La chronique de Abderezak Merad, La chute sera toujours plus dure…

Elwatan; le Jeudi 14 Juin 2018
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Alors que les Verts en véritables cancres restent à la maison, pour quelles équipes vont se passionner les Algériens durant cette Coupe du monde qui s’annonce apparemment très ouverte ?

La question peut paraître quelque peu singulière dans la mesure où c’est généralement le spectacle dans ce qu’il a de renversant, de sublime et d’imprévu qui génère l’intérêt. Autrement dit, ce sont les grandes équipes, favorites de surcroît, à l’image du Brésil, de l’Espagne, de l’Allemagne ou de l’Argentine, pour ne citer que les plus «cotées» dans la Bourse des valeurs sûres, qui suscitent l’attrait, l’emballement.

Cela est inscrit dans l’histoire de la compétition et personne ne peut le contredire. Mais a priori, si on doit être sélectif pour mieux ordonner ses choix ou ses préférences, on peut dire quand même que ce sont le Maroc et la Tunisie qui soulèveront le plus de sympathie chez les Algériens en tant que pays frères et «voisins maghrébins» et qui dans ce Mondial auront la lourde responsabilité d’être un peu nos représentants, les ambassadeurs de l’espace géographique que nous partageons et dans lequel nous nous reconnaissons le plus.

Exit la curiosité de savoir comment vont se comporter les Lions de l’Atlas et les Aigles de Carthage qui ont arraché haut la main leur billet, et de quel ordre seront leurs capacités à être performants parmi les plus grands compétiteurs de la planète, ce sont les affinités de leur football avec le notre qui poussent naturellement les supporters algériens à avoir un œil plus attentif sur leur participation.

Peut-être même plus affectif, sûrement plus intéressé. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que la solidarité maghrébine jouera en faveur de ces deux formations qui auront à cœur de démontrer que leur qualification est une juste illustration de leurs valeurs sportives respectives et que par rapport à notre lamentable échec leur supériorité est aujourd’hui une donnée réelle qu’il faut prendre non pas comme une heureuse opportunité relevant de circonstances exceptionnelles, mais bien comme le résultat d’un patient travail de fond qui a fini par aboutir.

Dans cette optique, c’est la Tunisie qui peut se targuer d’avoir encore le plus grand mérite compte tenu de son influence et de ses moyens assez limités comparativement à ceux des deux grands pays de la zone. Il est certes de tradition de s’attendre à ce que les pays du Maghreb alternent leur présence en Coupe du monde en fonction des talents authentiques dont ils disposent durant la période cruciale qui prépare les phases qualificatives. Et à ce titre, il faut dire que la logique et les équilibres ont été jusque-là plus ou moins respectés. Le football maghrébin à l’intérieur des frontières a toujours su compenser ses manques par une certaine vitalité à laquelle il doit sa pérennité, et bien sûr ses heures de gloire.

L’Algérie, faut-il le rappeler, avait elle aussi réussi à s’intégrer dans ce rituel tournant lorsqu’elle avait disposé d’un cru exceptionnel dans l’intervalle qui allait mener vers la Coupe du monde de 1982 en Espagne. Des joueurs de très grande qualité (parmi lesquels les Belloumi, Madjer, Assad, Merezkane, Fergani pour ne citer que quelques-uns d’entre eux) sont venus en nombre et en même temps constituer le noyau dur de la sélection conquérante qui allait faire sensation en terre ibérique alors que le football algérien vivait sa première participation en Coupe du monde. Non seulement l’Algérie comblait enfin le retard qui la séparait de ses voisins, mais elle réussit un coup de maître en battant un géant du Mondial, en l’occurrence l’Allemagne. Avec un ciel aussi constellé d’étoiles montantes, les Verts se permirent même le luxe d’une seconde qualification consécutive quatre ans plus tard au Mexique avant de retomber dans l’anonymat, laissant le témoin à d’autres. Notre pays avait certes la chance d’avoir en temps voulu une moisson extraordinaire, mais jamais au grand jamais les brillants résultats qui ont été enregistrés n’étaient dus au hasard ou à des concours de circonstances.

La pâte existait certes, mais elle n’était pas livrée à n’importe qui. Derrière la consécration il y avait non seulement une profonde réforme étudiée et mise en place par les instances politiques pour relancer le football national dans ses compartiments les plus sensibles mais beaucoup de travail et de sacrifices. Notre football était encore amateur mais confié à une organisation rigoureuse et une expertise crédible contrôlée par nos cadres, il a pu se hisser à un niveau qui a dépassé nos espérances.

A l’époque, il faut quand même le souligner, ce sont nos voisins qui admiraient notre belle ascension en se posant des questions sur le secret de notre réussite. La roue tourne, mais pas dans le bon sens pour nous. A l’heure où le rideau se lève sur le Mondial russe, ce sont toutes ces valeurs qui nous paraissent aujourd’hui si lointaines qui laissent des regrets et qui forcément doivent nous inciter à plus d’humilité.

C’est aussi le moment le plus douloureux de ressentir combien a été grand le gâchis que nous avons-nous-mêmes provoqué. Imaginez que nous étions une fois de plus sur un nuage il n’y a pas si longtemps, au sortir d’une troisième participation au Brésil avec à la clé un historique passage au second tour, et que quatre ans plus tard nous nous retrouvons au fond de l’abîme, avec une équipe complètement disloquée qui doute de plus en plus de son destin. Mais que diable a-t-il pu se produire pour que l’on arrive à une telle dégringolade alors qu’entre-temps notre championnat est passé professionnel et ouvrait logiquement de meilleures perspectives de développement ? Comment des pays comme le Nigeria, le Cameroun, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Sénégal arrivent toujours à préserver et maintenir leur standing international et pas nous ? Quand on les affronte en Coupe d’Afrique, on a toujours en face de solides cylindrées, alors que l’image des Verts a trop souvent tendance à péricliter pour devenir un bon client pour des adversaires qui n’ont plus de raisons de trembler devant eux.

Si par ailleurs le potentiel joueurs puisé dans le réservoir local ou de l’émigration ressemble, à quelques nuances près, à ceux de nos voisins, qu’est-ce qui a fait vraiment que l’on vienne à reculer au lieu d’avancer ? La chose la plus évidente, en ce qui nous concerne, est que contrairement au Maroc et à la Tunisie, on a horreur chez nous du travail planifié pour le moyen et long termes. En Algérie, on ne sait pas se montrer patient devant les épreuves pour donner vie à un programme. Il n’y a qu’à voir comment se comportent les dirigeants des clubs de l’élite avec les entraîneurs pour avoir une idée sur la frénésie du résultat immédiat. Nous sommes le pays qui consomme par club de foot le plus de coaches en une saison.

Comment parler de stabilité du niveau, de formation des talents ? De plus, avec une instance fédérale par trop complaisante, c’est la porte ouverte à l’anarchie et c’est ce qui est en train de se produire depuis que l’argent est venu gangréner les rouages du sport roi. Et si on ajoute au niveau supérieur de la pyramide l’ingérence flagrante de la sphère politique pour tenter d’instrumentaliser l’aura du football, on aura là dans toute sa splendeur le bouquet de toutes nos déviations qui se payent cash le moment voulu.
 

Categorie(s): culture

Auteur(s): Abderezak Merad

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