Sofiane Mazari. Expert financier : «Il y a une mauvaise perception des banques islamiques»

Elwatan; le Samedi 7 Janvier 2017
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- Jeudi dernier, lors d’une plénière au Conseil de la nation, le ministre des Finances a indiqué que son département examine avec les banques la possibilité de lancer de nouveaux produits bancaires sans intérêt, mais avec des marges bénéficiaires. A votre avis, dans quelle mesure la finance islamique pourrait concourir à la bancarisation de l’argent des circuits invisibles de l’économie ?

L’une des raisons majeures qui fait que les algériens boudent les banques est l’incompatibilité du système bancaire en place avec leurs convictions religieuses. Même si très peu d’études ont été menées dans ce sens, je prendrais pour exemple les résultats de celle réalisée par Gallup en 2012, qui sont d’ailleurs assez parlants.

En effet, l’étude réalisée sur plusieurs pays de la zone MENA, dont l’Algérie, a révélé que seulement 3% des Algériens utilisent des produits financiers islamiques et que 35% en ont déjà entendu parler. Ce qui suggère que deux Algériens sur trois ne connaissent pas les produits financiers islamiques et que seulement un sur 33 en consomme. Selon la même étude, un Algérien sur deux (49%) accepterait de payer 33% plus cher pour avoir des financements islamiques plutôt que conventionnels.

C’est dire l’appétence des Algériens envers ce type de services financiers. Dans le même ordre d’idées, certains experts estiment qu’une grande partie (40% à 50%) de la masse monétaire en circulation reste en dehors des circuits bancaires à cause de la pratique de l’intérêt par les banques de la place. Vous imaginez bien l’impact que pourrait avoir le développement de cette industrie en Algérie et les problèmes qu’elle réglerait sur le plan économique ou encore sur le plan social. Il faut rappeler qu’en Algérie, deux banques islamiques se partageraient 3 à 4% des parts de marché. Ce qui reste très timide par rapport à la taille du marché potentiel.

Ainsi, un élargissement du nombre d’intervenants et une densification du réseau des banques offrant des produits alternatifs (qui respectent les préceptes de la religion islamique) sont plus que nécessaires pour contribuer à la collecte de l’épargne jusque-là restée en dehors des banques.

- Pourquoi, selon vous, la finance islamique n’est-elle pas développée, voire pas suffisamment ancrée dans le paysage et les mœurs bancaires ?

Comme déjà mentionné, le taux de pénétration des produits alternatifs reste très faible (3 à 4% du marché) et le défi est encore plus important car il faut aller chercher ceux qui sont en dehors du marché bancaire. Ce faible taux de pénétration pourrait s’expliquer par trois facteurs. Primo, il y a absence de cadre réglementaire et légal adéquat.

Cette carence freine le développement de ce marché et n’attire pas de nouveaux entrants. En effet, les banques islamiques ont des spécificités par rapport aux banques conventionnelles, qui font que la fiscalité en vigueur ne permet pas le développement de produits alternatifs et la réglementation prudentielle pénalise ce type d’organisation car elles ne font pas de transformation et la notion de dépôts y est différente.

Sans parler des problèmes classiques de refinancement auxquels elles font face (inexistence de mécanismes interbancaires de refinancement). Le second facteur contribuant à cette faible pénétration des produits alternatifs est lié à un problème d’image. C’est-à-dire que les parties prenantes (stakeholders) ont une mauvaise perception des banques islamiques et les accusent de déguiser les produits conventionnels en produits islamiques.

A mon sens, cette perception est nourrie par deux aspects : d’une part, le recours abusif des banques islamiques aux benchmarks de leurs produits avec les produits conventionnels, d’une autre part, le recours quasi-automatique aux ressources humaines issues des banques conventionnelles. Ces deux éléments font que les banques islamiques créent une certaine confusion entre les deux types de produits dans l’esprit des parties prenantes.

Il y a en troisième lieu un problème de confiance. La crise de confiance qu’a connu le secteur bancaire algérien suite à la disparition des banques privées à capitaux nationaux (Khalifa, BCIA, Arco Bank, etc.) fait qu’il y a une certaine réticence à transiger avec tout ce qui n’est pas étatique. Les deux banques islamiques activant en Algérie sont des établissement privés, même si l’une d’elles a dans son capital une participation, importante mais minoritaire, d’une banque publique. Cette situation fait que le marché reste hésitant à transiger avec ces banques.

Par ailleurs, s’agissant des financements participatifs (sukuk), vous n’êtes pas sans savoir que le cadre juridique actuel (code de commerce, code fiscal et réglementation de la Cosob) ne permet pas l’émission de sukuk. Il y a donc nécessité d’apporter des aménagements à même de permettre le développement de cet instrument afin de permettre à l’Etat de lever des fonds pour financer ses projets, mais aussi aux opérateurs économiques.

- Y aurait-il, tout compte fait, une mauvaise perception des notions de la finance islamique en Algérie ? L’intérêt bancaire est-il réellement décrié par la religion ? Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Vous savez, en évoquant le sujet de la finance islamique, on peut constater une certaine réserve de la part des parties prenantes de l’industrie financière quant à la pertinence d’une telle finance, qui est souvent accusée, en Algérie et ailleurs, d’être une «finance classique maquillée» et ce, pour les raisons que j’ai évoqués plus haut (problème d’image).

Aussi, ce problème n’est pas étranger au fait que ce soit une finance qui bouscule l’ordre établi et provoque une résistance au changement à l’intérieur comme à l’extérieur de l’industrie bancaire. Il faut rappeler que nous avons l’un des systèmes bancaires les plus archaïques du monde — ce qui n’est un secret pour personne — qui nécessite des réformes importantes et urgentes.

Parmi ces réformes, il y a lieu de donner la possibilité aux individus et aux opérateurs économiques qui ne s’identifient pas dans le système conventionnel d’accéder à des services financiers qui répondent à leurs attentes. Par ailleurs, s’agissant de la licéité des produits bancaires et financiers, le principe en islam est que l’argent ne produit pas d’argent, c’est le travail qui en produit.

En effet, il faut revenir au sens même du mot «riba» qui est formellement interdit en islam en vertu du verset 275 de sourate Al Baqara — «Allah a autorisé le commerce et a interdit l’usure» — qui interdit la riba et autorise le commerce. Pour ce qui est du terme «riba», il veut dire accroissement (riba = ziyada) et, placé dans un contexte de prêt et d’emprunt, devient la quantité supplémentaire d’argent (ou autre bien) qui conditionne cette opération de crédit. Il est ainsi tout à faire clair que l’intérêt, tel que pratiqué par les banques conventionnelles, est de la riba par excellence.

Du moins, c’est ce qui est communément admis par les oulémas. Par opposition, les opérations commerciales (achat/vente ou achat/location) sont des opérations tolérées. D’où la naissance des banques islamiques qui recourent à des transactions commerciales et non pas financières.

- Le ministère des Finances dit étudier également le lancement d’un emprunt obligataire sans intérêt mais avec des marges indexées sur le taux de croissance économique. Qu’est-ce que cela signifie et quels sont les facteurs-clés qui détermineraient le succès de cet emprunt ?

Vous savez, le risque le plus important dans l’industrie de la finance islamique est le risque d’image et de réputation. Tout est basé sur la confiance que peuvent avoir les déposants envers leur vis-à-vis. A mon humble avis, lancer un «emprunt» dont le rendement est indexé sur le taux de croissance sèmerait la confusion aux yeux des souscripteurs potentiels, et ce, pour deux raisons : la première est que l’on parle d’emprunt, alors que la seule forme d’emprunt tolérée en islam est l’emprunt sans compensation (qardh hassan) et la seconde est que nous restons sur une rémunération en contrepartie d’un prêt qu’on fait à l’Etat, donc présence de taux d’intérêt.

La forme usitée par ailleurs, qui serait plus conforme aux préceptes de l’islam, est le financement participatif avec comme instrument les «sukuk». Il faut rappeler que les sukuk ne sont en réalité que des certificats d’investissement émis sur le marché par une société de projet ad-hoc visant à financer un projet bien précis (actif tangible). Cet instrument a fait ses preuves dans plusieurs pays, notamment en Malaisie, mais aussi en Grande-Bretagne et en Europe. En cinq ans (2011-2015) il y a eu la levée de plus de 530 milliards de dollars dans le monde à travers cet instrument.

Categorie(s): economie

Auteur(s): Ali Titouche

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