A fonds perdus: Dérive antimusulmane

Lesoir; le Mardi 11 Juillet 2017
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Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.fr
«La
Cour suprême a adopté une série de décisions qui renient le principe
central de la laïcité dans la nation: la séparation de l'Eglise et de
l'Etat», s’inquiète Sonali Kolhatkar dans The Truthdig jeudi 29 juin. Le
propos concerne, on l’aura compris, la plus haute juridiction de la
première puissance mondiale, les Etats-Unis.
En l’occurrence, il s’agit plus précisément de trois décisions qui
feront certainement date.
Primo, à la surprise générale, les neuf juges ont unanimement accordé à
Donald Trump un blanc-seing pour son Muslim Ban – une décision au
demeurant très controversée dans de larges milieux politiques
américains, y compris parmi les républicains.
Le Muslim Ban est une mesure instituée par le décret présidentiel 13769,
intitulé «Protéger la Nation de l'entrée de terroristes étrangers aux
Etats-Unis». Signé par Donald Trump le 27 janvier 2017, il suspend le
programme d'admission des réfugiés aux Etats-Unis et l'entrée sur le
territoire des citoyens de sept pays à majorité musulmane : l'Irak,
l'Iran, la Libye, la Somalie, le Soudan, la Syrie et le Yémen.
Les juges ont décidé de laisser certaines parties de l'interdiction
prendre effet jusqu'à ce que le tribunal reprenne l'affaire l'automne
prochain.
Deuxièmement, la Cour a jugé recevable la procédure d'un boulanger du
Colorado, Jack Phillips, qui veut consacrer le droit de refuser de
servir un couple gay sur la base de ses convictions chrétiennes.
Troisièmement, la Cour a statué en faveur de la Trinity Lutheran Church
du Missouri, accordant à cette église le droit de recevoir des fonds
publics (fonds d'impôt de l'Etat) pour restaurer une aire de jeux sur sa
propriété.
Ces trois décisions témoignent, aux yeux de l’auteure, que la Cour a
cédé face aux «exigences d'un mouvement fanatique chrétien qui cherche à
dominer la vie américaine».
Trump jubilait à la lecture de la décision de la Cour suprême relative
au Muslim Ban qui avait été auparavant bloqué par des juridictions
inférieures en twittant : «Very grateful for the 9-0 decision from the
U. S. Supreme Court. We must keep America Safe !» (Très reconnaissant
pour la décision unanime de la Cour suprême des Etats-Unis. Nous devons
garder l'Amérique en sécurité !).
Le révérend Barry Lynn, directeur exécutif des Americans United for
Separation of Church and State (Américains unis pour la séparation de
l'Église et de l'État) apporte un précieux éclairage à ce nouveau
tournant jurisprudentiel en déclarant : «La Cour suprême évolue de plus
en plus dans une direction ultra-conservatrice». Ce qui confirme encore
que le juge coopté par Trump, Neil Gorsuch, est «encore plus
conservateur que son prédécesseur, l'ancien juge Antonin Scalia.
Mais Gorsuch a été rejoint par les huit autres juges, y compris les
libéraux Ruth Bader Ginsburg, Stephen Breyer, Elena Kagan et Sonia
Sotomayor, en autorisant qu’une version plus sectaire du Muslim Ban
puisse immédiatement prendre effet.
«Ils n'ont pas à le faire», tempête encore Lynn. «Ils n'ont pas à aller
jusque-là.» Il reste toutefois convaincu que les juges ne tarderont pas
à réaliser que l'interdiction est «conçue pour blesser les musulmans et
aider les chrétiens».
La Cour aurait pu se contenter de statuer sur l'affaire sans permettre
sa mise en œuvre partielle. «Mais en le faisant, et à l'unanimité, les
juges ont donné à Trump leur sceau symbolique d'approbation à l'une de
ses ordonnances les plus moches en violation flagrante de la
Constitution», relève Sonali Kolhatkar.
«Comment les libéraux de la Cour suprême, compte tenu de l'opposition
généralisée au Muslim Ban, peuvent-ils justifier leur ralliement ?
Comment peuvent-ils porter atteinte aux droits et au bien-être d'une
minorité religieuse sur les seules craintes injustifiées de la droite
extrémiste de Trump ?»
Si la décision récente de Trump de ne pas célébrer l’Aïd al-Fitr à la
Maison Blanche était un signal pour les islamophobes auprès de ses
troupes, la décision de la Cour suprême atteste qu'une autre branche du
complexe militaro-industriel affirme sa haine viscérale à l’Islam et à
la grande masse des paisibles musulmans qui n’adhèrent pas aux outrances
de leurs créations de laboratoires que sont l’Etat islamique, En Nosra
et autres monstruosités wahhabites et affidés des services spéciaux
occidentaux. Ces monstruosités réunies sont coupables de tous les actes
terroristes : de 2000 à 2015, elles ont fait 167 221 victimes dans le
monde, dont 98% (soit 163 532) se situaient en dehors de l’Europe et des
Etats-Unis, selon la plus grande base de données sur le terrorisme, GTD
(Global Terrorism Database), de l’Université du Maryland. Et parmi
toutes ces victimes, 75% vivaient dans l’un des 25 pays musulmans.
L’alibi religieux chrétien revient également dans l’affaire du boulanger
du Colorado contre le couple gay. Auparavant, tous les tribunaux de cet
Etat avaient retenu le principe d’une discrimination illégale du
boulanger, mais une organisation israélite de droite (Alliance Defending
Freedom) a pesé de tout son poids en faveur de Phillips, au nom d’une
«liberté religieuse» qui légitime son homophobie. Le même boulanger a
reconnu avoir préparé un «gâteau de mariage» pour deux chiens sans qu’il
soit inquiété !
La troisième fois, au cours de la même semaine où la Cour suprême a
littéralement «brouillé les lignes entre l'Eglise et l'État», elle l’a
fait dans une décision en faveur de Trinity Lutheran Church de Colombie.
En l’espèce, l'église voulait bénéficier des fonds publics pour
réhabiliter une aire de jeux, utilisée par les enfants fréquentant une
école maternelle.
«Bien qu'il semble inoffensif pour une église d'utiliser les fonds de
l'Etat pour réparer une aire de jeux, la décision de la Cour constitue
en ce moment précis un précédent dangereux.» Lynn considère qu'il s'agit
d'une «décision vraiment terrible».
Lynn pense trouver «une partie de l’explication» de la décision de la
Cour en apprenant que Betsy DeVos, en charge de l'éducation dans
l’administration Trump, est un partisan de poids du financement de
l'Etat pour la scolarité religieuse. Sa présence conforte les groupes
conservateurs de droite, comme Act for America, qui n’arrêtent pas de
fantasmer sur une hypothétique invasion musulmane, «générant de
l'hystérie sur une menace inexistante». «Le christianisme semble être
l'exception à la règle de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Bien
que notre Constitution protège légitimement la liberté religieuse, elle
ne le fait pas au détriment de l'égalité des droits (…) La Cour suprême
devrait cesser de promouvoir une religion sur toutes les autres.»
A. B.

(*) Sonali Kolhatkar, Is the Supreme Court Killing Secularism ? Truthdig,
30 juin 2017,
http://www.truthdig.com/ report/item/is_the_supreme_
court_killing_secularism_ 20170630.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): lesoir

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