L’exception islamique dans la Constitution

Elwatan; le Samedi 14 Janvier 2012
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Cette acception est radicalement fausse,  car elle induit à la fois une interprétation erronée de l’article 2 de la Constitution, une réduction de la laïcité à une stricte opposition à la religion, et fait abstraction de l’érosion continue du concept laïque qui correspond désormais à une simple neutralité de l’Etat.

L’interprétation erronée de  l’article 2 de la Constitution

De même que tous les systèmes politiques contemporains ont consacré leurs symboles dans leur loi fondamentale, en se référant notamment à leur histoire, les constituants algériens n’ont pas fait mieux depuis la restauration de leur Etat en procédant à la constitutionnalisation de leurs constantes les plus significatives, quitte à ce que certaines, ne valant que pour le principe, ne soient suivies d’aucune mise en œuvre pratique. L’insertion constitutionnelle de l’Islam, religion d’Etat, participe largement de cette tradition dont il faut préciser le sens et la portée. La formule consacrée, «l’Islam religion d’Etat», est indemne de toute velléité théocratique. Elle  signifie tout simplement que l’Etat doit commuer avec la société dans les valeurs religieuses et culturelles de la majorité du peuple et qu’il doit œuvrer à la sauvegarde de celles-ci pour les défendre, les préserver et les promouvoir.

En conséquence, la formule précitée ne préjuge ni n’induit aucune charge religieuse, car la Constitution algérienne, qui est une reproduction quasi fidèle de la Constitution française de 1958, constitue, à bien des égards, un manifeste laïque où le risque religieux est d’emblée emporté par un torrent impétueux de prescriptions aussi significatives que les libertés publiques de conscience, d’opinion, d’association et les principaux droits fondamentaux à l’égalité et à la liberté.

Plus encore, cette insertion n’est point une exception algérienne, mais trouve source et place dans les législations et jurisprudences constitutionnelles bien constantes de la plupart des Etats séculiers de tradition judéo-chrétienne qui continuent, à ce jour, à reconnaître le lien social de la religion dans leurs lois fondamentales respectives. Et pour cause, la Constitution allemande fait référence à la responsabilité du peuple allemand devant Dieu, l’Autriche, voisine, s’y réfère et fait trôner les crucifix au tribunal, à l’école et à l’hôpital, l’Espagne impose l’enseignement religieux dans l’école publique, l’Italie est concordataire depuis les accords de 1929, tandis que la Constitution de la Confédération helvétique se réfère au Dieu Tout-Puissant dans son préambule. De l’autre côté de la Manche, les choses sont du pareil au même.

La reine d’Angleterre est de droit le chef de l’Eglise anglicane, la République d’Irlande implore la protection de la très sainte Trinité. Outre Atlantique, aux Etats-Unis d’Amérique particulièrement, la référence à la religion est omniprésente dans tous les secteurs de la vie publique, sur le billet vert, à l’école, à l’université et jusqu’aux cimes de la responsabilité politique où la plupart des locataires de la Maison-Blanche, élus grâce à l’influence de l’Eglise méthodiste, se font fort de jurer sur la Bible et d’implorer la divine providence pour épargner les Etats-Unis. De ce survol panoramique, il apparaît clairement que la religion est présente dans la plupart des Constitutions occidentales, et le piédestal sur lequel elle est assise dans ces pays démocratiques administre comme artificielle et inutile la dispute juridico-politico-théologique qui agite épisodiquement les esprits dans notre pays.

En Algérie, la constitutionnalisation de l’Islam comme religion d’Etat depuis l’indépendance s’impose par sa double portée politique et historique. Elle exprime, au demeurant, la volonté des constituants successifs de protéger la religion du peuple sans jamais préjudicier, du moins théoriquement, aux énonciations du contrat social quant à la liberté du suffrage, du droit d’opposition et de la délégation populaire du pouvoir. Elle procède, en second lieu, du rôle historique que l’Islam a joué contre la domination étrangère en sa triple qualité de doctrine mystique, de valeur refuge du nationalisme et de facteur mobilisateur des capacités de résistance du peuple.

Son apport éminemment capital est souligné par tous les historiens algériens et français, toutes tendances confondues, en particulier par Mohamed Harbi et Benjamin Stora, qui soutiennent tour à tour que la religion a joué en Algérie un rôle qu’elle n’a eu dans aucun autre pays arabe. La destruction de l’Etat des deys et des communautés villageoises de base, soutiennent-ils, avait poussé les Algériens dans la religion, si bien qu’elle fut le substitut de l’Etat avant d’en être plus tard l’âme. Ce qui explique dans une large mesure, écrit un autre universitaire algérien, que l’indépendance acquise, l’Islam soit valorisé par les textes fondamentaux de l’Etat.

De ces motifs et si reproches à faire à l’investiture constitutionnelle de l’Islam, ils doivent s’adresser moins à sa dimension démocratique qu’aux conditions qui lui furent imposées depuis l’indépendance par les pouvoirs successifs de servir d’instrument et de paravent. Cette instrumentation, qui fut de tous les excès, sera de tous les périls quand aux confins des années quatre- vingt des gouvernements médiocres se mirent au diapason de la gent intégriste pour déplacer le débat politique sur le registre religieux, situation inédite qui déboucha sur la tragédie nationale et commanda l’exclusion de la religion du débat politique.

L’opposition supposée entre Islam et laïcité

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les supporters zélés et les adversaires les plus déclarés de laïcité dans notre pays font chorus dans leur double méprise de l’idée laïque qui serait pour les uns une doctrine antinomique à toute religion révélée et pour les autres une théorie matérialiste, maçonique fonctionnant comme alternative pour venir à bout du message divin. Ces acceptions sont archi fausses, car la théorie laïque qui s’était développée contre la religion catholique n’implique aucunement celle de l’Islam. La loi de 1905 parle littéralement de la séparation des Eglises et de l’Etat.

Par églises au pluriel, les rédacteurs de la loi de 1905 visaient le catholicisme et le protestantisme exclusivement.    La laïcité, tirant source et origine du mot latin laios, évoque ceux des citoyens qui, en Grèce antique, n’étaient au service d’aucune divinité. Le concept évolua à partir du Moyen-âge pour recouvrir le domaine profane des personnes qui ne sont ni clergeresses ni religieuses avant de servir ensuite pour dénoncer la prétention de l’Eglise catholique à régir l’Etat et le monde.

Dès lors, la laïcité devint,  par la force des choses, un néologisme désignant la nécessaire séparation du civil et du religieux dont la loi française délimita définitivement les contours en 1905 et que les leaders de la Nahda arabe allaient sans coup férir adopter le principe pour se libérer du joug de l’empire ottoman. C’est dire que contrairement aux stéréotypes, la laïcité n’est point une doctrine matérialiste, elle ne vise pas la religion en général, mais cible l’Eglise en particulier et plus exactement le clergé catholique qui dominait la religion chrétienne depuis les origines et dont les intérêts se confondaient avec ceux de la monarchie à travers ses théories déificatrices du pouvoir royal, tels la monarchie de droit divin ou le roi manifestation de dieu sur terre.

Associée institutionnellement des les temps médiévaux à l’exercice du pouvoir royal, l’Eglise constituait le premier ordre. Elle procédait au sacre des rois, participait à la gestion des affaires publiques, assurait le service de la justice, distribuait les indulgences, déclarait les croisades et décidait des inquisitions, bref un Etat dans l’Etat que les républicains français combattirent avant de la vider, de l’expulser en 1789 de l’espace public et proclamer leur propre idée de la liberté et du droit des gens. Il en résulte que la  polémique laïque n’a pas lieu d’exister dans notre pays car son étendard ne saurait être brandi contre l’Islam dont le message ne s’épuise ni dans une église historique constituée, fondée autour d’intérêts cléricaux ni dans une quelconque médiation entre l’homme et Dieu, car l’Islam véritable récuse toute autorité légataire de la souveraineté divine, fussent-ils : les roussoul et les nabis qui ne peuvent par essence partager la substance divine.

Pendant toute la période où il dirigeait les affaires de la ouma, le prophète Mohammed ne cessait de répéter qu’il n’est que le prophète de la miséricorde, le moudhakir envoyé pour parfaire les valeurs morales. Ses quatre successeurs, dits rachidine, observèrent la même attitude durant leur règne, et le premier d’entre eux Abû Bakr mesurant toute sa fragilité humaine devant l’Eternel, déclara le jour de son investiture sa faillibilité à l’assemblée qui l’a élu : «J’ai été désigné à votre tête pas parce que je suis le meilleur d’entre vous. Si j’agis bien, aidez-moi. Si j’agis mal, corrigez-moi». On est bien loin de la théorie salafiste de l’infaillibilité du calife, lieutenant de Dieu sur terre, développée au Ier siècle de l’Islam pour légitimer le pouvoir pharaonique des dynasties ommeyade et abbasside et qui furent combattues en leur temps par les puristes de l’Islam.

Une exception française

La laïcité est une conception éminemment française selon laquelle la société doit reposer sur la séparation de temporel et le spirituel ou la religion, appartenant strictement à la sphère individuelle, relève exclusivement de la vie privée. Bien qu’elle incarne un concept politique récurrent dans notre pays et si respectables que soient ses principes, cette théorie demeure singulièrement une exception française qui n’est pas à ce jour effective sur le territoire français et traverse une crise latente au point que ses thuriféraires en convinrent de repenser le concept et lui changer jusqu’à l’appellation. La loi de 1905 portant séparation de l’Etat et des églises n’est pas effective sur le territoire français.

Elle ne couvre même pas les limites de l’Hexagone. Elle ne s’applique pas en Alsace et en Moselle où l’enseignement religieux est obligatoire et dispensé par des personnels cléricaux ayant le statut de fonctionnaires publics. Elle n’est pas toujours présente dans les territoires d’outre-mer et ne s’applique point dans l’île comorienne de Mayotte où la charia, diligentée par les cadis nommés par l’Etat et émargeant sur le trésor public, régit le statut personnel des citoyens musulmans. Quant à la crise latente, qui mine que la théorie laïque est dans le difficile équilibre entre la société politique et les communautés religieuses françaises, la délimitation du civil et du religieux pose aujourd’hui de plus en plus des problèmes sérieux de frontières.

La causalité profonde d’une telle situation est que la Constitution gaulliste de 4 octobre 1958, proclamant que la France République laïque ne fait nulle mention de séparation de l’Etat et de la religion. Le problème se pose aujourd’hui à cause du financement public de l’enseignement religieux à la suit du positionnement du Conseil constitutionnel. Cette haute juridiction, énonçant expressément dans sa décision du 23 novembre 1977 que l’insertion constitutionnelle, selon laquelle «l’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque est un devoir de l’Etat, ne signifie pas, a contrario, que l’enseignement confessionnel n’existe pas ni que l’Etat ne doit pas lui octroyer une aide» rend la disposition phare de la loi de 1905, selon laquelle, l’Etat «ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte» parfaitement obsolète.

C’est pourquoi la Commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République, présidée par l’ancien ministre Bernard Stasi, proposa une reformulation de la notion de laïcité en une simple obligation de neutralité active de l’Etat. Cette mutation du concept de laïcité est interprétée actuellement dans un sens positif et par l’opinion et la classe politique qui s’accordent à reconnaître que la liberté religieuse ne saurait être assurée que par le soutien et la contribution de l’Etat.

Cette vision qui prend en compte à la fois les intérêts propres de l’ordre public et les besoins des institutions religieuses de France vide pratiquement la laïcité de tout son contenu. Elle fait surtout la part belle à l’Islam. Les membres de la commission Stasi, séduits par la magnificence de l’exposé argumentaire du professeur algérien Arkoun, titulaire de la chaire d’Islamologie appliquée à l’université de la Sorbonne, proposèrent à l’unanimité la création sur le territoire français d’une école nationale supérieure d’études islamiques qui aurait pour mission de développer les recherches scientifiques et offrir un espace d’expression critique de l’Islam comme religion, pensée et culture. Pour mémoire, ce brillant medersien, polyglotte, exilé volontaire et natif des cimes de son légendaire Djurdjura, a rejoint son créateur récemment dans l’indifférence des siens et fut inhumé avec les honneurs dus à son rang au Maroc.

Conclusion

De tous ces motifs, il appert clairement que la laïcité de l’Etat est un faux débat. Aussi, est il temps de sortir des terminologies importées, des sentiers battus et des rhétoriques populistes qui n’ajoutent et ne profitent en rien à la nation, mais qui l’exposent néanmoins à la division à l’aune du nouvel ordre impérialiste et de la politique de la canonnière qui tonne à nos frontières. Il est à souhaiter que la providence rode sur notre pays pour ne pas avoir à subir, une fois encore et une fois de plus, les méandres de la discorde et le spectacle affligeant de ces créatures pitoyables, effarouchées, débarquant comme des malpropres sur les plages inhospitalières de Sicile et de Sardaigne.

Categorie(s): idées-débats

Auteur(s): Amar Benguerrah (Ancien membre du Conseil constitutionnel)

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