La chronique africaine de Benaouda Lebdaï : Le dernier Djemaï

Elwatan; le Samedi 18 Juin 2016
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Le romancier algérien Abdelkader Djemaï se place dans cette catégorie d’écrivains depuis quelques années et avec un intérêt évident. Pourquoi ce romancier a-t-il développé cet engouement à l’instar de nombreux écrivains africains qui désirent réhabiliter un passé malmené et falsifié ? L’explication tient peut-être dans le fait qu’il fut journaliste et qu’il est resté toujours intéressé par la politique et l’histoire contemporaine.

Il a publié un roman sur l’Emir Abdelkader intitulé  La dernière nuit de l’Emir avec cette idée originale d’avoir imaginé la dernière nuit blanche de l’Emir sur le sol algérien : ce que ce dernier a pensé, senti, et surtout comment il a vécu cette nuit-là à Oran avant d’embarquer le lendemain vers la France avec son entourage sur un bateau d’exil sans retour. Le texte revient sur les hauts faits de guerre de l’Emir, sa stratégie, sur sa vie intellectuelle, philosophique et même ses écrits poétiques et ses rapports avec les membres de sa famille et de sa tribu.

Abdelkader Djemaï  récidive avec bonheur dans ce genre qui lui réussit avec son dernier roman qui s’intitule La vie (presque) vraie de l’abbé Lambert publié au Seuil. C’est une fiction historique qui peut surprendre dans le sens où il aborde la vie d’un religieux français chrétien du début du XXe siècle.

La question qui se pose est pourquoi accorder tant d’importance à cet abbé en particulier? L’abbé Lambert a vécu une vie hors du commun, passant du religieux à une vie dissolue, car il aimait l’argent, l’anisette, la renommée, peut-être Dieu et, hélas pour lui, un peu trop les femmes, ce qui lui vaudra les foudres de l’Eglise et changera sa vie.

Ce personnage sulfureux a un rapport avec l’Algérie en général et la ville d’Oran en particulier. Il en est même devenu le maire, entre 1934 et 1941. Sa présence en Algérie entrait dans l’ordre de l’époque coloniale, puisque l’Algérie était considérée comme partie du territoire français. L’histoire privée et publique de ce personnage a interpellé Abdelkader Djemaï qui a fait des recherches poussées sur lui ainsi que cette période de la vie oranaise.

L’écriture de Djemaï est précise, percutante. Le personnage de l’abbé Lambert  est campé dès les premières lignes : «Il pleuvait fort quand, vers 19h, l’abbé Lambert, qui avait la réputation d’être un grand sourcier, débarqua à Oran en novembre 1932, l’année où l’Etat créa les allocations familiales, la société Moulinex, le presse-purée et la société Ricard le pastis. Il était accompagné de sa secrétaire et maîtresse officielle, Mme Clara Pardini».

Dans la même phrase, s’entremêlent des détails historiques hétéroclites mais qui campent à la fois le personnage et l’époque. L’année de l’élection de l’abbé Lambert à la mairie est celle où Brigitte Bardot pousse «son premier cri», 1934. L’écrivain nous tient dans ce rapport entre la grande histoire à la petite histoire.

On voit l’abbé arriver à Alger à bord de L’Alexandre et découvrir La Casbah «avec ses terrasses brûlées par le soleil, leur linge bariolé et ses grappes de maisons blanches aux fenêtres étroites».

Ce qui me semble pertinent dans la manière de raconter l’histoire rocambolesque de cet abbé, ce sont les références à la résistance algérienne au colonialisme français dans toutes les régions du pays. Dans cette histoire détaillée, avec un souffle de vie où la fiction joue son rôle, on trouve par exemple une critique de l’Exposition Coloniale de Paris de 1931 avec «les indigènes amenés de leurs pays avec leurs costumes». L’intérêt de raconter l’histoire de l’abbé Lambert repose sur son décalage par rapport aux colons installés depuis longtemps à Oran. Pour son élection à la mairie d’Oran, son mot d’ordre était l’égalité entre tous, «Français de France ou venus d’ailleurs, que nous soyons d’origine italienne, maltaise, arabe ou alsacienne».

Il déclarait avec force que tous étaient frères devant Dieu. Il voulait qu’Oran soit la plus belle, la plus prospère et surtout la plus tolérante. Ce roman se termine sur la liaison du dernier maire d’Oran, Henri Fouques-Duparc dans sa relation avec les défenseurs de l’Algérie française.

Quant à l’abbé Lambert et ses diverses amours, il épousa Arlette Mongel de Relizane, quitta l’Algérie et mourut dix-sept ans après l’indépendance à Antibes. Un homme hors du commun dont la vie intime et politique fut irrémédiablement liée à l’Algérie et à Oran en particulier. Ce roman original dans sa vision de l’histoire s’avère instructif et passionnant autant pour l’Algérie que pour la France dans leur mémoire entremêlée.

Abdelkader Djemaï, La vie (presque) vraie de l’abbé Lambert, Paris, Seuil, mai 2016.

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Benaouda Lebdaï

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