A fonds perdus: Hommage à Willy Brandt

Lesoir; le Mardi 24 Decembre 2013
2

Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.fr
L’Allemagne,
l’Europe et la social-démocratie célèbrent le centenaire de la naissance
de Willy Brandt, le 18 décembre 1913, à Lübeck dans un milieu ouvrier.
Dans la mémoire du siècle écoulé, son nom est généralement associé à une
image (debout devant le ghetto de Varsovie en 1970) et un événement
fortement médiatisé (sa démission quatre ans plus tard après une affaire
d’espionnage impliquant le voisin communiste de l’Est, la RDA).
Il s’agit de Willy Brandt, figure marquante du SPD allemand. Jeune, il
se révèle exceptionnellement intelligent : il est, en 1927, le seul fils
d’ouvrier à être admis avec une bourse au prestigieux Lycée Johanneum.
Willy Brand entre aussi très tôt en politique, d’emblée à gauche,
navigant d’une formation à une autre au sein de la grande famille
ouvrière : membre des «Faucons rouges», il rejoint les Jeunesses
ouvrières socialistes à l’âge de quinze ans, avant d’atterrir dans une
nouvelle formation, le SAP (Parti ouvrier socialiste d’Allemagne), créé
en octobre 1931 par Max Seydewitz et Kurt Rosenfeld. Ces derniers sont
des exclus du SPD, rejoints par des communistes en désaccord avec Ernst
Thälmann. Il prend néanmoins ses distances avec le KPD (Parti communiste
allemand) dont il dénonce en 1931 un extrémisme, un dogmatisme et une
intransigeance qui, à ses yeux, font le lit du nazisme.
Il rentre en campagne lors des deux scrutins de 1932, mais sans succès :
le SAP ne fait pas le poids face au SPD et au KPD. Un an après, le 30
janvier 1933, Hitler accède à la chancellerie et détruit en quelques
mois une construction démocratique fragile.
Willy Brandt entre alors dans la clandestinité, avant de se réfugier à
Oslo chez ses camarades norvégiens — la victoire des Travaillistes en
1935 fait que les exilés ne sont pas inquiétés dans le petit royaume. Il
s’y sent bien et restera à jamais marqué par la spécificité du
socialisme scandinave. En 1937, en mission en Espagne, il se sent de
moins en moins marxiste et renoue avec le SPD dont il rencontre le chef
en exil, Erich Ollenhauser. Il achèvera de se détourner définitivement
de la gauche radicale après la signature du pacte germano-soviétique, en
1938.
Déçu par les Soviétiques, il est marqué par sa longue fréquentation du
socialisme scandinave qui façonnera son attachement à un socialisme
démocratique.
C’est alors tout naturellement que dans l’Allemagne d’après-guerre, il
gagne Berlin, coincé au sein de la zone d’occupation soviétique, auprès
de son camarade Kurt Schumacher, chef du SPD, qui lui confie les
relations avec les alliés.
Ses orientations socio-démocrates se confirment. Convaincu de la
nécessité d’un nouveau programme rejetant le marxisme, il est un des
acteurs du programme de Bad Godesberg qui, le 15 novembre 1959, approuve
l’objectif d’un socialisme démocratique et libéral, avec son corollaire
l’économie sociale de marché, ainsi que l’intégration de l’Allemagne
dans l’OTAN.
Quand les Allemands de l’Est et les Soviétiques érigent le «Mur de la
Honte» en 1961, Brandt prend la tête d’une manifestation gigantesque de
300 000 Berlinois.
Œuvrant à élargir la base électorale du SPD, Willy Brandt l’ouvre à de
nouveaux groupes sociaux, pour l’extraire au vieil ouvriérisme. En 1965,
le SPD obtient 39,2% des suffrages, un score appréciable mais c’est
encore insuffisant face à la figure rassurante de Ludwig Erhard,
successeur d’Adenauer.
En 1966, les Libéraux quittent la coalition, et le SPD accepte d’entrer
dans une «grande coalition». Il devient le ministre des Affaires
étrangères et le numéro deux d’une équipe dirigée par le chancelier
Kiesinger. Brandt peut mettre en œuvre son «Ostpolitik». Durant cette
période de dégel et de coexistence pacifique qui suit, Willy Brandt se
rend à l’évidence : la situation étant figée, il appartient aux
Allemands de faire bouger les choses. C’est le début de l’Ospolitik, une
ligne de politique étrangère tournée vers l’Est, destinée à faire
baisser la tension et à inspirer de la confiance aux dirigeants
est-allemands. Une sorte de «containment soft» visant à lever les
préventions du régime est-allemand en vue de l’assouplir et de rendre
possible une amélioration de la situation économique qui finira par
susciter l’adhésion de la population. La révolution pacifique de
novembre 1989 est aussi la conséquence de la pénétration régulière de
ces influences idéologiques occidentales au-delà du Mur grâce à
l’Ostpolitik.
Le 20 octobre 1971, il obtient le prix Nobel de la paix et les élections
de 1972 sont un triomphe.
Il prend la présidence de l’Internationale socialiste qu’il revitalise.
Cette instance doit beaucoup au SPD. En effet, la forme actuelle de l’IS
date de sa refondation opérée lors du Congrès de Francfort de 1951.
Après l’ONU, elle demeure la plus grande organisation mondiale. Près de
50 de ses membres se trouvent actuellement au pouvoir. Depuis la fin des
années 1990, une politique d’ouverture non maîtrisée a abouti à
l’élargissement «quantitatif» de cette organisation au détriment des
critères «qualitatifs», tels que le respect des règles démocratiques et
des droits humains, la laïcité, l’opposition à la peine de mort, le
droit à l’avortement, etc., qui sont inscrits dans la Charte éthique de
l’IS. Mercredi dernier, jour de la célébration du centième anniversaire
de la naissance de Willy Brandt, comme en 1966, le SPD accepte d’entrer
dans une «grande coalition» (la GroKo) approuvée par ses militants à une
majorité des trois quarts.
En appelant les militants à se prononcer par référendum sur le contenu
du contrat de coalition, la direction du SPD et son chef, Sigmar
Gabriel, réalisent plusieurs objectifs à la fois. Outre la légitimation
démocratique de la négociation et de la coalition, ils exercent une
pression salutaire sur la CDU quant à leurs exigences. Au congrès de
Leipzig, tenu en plein milieu des négociations, Gabriel en avait formulé
principalement trois : l’introduction d’un salaire minimum
interprofessionnel, un dispositif de départ anticipé à la retraite et la
remise en cause de l’obligation faite aux enfants de parents étrangers
de choisir entre leur nationalité d’origine et la nationalité allemande.
Pari gagné.
L’âme de Willy Brandt continue à planer sur le SPD.
A. B.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. B.

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..