Le Cercle du progrès d’Alger (Nadi Ettarakki), Réagissez

Elwatan; le Samedi 16 Decembre 2017
143809


La question devait cependant revenir devant l’Assemblée le 15 février 1957 pour que, le 10 décembre suivant – il y a exactement soixante ans —, une résolution finisse par appeler à ce que des pourparlers soient engagés en vue d’une solution conforme aux buts et principes de la Charte des Nations unies.

C’est ce tournant du début de l’année 1957 que le président du Cercle du progrès, le cheikh Tayeb El Okbi, interviewé chez lui à Alger par Eugène Mannoni, choisit pour faire cette déclaration parue le 19 janvier dans le quotidien français Le Monde : «Il y a eu naguère une ‘‘mystique’’ du projet Blum-Violette, combattu et rejeté par une opposition aberrante.

(...) Il y a aujourd’hui une ‘‘mystique’’ du ‘‘fait national algérien’’ dont le Front de libération nationale s’est fait le champion avec l’assentiment voulu de l’immense majorité de la collectivité islamique.» C’est, pour le cheikh El Okbi, qu’en ce début 1957 la grande masse des Algériens de la communauté musulmane se reconnaissent désormais dans l’action du Front de libération nationale.

Cette intervention très nette en faveur du FLN est faite au moment où s’ouvre la période la plus dure de la répression colonialiste. En effet, le 7 janvier, le général Massu fait son entrée à Alger doté de tous les pouvoirs de police, assisté en cela par le colonel Bigeard et le commandant Aussaresses. Ce tristement célèbre trio de tortionnaires fera procéder à une guerre sans merci contre la population algérienne par des arrestations arbitraires, disparitions de personnes, tortures, exécutions sommaires.
Depuis le 1er décembre, le général Salan, futur chef de l’OAS, est en outre à la tête de la 10e Région militaire qui couvre tout le territoire de l’Algérie.

L’adhésion au FLN et à la lutte indépendantiste de la population algérienne se concrétise dans les faits, le 28 janvier 1957, avec la «grève des 8 jours» des commerçants, grève pacifique, où les militants avaient ordre de ne pas provoquer d’incidents.

Quelques mois auparavant, en septembre 1956, ces mêmes commerçants avaient tenu au Cercle du progrès le congrès constitutif de la nouvelle Union générale des commerçants algériens (UGCA). Si Abbas Turki et Si Omar Aïchoune lui en ayant exposé l’idée à son domicile, le cheikh les avait vivement encouragés et leur avait donné son accord pour tenir ces assises au Cercle.

Un rapport de protestation du gouvernement français est alors adressé à l’Organisation internationale du travail, institution spécialisée de l’ONU, visant à décrédibiliser le syndicat des commerçants comme inféodé à une organisation politique avant d’être un organe de défense d’un intérêt catégoriel :

Les orateurs : Aïchoune Omar (syndicat des laitiers), Belloul Akli (syndicat des boulangers) et Kerma Mohamed (Union tunisienne de l’artisanat et du commerce) ont fait l’apologie du FLN et déclaré qu’il ne pouvait y avoir qu’une seule issue au problème algérien : la négociation avec les combattants, c’est-à-dire avec le FLN, seul interlocuteur valable. Kerma Mohamed –déclare le gouvernement– a notamment précisé : «L’UGTA a été le premier pilier de l’indépendance, le second, c’est aujourd’hui l’UGCA, demain il y en aura un troisième, l’Union générale des agriculteurs algériens.»

Au cours de la manifestation, chaque allusion à la «lutte du peuple algérien pour son indépendance» ainsi qu’aux combattants du FLN a été accueillie par des ovations. La création de l’UGCA avait commencé le 6 mai précédent, avec à sa tête le fondateur du Riada Club de Kouba (RCK), Si Ben Ouanniche Mustapha, qui, en parallèle, imprimait chez lui, à Kouba, les premiers numéros du journal du FLN, El Moudjahid.

Il fut arrêté par la suite pour avoir créé un hôpital de campagne pour les blessés du FLN, à Fort-de-l’Eau (Bordj El Kiffan), où Ali Khodja, jeune lieutenant de l’ALN, était soigné (il fut tué lors du siège de l’hôpital). Et c’est au départ l’ensemble des partisans du cheikh et des commerçants qui fréquentaient le Cercle du progrès qui ont constitué l’ossature de l’UGCA lors de son développement. Le syndicat devait jouer le rôle de financier du FLN et de l’ALN et ses membres, militants FLN très actifs, ont payé très cher, parfois de leur vie, cette participation.

En parallèle, et toujours au Cercle du progrès, l’UGTA constitue une section des employés de la Sécurité sociale créée, avec l’accord de Aïssat Idir par Sid Ahmed Gourou, neveu de Ali Gourou, un des proches du cheikh El Okbi. En effet, Ali Gourou était membre du conseil d’administration de la Kheïria, une association de bienfaisance présidée par le cheikh, active dans La Casbah d’Alger où elle distribuait des aides alimentaires, assurait un enseignement scolaire et une formation aux jeunes filles dans l’ouvroir du 14 rue des Abderames, et offrait aux SDF un asile près du marché Randon (Ali Ammar).

Elle n’a pas manqué d’apporter son soutien financier aux dockers lors de la tragédie de 1939 ou aux prisonniers politiques en 1945. Elle a même parrainé –une première– un match de football amical entre des joueurs d’une sélection de l’Ouest (Oranie) et une sélection de l’Algérois, qui s’est tenu en octobre 1943, avec le concours organisationnel de l’USMA et de Haffaf Mohamed – père du lieutenant de l’ALN Abderzak Haffaf –, et qui s’est terminé devant un public enthousiaste par le score de 2 à 2 dans un stade municipal de Belcourt affichant complet dans les gradins.

On doit citer aussi La Chabiba, une école privée ou libre (libre à l’égard de l’administration coloniale), créée en 1921 et gérée par des Algérois (Bourahla, Abhari, Bourkaïb, Mostefa Hafid, Bouchnak, Belleili, Benaïssa, Matibey, Kartobi, Mekhloufi, Bertouche, Kosebdji, Aït Djaoui, Rarrbo, Tabat, les frères Damardji, Chelha,…) qui est rattachée au Cercle du Progrès.

Ces réalisations conduisent à rappeler l’origine du Cercle du progrès – le Nadi Ettarakki –, nom d’une association régie par la loi de 1901, créée en mars 1927 et domiciliée à l’origine chez Si Zedek Mahfoud. Si Mahmoud Bensiam, précoce promoteur du sport, président à vie du MCA, président de l’USMA, à l’origine de la création du NAHD, et Si Mohamed Ben Merabet, avaient tous deux contribué à la venue du cheikh El Okbi à Alger en 1930. Le conseil d’administration du Cercle, présidé par El Mansali, était composé de membres de familles algéroises connues, comme les Roudoci, Zedek, Mouhoub, Bel Haffaf, Ben Ouanniche, Ben Merabet, Bel Bey Kouaci, El Kamel, Ben Smaïa,…

Un bon nombre d’entre eux étaient des descendants d’érudits en théologie ou oulémas, à l’instar de Ben Smaïa et Ben Merabet, qui avaient pour aïeul le mufti Mustapha El Kebabti, ministre des Affaires étrangères de la Régence, qui a combattu à Sidi Fredj en 1830, essayé de contenir ou de ralentir l’invasion coloniale en s’opposant à l’appropriation des biens habous par les autorités coloniales et fut forcé, en 1843, de s’exiler en Egypte, où il a assumé la fonction de mufti au Caire.

Lors de la création des Scouts musulmans algériens (SMA), leurs réunions officielles se sont pour la plupart tenues au Cercle du progrès, et ce, depuis août 1936, avec leur fondateur, Bouras, qui était un autre fervent partisan du cheikh qu’il accompagnait souvent lors de ses déplacements hors d’Alger.

Le scoutisme, comme mode d’éducation et de mobilisation des jeunes indigènes, fut adopté, parrainé et encouragé au Nadi Ettarakki. En 1937, Robert Montagne, un auxiliaire du général Lyautey, qui avait participé à la reddition du grand chef marocain Abdelkrim, relève au sujet de cette pratique nouvelle qu’est le scoutisme à Alger qu’«à Alger s’organise le groupe scout de la Chabiba» et que «l’on peut parfois, le dimanche soir, croiser un car rempli de jeunes scouts arabes qui chantent des hymnes nationaux.

Spectacle nouveau qui en dit long à qui sait comprendre». (La fermentation des partis politiques en Algérie, Politique étrangère, avril 1937).
Après avoir essaimé dans plusieurs villes et pris de l’ampleur, en 1939, les Scouts musulmans ont tenu leur premier congrès en tant que fédération en commençant leurs travaux au camp d’El Harrach, où le cheikh El Okbi et Si Abbas Turki leur rendent visite, puis en les concluant au Cercle du progrès.

Dans la matinée du 15 juillet, leurs sociétés ont défilé jusqu’à la place du Gouvernement (place des Martyrs), précédées par la fanfare du Riada Club Algérois (L’Echo d’Alger, 16 juillet 1939). Pour clore l’événement, ils fêtèrent l’acquittement par la cour d’assises de leurs deux visiteurs (dans l’affaire Kahoul) au Majestic (aujourd’hui Atlas), rassemblant 4000 spectateurs pour un concert de Mahieddine Bachtarzi. (Mémoires de Mahieddine Bachtarzi, ENAG). Y assistent le cheikh Ben Badis, l’énergique Lamine Lamoudi, le grand poète cheikh Laïd Al Khalifa, etc.

Ajoutons, à propos des Scouts musulmans, qu’en encourageant et finançant leur essor, les membres du Cercle du progrès et les sympathisants du mouvement El Islah voulaient que la jeunesse algérienne, parallèlement à l’élévation de son niveau éducatif, puisse aussi acquérir les techniques d’entraînement physique les plus modernes.

En effet, Si Mohamed Bouras avait inscrit dans les statuts déposés à la préfecture d’Alger et publiés au Journal officiel de la République française du 23 avril 1939 l’expression «éducation physique et préparation militaire», certes empruntée aux statuts de clubs sportifs français, mais qui s’appliquait, là, à des associations où les «indigènes» se retrouvaient entre eux. Il semblerait donc que la première fédération algérienne de «préparation militaire» à avoir vu le jour depuis l’invasion de 1830 est la Fédération des Scouts musulmans algériens.

Par la suite, bon nombre de Scouts musulmans ont rejoint les rangs du FLN/ALN, parmi lesquels cheikh Skander Mokhtar, enseignant à l’école Chabiba, d’une famille d’érudits de Médéa et frère de Noureddine Skander, membre fondateur de l’UGTA. En revenant de Syrie avec Bel Abdelouaheb Hamdane, après le premier jamborée arabe en août 1954, il a rencontré à l’hôtel au Caire Ahmed Ben Bella. Ce dernier, l’informant que lui et ses compagnons devaient être reçus pour la première fois par le président Nasser et lui a demandé, du fait de son niveau en arabe, d’assister à l’entretien d’août 1954 où le président Nasser a promis aide à la Révolution.

Après cette réunion avec le président Nasser, le futur président Ahmed Ben Bella confiera aussi à Si Skander trois lettres à remettre à Messali Hadj, Ben M’hidi et Ben Boulaïd. Ce qui fut fait. De retour à Alger, Si Skander rendra compte au cheikh El Okbi de cette rencontre du Caire et des préparatifs en cours. Un autre chef scout, Belkacem Diguer, qui faisait la liaison entre le Nadi Ettarakki et le cheikh El Okbi, a été arrêté par les forces coloniales et pendu par les pieds avec du fil de fer jusqu’à lui entailler la peau.

Le 1er juin 1958, le général Massu a occupé le Cercle du progrès pour installer le Mouvement de solidarité féminine créé après les événements du 13 mai 1958 par Mmes Massu et Salan, secondées par les femmes de militaires. Les services psychologiques de l’armée française l’ont occupé jusqu’à l’indépendance.

On notera que dans son article du Monde de janvier 1957, le cheikh El Okbi ajoutait : «Je tiens à rendre hommage à l’œuvre éminemment humaine et fraternelle entreprise ici par les représentants des trois grandes religions, et particulièrement à celle de Mgr Duval, dont le sermon au lendemain des événements du 29 décembre est allé droit au cœur des musulmans.» C’est que dans la réalité, les monothéistes avaient toujours été accueillis au Cercle du progrès, pourtant association musulmane, et cela de 1927 jusqu’à son occupation par l’armée coloniale en 1958. Une Union des croyants monothéistes a même été créée sur l’initiative d’El Okbi en 1935, prônant, en précurseur, le dialogue interreligieux.

Outre l’implication du docteur juif, José Aboulker, président du Riada Club Algérois en 1939, dans la vie associative des musulmans, d’autres gens du Livre ont aidé les Algériens à recouvrer leurs droits légitimes, tel le chrétien Robert Barrat, qui a dénoncé la pratique de la torture, été mis en prison pour son soutien aux maquis du FLN et à la cause algérienne et qui, dès 1949, avait participé avec Louis Massignon à l’activité du Comité chrétien pour l’entente France-Islam qui était en relation avec le cheikh El Okbi dans le cadre de l’aide aux réfugiés palestiniens. De même, Henri Alleg, militant d’origine juive, qui, par son livre La Question a alerté l’opinion publique sur l’usage de la torture par le général Massu et ses complices. Ou René Sintès, un des organisateurs de l’appel à la trêve civile, enlevé par l’OAS en 1962 et porté disparu…

Mentionnons enfin que nombre d’intellectuels, de passage à Alger, venaient voir El Okbi, tel le philosophe Roger Garaudy ou l’ethnologue Germaine Tillion après l’un de ses séjours effectués avec Thérèse Rivière dans les Aurès. Elle y a noté qu’«universellement connus et respectés étaient les noms du cheikh Ben Badis, qui enseignait à Constantine, et du cheikh El Okbi, qui résidait à Alger. Les gens de Sidi Okba et ceux de l’Ahmar Khaddou que je rencontrais chaque jour se glorifiaient d’appartenir à la parenté de ce dernier.» (Il était une fois l’ethnographie, Le Seuil, 2000). Comme elle a aussi noté que c’est dans les Aurès qu’Ahmed Bey s’était réfugié.

En effet, après l’effondrement de l’Etat algérien en 1830 et la prise de Constantine en 1937, après avoir été acculé de toutes parts, c’est sous la protection des Ouled Abderrahmane, dans la tribu d’où est issu le cheikh El Okbi, que durant environ trois ans le dernier représentant de l’Etat algérien a vécu, et donc organisé la résistance jusqu’à la date de sa reddition le 7 juin 1848, six mois après l’Emir Abdelkader.

Pourtant, ce qui a priori peut se présenter comme un territoire hostile, s’est trouvé être un havre enrichissant à cette grande dame, elle disait avoir vécu en pleine sécurité seule au milieu des Algériens des Aurès, et que, c’est en revanche à Paris et en Europe qu’elle avait connu l’horreur et la violence avec le gazage de sa mère et sa propre déportation à Ravensbrück.

On le voit, le cheikh El Okbi a tenté de travailler avec tous ceux avec qui on pouvait faire avancer la cause algérienne. Dans l’enseignement, il a prôné l’utilisation des techniques les plus modernes dans les écoles, telles que la Chabiba et la Kheïria. Le rejet du colonialisme n’a jamais signifié le refus de la civilisation, du modernisme.

La modernité, l’adoption des techniques modernes n’a jamais signifié l’acceptation du colonialisme. Le progrès n’a jamais été l’apanage du colonialisme, malgré toute sa prétention «civilisatrice». Un siècle après l’occupation, il fallait recréer toutes les pièces d’un puzzle pour espérer un jour construire un Etat algérien. Le Cercle a été, dans la capitale algérienne, l’initiateur et le promoteur d’un grand nombre d’associations algériennes religieuses, éducatives, culturelles, sportives et de scoutisme.

Avec l’UGCA et les Scouts musulmans algériens, les sociétaires du Cercle du progrès ne pouvaient être qu’à la pointe du combat pour l’indépendance. Cependant, une fois celle-ci acquise, des personnalités algériennes –et certaines étaient à l’étranger pendant les moments les plus délicats et les plus difficiles que l’Algérie ait eu à connaître– ont répandu des images déformées du Cercle du progrès.

En essayant de ternir le rôle du Cercle du progrès et des différentes associations qui le secondaient, ces calomnies adoucissaient rétrospectivement les méfaits du général Massu et de ses complices, auxquels le Cercle et ses associés avaient opposé la voie du progrès, de la tolérance et du dialogue, telle que l’ONU l’a reconnue enfin, le 10 décembre 1957, en exprimant «le vœu que, dans un esprit de coopération effective, des pourparlers soient engagés, et d’autres moyens appropriés utilisés, en vue d’une solution, en conformité des buts et principes de la Charte des Nations unies».

Pour arriver à ce résultat, c’est-à-dire pour faire valoir son droit à l’indépendance, l’Algérie a bataillé dur. Qu’un hommage soit rendu à toutes celles et tous ceux, de diverses origines, qui, pour une raison ou pour une autre, ont œuvré en faveur d’une Algérie indépendante et humaine.

Categorie(s): contributions

Auteur(s): Nacim El Okbi

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..