souhaitée.

En fait, seule une minorité peut avoir des pesos convertibles, souvent constitués d’envois d’expatriés... tant que la situation le permet. Et après dira-t-on ? C’est ce, après, qui pose problème en termes de perspectives à déterminer et à prendre en charge pour éviter la moindre explosion qui serait due justement à ces inégalités, elles mêmes conçues comme des palliatifs et rien d’autre.

Impliquer le plus grand nombre

Le débat a été lancé en vérité par Raul Castro, mais l’on imagine déjà, la difficulté à le mener à son terme comme en atteste le report du sixième congrès du Parti communiste cubain, initialement prévu avant la fin de cette année. Cette rencontre qui aurait dû en vérité se tenir, débat inédit en 2002, s’avère cruciale. Selon Raul Castro qui a décidé le report, «il faut d’abord terminer la préparation du parti, ensuite faire une analyse avec la population dans son ensemble pour pouvoir réaliser ce congrès».

Les spécialistes remarqueront nécessairement cette volonté de vouloir impliquer la population. Et même si ni le cadre ni la forme de ce débat ne sont encore définis, Raul Castro a un jugement sans appel. Il a souligné que «la fausse unanimité avait des conséquences pernicieuses, et qu’il fallait stimuler la saine divergence qui permet de trouver les meilleures solutions».

En d’autres termes, établir des «débats sains», et la société cubaine en a besoin. Mêmes propos du vice-président cubain qui a déclaré que ce congrès sera un moment où se prendront des décisions importantes, et auront lieu des changements pour le bien du processus révolutionnaire cubain.

On pense bien entendu, ce qui constitue la préoccupation majeure des Cubains. Il y a aussi la question des hommes. Et inévitablement, est soulevée celle du départ, du retrait devrait-on dire, des héros de la révolution cubaine, à la tête des affaires du pays depuis qu’ils ont mis fin à la dictature de Batista, mais aujourd’hui gagnés par l’âge.

Le temps de la relève, et les premiers mouvements de personnes ont commencé, pour parer aux urgences très certainement, mais probable- ment aussi pour préparer cette échéance. Voilà en qui concerne la forme, et on se rend compte à quel point, le nouveau président cubain y attache beaucoup d’intérêt. Ce sera en quelque sorte une consultation grandeur nature pour sortir de la crise, et rien d’autre.

Et c’est Castro qui le souligne. «Le sujet principal est l’économie», rappelle-t-il. Surtout que les prévisions pour 2010 ne sont pas bonnes. Cuba importe l’essentiel de ce qu’elle consomme. Et principalement des Etats-Unis qui autorisent cette seule ouverture. Une génération de Cubains n’a pas connu ce que l’on considère comme les belles années du socialisme. Celle de ces deux dernières décennies a, au contraire, connu la faim et les privations.

D’où cet écart entre générations susceptible de conduire à une incompréhension sinon plus. Déjà que le déplafonnement des salaires a eu des conséquences inattendues. Notamment dans le secteur de l’éducation déserté par de nombreux enseignants pour des activités plus rémunératrices.

On parle déjà de baisse du niveau, alors même que Cuba, selon ce que nous avons constaté, a investi dans l’élément humain. Et ce dernier le lui rend bien puisque de nombreux pays sollicitent l’aide de Cuba dans ce secteur comme celui de la santé d’ailleurs, faisant que des milliers de Cubains travaillent aujourd’hui en dehors de leur pays, dans le cadre d’accords de coopération bilatérale.

Un nouveau modèle économique n’est plus exclu, même si c’est dans le cadre du socialisme. C’est le sens en tout de l’appel au changement. Raul Castro y a apporté quelques touches, majeures, dira-t-on, dans le contexte propre à son pays. Reste maintenant à savoir comment réagiront la population, appelée au débat sans que l’on sache de quelle manière, et la classe politique dans son ensemble.                

Categorie(s): actualité actualités

Auteur(s): Mohammed Larbi

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