A FONDS PERDUS: L’alibi pétrolier: Par Ammar Belhimerambelhimer@hotmail.com

Lesoir; le Mardi 30 Decembre 2008
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Dans son rapport annuel «Perspectives économiques mondiales 2009», la
Banque mondiale projette que les prix du pétrole au cours de l’année
prochaine devraient se situer en moyenne à 75 dollars le baril, alors
que ceux des denrées alimentaires devraient baisser de 23 % par rapport
à leur moyenne en 2008.Une mauvaise nouvelle pour l’économie
algérienne, fortement rivée sur ces deux paramètres dans une sorte de
dépendance croisée : ce qu’elle gagne d’une main, elle le perd de
l’autre — les pertes étant, en l’espèce, supérieures aux gains. Ce qui
autorise les experts de la banque à établir des projections plutôt
rassurantes pour nous : «Parmi les exportateurs de pétrole de la région,
l’Algérie affiche une croissance en hausse en 2008 avec un taux de 4,9 %
contre 3,1 % en 2007, alors que se poursuivaient, à un rythme soutenu,
les gains de croissance, à hauteur de 6 % dans le secteur non pétrolier,
notamment dans la construction et les services liés aux projets
d’infrastructures. L’Algérie est en bonne posture pour faire face aux
effets de la crise financière internationale ; à la fin du mois de
septembre 2008, les réserves du pays s’élevaient à 140 milliards de
dollars, soit 30 milliards de dollars de plus, comparé à la fin de
2007». Les rapports entre les cours du pétrole et ceux des produits qui
pèsent dans notre facture alimentaire évoluent selon un schéma désormais
classique : au-delà d’un certain seuil des premiers, les tendances à la
stimulation des énergies de substitution, notamment les agro-carburants,
parce que rentables, accroissent la pression sur les produits
alimentaires et favorisent la hausse de leurs cours. Une situation qui,
paradoxalement, ne favorise également pas les autres pays en
développement. Bien au contraire. Au-delà de l’explication désormais
conventionnelle (1) sur l’explosion de la demande des pays émergents,
notamment de la Chine et de l’Inde, dans la formation de la crise
alimentaire, l’histoire économique retiendra deux facteurs générateurs
de perturbations : les agro-combustibles et la spéculation sur les
agro-combustibles. Les subventions publiques accordées aux grandes
entreprises privées d’agro-business depuis 2005, aux Etats-Unis et dans
l’Union européenne, pour soutenir l’effort de l’industrie des
agro-combustibles comme alternative à la hausse des cours du pétrole
au-delà d’un certain seuil, ces subventions ont atteint leurs objectifs
: les céréales et d’autres produits agricoles ont vu leurs prix évoluer
à la hausse à des niveaux jamais connus, alors que la production d’agro-combustibles
devenait plus rentable. Le soja, la betterave, les céréales ou la canne
étaient d’autant plus indiqués pour la sécurité énergétique qu’ils
répondaient à une demande politique nouvelle : leur impact positif sur
l’environnement, contrairement aux hydrocarbures. En 2005, le Congrès
des Etats-Unis a adopté une loi sur l’énergie qui a carrément dopé la
production des agro-combustibles. Ce choix a été confirmé et renforcé
par la loi du 19 décembre 2007 sur l’indépendance énergétique qui impose
à l’industrie pétrolière, sous peine de lourdes amendes, d’incorporer
dans la fourniture de combustibles 57 milliards de litres d’agrocombustibles
en 2015 (15 milliards de gallons US) et 136 milliards de litres en 2022.
Pour atteindre cet objectif, la part de la production de maïs destinée
aux agro-combustibles atteindrait 32,8% en 2011-2012. Les résultats de
ce nouveau dispositif ne se sont pas fait attendre : entre 2005 et 2006,
la production US d’éthanol de maïs a été multipliée par cinq. Entre 2005
et 2009, cette production aura été multipliée par neuf. La part de la
production de maïs consacrée à la production d’éthanol est passée de
14,4% à 23,7% entre 2005-2006 et 2007-2008. Une partie de la production
de soja est également destinée à la production d’agro-combustibles (en
août 2007, 23,2% de la consommation intérieure d’huile de soja était
destinée à la production de biodiesel) mais le coût de revient est
beaucoup plus élevé que l’éthanol de maïs. L’Union européenne a suivi le
même cheminement : d’ici à 2010, les carburants devront contenir 5,75%
d’agro-combustibles (10% en 2020). L’Union européenne produit du
biodiesel principalement à partir de l’huile de colza (l’Union
européenne produit 77% du biodiesel mondial) et de l’éthanol à partir du
blé, de l’orge, du maïs, de la betterave et de la distillation des
excédents de vin. La production européenne d’agrocombustibles n’est
également pas rentable sans les subventions injectées. Pour atteindre
l’objectif cité plus haut en 2012 sans recourir à des importations, il
faudrait consacrer 20% des terres arables actuellement cultivées. Le
rapport environnement - bio ou agro-carburants est trompeur : sous
prétexte de réduire les émissions de gaz à effet de serre, les coûts
environnementaux des agro-combustibles sont supérieurs à tous les
avantages procurés. La réaffectation de larges espaces agricoles aux
cultures destinées à la production des agro-combustibles a eu pour effet
de réduire l’offre de produits alimentaires et de pousser leurs prix à
la hausse. L’autre nouvelle donne causale est la relance de la
spéculation sur les produits agricoles, particulièrement marquée en
2007- 2008. Spéculant sur une chose et son contraire, les investisseurs
institutionnels échaudés par la bulle de l’Internet, puis par la crise
des subprimes qui a éclaté aux Etats-Unis à l’été 2007, s’attaquent au
secteur des produits agricoles et des hydrocarbures comme remède à la
loi de la baisse tendancielle des profits. Les investisseurs
institutionnels (les «zinzins» pour les initiés) regroupent les fonds de
pensions privés, notamment américains, les sociétés d’assurance et les
banques ; ils sont assis sur un matelas de 70 000 milliards de dollars
qu’ils placent là où c’est le plus rentable. Agissent également sur ce
marché les hedge funds (fonds spéculatifs) qui peuvent mobiliser 1 500
milliards de dollars. Sur les marchés à terme se traitent des «futurs»,
la production à venir, trois-six mois, un-deux ans avant. Le mode
opératoire est simple : acheter les récoltes ou les productions futures
de produits agricoles, de pétrole et de gaz sur les Bourses mondiales où
l’on spécule sur les céréales ou les matières premières (principalement
les Bourse de Chicago, de Kansas City et de Minneapolis pour les
produits agricoles, Londres pour le pétrole). Michael W. Masters, qui
dirige depuis douze ans un hedge fund à Wall Street, en a décrit les
mécanismes dans un témoignage qu’il a présenté devant une commission du
Congrès à Washington le 20 mai 2008. Selon le témoignage de Michael W.
Masters, les capitaux alloués par les investisseurs institutionnels au
segment «index trading» des biens primaires des marchés à terme aux
Etats-Unis sont passés de 13 milliards de dollars fin 2003 à 260
milliards en mars 2008. Les prix des 25 biens primaires cotés sur ces
marchés ont grimpé de 183% pendant la même période. Les grosses
quantités de maïs et de blé achetées par les «zinzins» en 2007-2008 ont
provoqué une anticipation sur la demande qui a provoqué une flambée des
prix. Devant cette commission chargée d’enquêter sur le rôle possible de
la spéculation dans la hausse des prix des produits de base, il déclare
: «Vous avez posé la question : est-ce que les investisseurs
institutionnels contribuent à l’inflation des prix des aliments et de
l’énergie ? Ma réponse sans équivoque est : OUI.» (2) Contrairement à ce
que peut suggérer une lecture superficielle des faits, les pays en
développement n’ont pas tiré profit de la hausse des cours alimentaires,
comme en témoignent les «émeutes du pain» enregistrées à Dakar, au Caire
ou ailleurs. Les programmes d’ajustement structurel qu’ils ont eu à
subir à partir des années 1990 se sont, au contraire, traduits par une
réduction des surfaces destinées aux cultures vivrières, une
spécialisation encore plus poussée dans un ou deux produits
d’exportation, la fin des systèmes de stabilisation des prix, l’abandon
de l’autosuffisance en céréales, la réduction des stocks de réserve de
céréales, une forte réduction des budgets sociaux, la suppression des
subventions aux produits de base. En bout de course, avec l’ouverture
des marchés et la mise en concurrence déloyale des petits producteurs
locaux avec des sociétés transnationales, ils se sont, pour la plupart,
retrouvés dans une plus grande dépendance aux évolutions des marchés
mondiaux.
A. B.
(1) C’est le cas notamment de la Banque des règlements internationaux
: 78e Rapport annuel, Bâle, juin 2008, p. 41. La BRI est la banque des
grandes banques centrales.
(2) On peut retrouver l’intégralité du témoignage sur : http://hsgac.senate.gov/public/
_files/052008Masters.pdf.
Condoléances
Les intellectuels algériens viennent de perdre un des leurs, un des
meilleurs : Dr Abderrahmane Aïssat, dit Dahmane. Un démocrate de
conviction, humble, droit et rigoureux. Une perte pour les siens et pour
le pays.
A Dieu nous appartenons et à Lui nous retournons.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): lesoir

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