Yahia M Boukhencha. Consultant spécialisé en leadership et management du capital humain : Toute université qui vit dans un écosystème malsain souffre puis périt

Elwatan; le Mercredi 21 Mars 2018
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Comment vous est venue l’idée de ce classement?

J’ai passé 17 ans de ma vie entre la Grande-Bretagne et l’Europe centrale et orientale comme consultant en leadership et management du capital humain. Depuis mon retour, début 2015, je n’ai pas cessé de me poser la question : pourquoi nos entreprises, nos organisations et nos institutions ne sont-elles pas performantes, et par conséquent, pas compétitives, à l’échelle internationale ? Alors pour répondre à cette question j’ai dû étudier et visiter une centaine d’organisations et rencontrer plusieurs directeurs, chefs d’entreprises, managers, etc. Je suis sorti avec cette conclusion : il y a un manque affreux en termes de professionnalisme. C’est l’amateurisme et le semi-professionnalisme qui règnent dans la plupart de nos organisations.

Ce phénomène est dû à deux facteurs : le manque de formation post-moderne de haute qualité et l’absence de la culture du leadership. Après 55 ans d’indépendance, l’Algérie n’a pas formé des leaders ou des managers de haut calibre en qualité et en quantité, et dans tous les domaines, politique, économique, scientifique, etc. C’est l’un des plus grands drames de notre pays. L’une de ces organisations que j’ai étudiées est l’université. Et, ce que j’y ai vu m’a fait beaucoup de peine.

J’avais l’impression que l’université algérienne est délaissée par l’Etat, par la société et par l’élite. Ce n’est pas surprenant que nos universités algériennes soient parmi les dernières dans tous les classements internationaux. Pourtant, «l’université pourrait construire ou détruire un pays», comme disait l’écrivain anglais John Ruskin.  

Quelle est la méthodologie utilisée pour mener ce travail d’enquête ?

Ce n’est pas une tâche facile d’évaluer plusieurs universités dans une vaste géographie. Alors, cette enquête a été effectuée avec l’aide de 38 bénévoles, dont 7 enseignants, 29 étudiants et deux amis en dehors de la famille universitaire. Les étudiants appartiennent à cinq universités différentes, de trois régions différentes. Nous avons visité 54 universités et écoles supérieures, interviewé 7327 étudiants, rencontré 7 recteurs, 22 doyens, 19 secrétaires généraux et 28 enseignants. Cette étude a duré cinq mois et demi et est divisée en deux périodes : (mars, avril 2017), puis (décembre 2017, et janvier et moitié de février 2018).

Nos bénévoles ont visité les universités en tant que «mystery guests», ils ont posé des questions, pris des notes, etc. Mais ce n’est pas dans le but de juger, c’est tout simplement une façon scientifique d’évaluation, dans le but de corriger, d’améliorer et de perfectionner. Car il est prouvé qu’une visite préparée, attendue et arrangée ne donnerait pas les résultats espérés. Mais à la fin, tout dépend de qui visite quoi et dans quel but.  

Notre approche se base sur des visites et des interviews, et vise la vie universitaire toute entière, en se focalisant surtout sur l’étudiant, sa contribution, ses attentes et son opinion sur le contenu académique, sur le degré de la coopération de l’administration, sur la compétence et le professionnalisme de ses enseignants, sur le fonctionnement de son université, et enfin sur son point de vue sur le comportement de ses collègues étudiants.

Ajouté à cela, notre opinion à nous, sur l’université, d’après ce que nous avons vu et entendu. Car, pour assurer un produit académique de haute qualité et de standard international, qui sert avant tout l’étudiant, il faut tout d’abord favoriser les conditions dans lesquelles tous les membres de la famille universitaire travaillent.

Enfin, en Algérie, on n’est pas habitués à ce genre de travail, pourtant, dans les pays développés, ces initiatives ou activités sont un baromètre pour mesurer la performance, (If you can not measure it, you can not do it).

Pourquoi vous êtes-vous focalisé sur les aspects relationnels et environnementaux des espaces universitaires, au lieu de ceux académiques?

La première mission de l’université c’est de former un étudiant de haute qualité, conscient de sa valeur et de sa mission dans la vie et qui fera partie de l’élite qui construira le pays. Mais pour assurer un tel produit, il faut un environnement adéquat. Toute université qui vit dans un écosystème malsain souffre puis périt, pas physiquement, mais intellectuellement et symboliquement. Il n’y aurait jamais de succès académique sans les succès environnemental et relationnel.

Ça veut dire, le succès de l’université réside, avant tout, dans l’engagement et la responsabilisation de l’étudiant, dans le professionnalisme de l’administration et dans la non-interférence de l’homme politique dans les affaires de l’université. L’aspect académique, c’est le top étage dans un grand et haut immeuble, pour y arriver il faut obligatoirement passer par les autres étages.

Les pays, les organisations et les individus qui maîtrisent l’art des relations humaines vont très loin. Le travail en équipe, la coopération, la communication, l’intelligence émotionnelle, la gestion des conflits et des crises, etc., sont des conditions incontournables pour garantir la réussite. Même si vous avez un brillant professeur, mais qui donne une conférence dans un amphi où il est difficile d’entendre, le résultat serait médiocre. Ou un recteur compétent dans sa spécialité et avec une bonne volonté pour servir l’université et le pays, mais s’il est un mauvais communicateur, le résultat serait médiocre.

Quels sont les principaux constats faits par votre équipe ?

Il y a plusieurs points à noter, mais pour l’espace, laissez-moi ne mentionner que ce qui a été cité très souvent par les membres de la famille universitaire.

a)-Ce qui a frappé le plus notre équipe de bénévoles, c’est la saleté. Presque dans  toutes les universités que nous avons visitées, nous avons remarqué la saleté tolérée, et qui ne semble pas gêner du tout. A l’exception de sept ou huit universités, elle est très visible presque partout et dans tous les endroits (les couloirs, les amphis, les classes, les toilettes, les restos, les cours, etc.), des mégots de cigarettes, des papiers, des sachets, des boîtes en plastique, etc. Mais surtout dans les toilettes, c’est inconcevable et très difficile à imaginer de telles scènes dans des institutions qui s’occupent du savoir et de la science, dans une société qui dit jour et nuit : la propreté c’est de la foi (al-nadhafa min al-iman).

Aujourd’hui, en Europe, par exemple, les responsables des universités utilisent, de temps à autre, les toilettes et les autres facilités destinées aux étudiants (resto, cafétéria, bibliothèque, etc.) pour corriger ce qui doit être corrigé, mais surtout afin de donner l’exemple aux étudiants qu’il n’y a pas de différence entre, par exemple, un recteur et un étudiant dans une institution scientifique comme l’université. On appelle cela le «flat organization».

b)-Quand on a vécu longtemps à l’étranger, on se rend compte vite que l’un des plus grands problèmes de notre pays c’est le manque affreux en communication, et dans toutes les facettes de notre société, même à l’intérieur de la même famille. En général, les Algériens ne dialoguent pas pour résoudre les problèmes qui, parfois, leur empoisonnent la vie, ils préfèrent se plaindre, se disputer à haute voix, accuser, critiquer, se taire et souffrir dans le silence, ou tout simplement attendre que le problème soit résolu par les autres.

Et comme l’université n’est pas une exception, il y a un manque de communication entre l’administration et les enseignants, les enseignants et les étudiants, l’administration et les étudiants, et l’administration et les autres départements (bibliothèque, maintenance, resto, nettoyage, etc.). Il y a cette impression que les membres de la famille universitaire, aussi proches qu’ils soient les uns des autres dans le même espace,  vivent dans des îles isolées et lointaines les unes des autres. Ils ne communiquent pas, ou peu, ou ils communiquent mal. Plus proche plus loin. Ce n’est pas le cas dans toutes les universités, mais dans la grande majorité.

c)-Après avoir interviewé 7327 étudiants, on peut dire qu’il y a trois points qui préoccupent le plus les étudiants : 1)-l’insécurité, pas à l’intérieur, mais juste à l’extérieur des portes de l’université, et dans le transport destiné aux étudiants, problèmes d’agression ou de harcèlement. 2) -difficulté à entendre dans les amphis à cause des équipements vétustes. 3)-les nouveaux étudiants, comme les nouveaux enseignants, se sentent désorientés, ou perdus, ou abandonnés, car ils trouvent des difficultés à accéder à l’information et ne savent pas qui fait quoi, comment, quand, pourquoi, avec qui et pour combien de temps.  
 

d)-Durant cette recherche, j’ai moi-même rencontré 7 recteurs, 22 doyens, 19 secrétaires généraux et 28 enseignants. Presque tous reconnaissent l’état déplorable dans lequel se trouve l’université aujourd’hui, soit leur propre université, ou l’université algérienne en général, aussi bien que le malaise généralisé de la famille universitaire. Ils pensent aussi que l’université algérienne est l’affaire de toute la société algérienne et non pas seulement des universitaires. Donc, la solution doit venir de la contribution de tout le monde et à leur tête la tutelle. Pour gérer bien il faut avoir les moyens, un environnement sain et pourquoi pas une autonomie.
 

e)-Du début jusqu’à la fin de cette évaluation, des étudiants n’avaient pas cessé de se demander : qu’est ce qui empêche un responsable d’une université de veiller à ce que les toilettes soient nettoyées ou réparées, des chaises et tables cassées  renouvelées, des murs délabrés réhabilités, ou des toits éventrés réparés ? Est-ce qu’on aurait besoin d’une permission ministérielle pour ajourner le site web, qui n’a pas été ajourné pendant plusieurs mois dans une université qui a un grand département en TIC ? Dans l’une des universités de la capitale il y a un grand problème de sécurité à l’extérieur de la porte principale. Presque chaque semaine, il y a des bagarres entre des individus étrangers à l’université, qui exigent l’intervention de la police. Il y a 28 caméras, mais toutes sont en panne depuis plus de deux années. Qui peut-on blâmer ici ?  

f) Cette initiative, ou évaluation, nous a montré une chose d’extrême importance : Il n’ y a pas d’excuses pour la performance. A part trois écoles privées, toutes les autres universités sont étatiques, régies par les mêmes lois et les mêmes règles, mais il y a une grande différence entre une université qui a collecté 75 points sur 100 et une autre qui n’en a collecté que 25 sur 100. Dans certaines universités, on trouve une harmonie entre tous les départements, la majorité des étudiants sont satisfaits, la propreté règne partout, le calme, la gentillesse de tous (responsables, agents de sécurité, administrateurs, etc.).

Cela nous a heureusement remonté le moral à tous, après avoir visité plusieurs universités très médiocres qui nous ont affreusement déçus. Un responsable dans l’une des Top 10 universités nous a dit : «Oui, c’est vrai, il y a trop de pression de partout, du haut, d’en bas, de gauche et de droite, mais si vous considérez l’université comme votre deuxième maison, et si vous aimez vraiment ce que vous faites, vous devriez faire tout votre possible pour la garder propre et bien organisée, ou au moins avec le minimum de problèmes. Parfois je viens ici le week-end et en l’absence du personnel et des étudiants je prends mon temps pour vérifier minutieusement le travail des autres.»

 

Qu’attendez-vous comme suite à ce travail ?

Puisque c’est la première fois qu’une partie algérienne, (individus, groupe ou organisme), s’occupe de l’évaluation et du classement des universités algériennes, notre objectif est de passer cette idée à un autre organisme qui a le temps, l’énergie et les moyens humains pour essayer de la maintenir pour chaque année, comme le FCE ou le journal El Watan, ou Echourouk, par exemple.

Installer un esprit et une culture de compétitivité et de compétition pour l’excellence entre les universités algériennes est une très bonne idée qui pourrait améliorer la performance. Cela donnerait aussi l’impression que l’université algérienne n’est pas abandonnée par les membres de la société, il y a des gens quand même qui s’intéressent à l’université et qui apprécient le travail des universitaires.

Le succès de l’université algérienne est le succès de l’Algérie toute entière. L’université doit être la locomotive du développement de notre pays. L’Algérie passe aujourd’hui par une période très critique de son histoire, or, son salut réside dans deux institutions : l’université et l’entreprise.

En 1962 le PIB par habitant par année en Corée du Sud = 79 dollars, et celui de l’Algérie = 202 dollars ; en 2016, celui de la Corée du Sud = 31 400 dollars et celui de l’Algérie = 3 888 dollars.

Le système coréen forme des créateurs d’emplois, tandis que le système algérien forme des demandeurs d’emplois. Nos universités fabriquent des fonctionnaires diplômés qui ont comme objectif majeur de montrer leurs diplômes pour recevoir des postes d’emploi, et non des savants qui se servent de leur savoir pour changer leur société. Et c’est là le plus grand drame de notre pays. Nos entreprises peinent à trouver des diplômés compétents, bien formés, disciplinés, qui maîtrisent les langues et qui ont des soft skills.

Avec quel pourcentage ? Plus de 85%. Ce qui veut dire à la fin, qu’après toutes ses années d’études, la contribution de l’étudiant dans sa vie de famille et dans l’économie nationale est presque minime, dans une économie faible, dépendante et exposée aux risques extérieurs.
Il y a en Corée du Sud plus de 3 560 000 PME, avec un taux de mortalité très faible, mais en Algérie, il n’ y en a que 1 100 000, avec un taux de mortalité trop élevé.

En 2016, la Corée du Sud, qui n’a aucune matière première, a exporté pour 537 milliards de dollars, alors que notre pays n’a exporté que pour 30,02 milliards de dollars, dont 94% en hydrocarbures. L’une des raisons majeures de ce succès c’est la bonne gouvernance politique, bien sûr, et l’enseignement supérieur de haute qualité.

Le budget de recherche et développement de l’Algérie toute entière chaque année ne dépasse pas les 180 millions de dollars, ou moins de 0,07% du PIB, mais en Corée du Sud, c’est plus de 96 milliards de dollars, ou 4,7% du PIB en 2016. Le budget en 2016 d’une seule université coréenne, KAIST (Korean Advanced Institute of Science and Technology), fondée en 1971 et avec moins de 11 000 étudiants, est de 820 millions de dollars, ou l’équivalent de 16 4 fois le budget de la wilaya d’Oran, avec plus de deux millions d’habitants, qui est de 565 milliards de centimes…

L’année dernière, deux mois avant qu’on ait donné la permission pour seulement trois écoles privées d’enseignement supérieur en Algérie, et avec des conditions draconiennes, une entreprise israélienne, Mobileye, spécialisée dans la Non Human Guidance Computer Vision, a été achetée par le grand groupe de technologie américain Intel, pour une somme faramineuse de 15,3 milliards de dollars. De cet achat, l’Etat a bénéficié de 3,9 milliards de dollars comme impôts, (alors que tout le budget de l’enseignement supérieur en Algérie est de 2,9 milliards de dollars en 2018).

Cette entreprise travaillait en partenariat avec et dans les laboratoires de l’université de Tel-Aviv. On ne parle ici que d’une seule entreprise dans une seule université. Imaginez le reste.

Une fois de plus, l’université pourrait construire ou détruire un pays. J’espère qu’on aura plus d’occasions pour que je vous parle de ce qui bloque l’université algérienne, avec des suggestions pour des solutions.

Enfin, le leadership est un terme qui fait beaucoup de bruit dans les pays développés et les pays émergents, mais chez nous, j’ai remarqué que plus de 95% de ceux qui détiennent des postes de responsabilité ont besoin de formation en leadership, mais ils ne sont pas conscients de ce besoin. 

Categorie(s): etudiant

Auteur(s): Samir Azzoug

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