A fonds perdus: Le secret d’une résilience

Lesoir; le Mardi 16 Mai 2017
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Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.fr
Sophie
Panel a compulsé ce que les sciences humaines, la science politique,
l’économie et les relations internationales ont produit de meilleur sur
les régimes autoritaires les trente dernières années pour nous en livrer
la quintessence dans une récente publication(*).
Les travaux les plus significatifs tentent de percer les secrets de la
résilience de ces régimes. Ils s’appliquent à répondre à deux questions
centrales : «Qu’est-ce qui distingue les régimes autoritaires les uns
des autres, et en quoi ces différences de fonctionnement interne
contribuent-elles à expliquer l’exceptionnelle longévité de certains
régimes et la forte instabilité de certains autres ?»
Deux autres questions induites prennent également place ici : «D’une
part, quels sont les risques qui remettent en question la stabilité des
régimes autoritaires ? Et d’autre part, à quelles solutions les
dirigeants de ces régimes peuvent-ils avoir recours pour faire face à
ces risques ?»
Schématiquement, les risques auxquels doit faire face tout régime
autoritaire peuvent se résumer à deux sources de conflit potentiel, à
savoir, primo, les conflits entre dirigeants et citoyens et, secundo,
les conflits entre les membres de l’élite au pouvoir.
Pour faire face à ces sources d’instabilité, les autocraties développent
plusieurs stratégies : les conflits entre élites peuvent être
partiellement résolus par le développement d’institutions formelles,
tandis que les conflits entre élites et citoyens se règlent soit par la
coercition soit par la légitimation.
On se contentera aujourd’hui d’évoquer la première stratégie :
l’institutionnalisation comme outil de régulation des conflits
intra-élite.
Cette stratégie fait l’objet d’une attention accrue au cours des
dernières années, après avoir été longtemps soit complètement ignorée
soit considérée comme épiphénoménale.
Il y a une première raison à cela : par ruse ou par mimétisme, ou les
deux à la fois, les régimes autoritaires sont de plus en plus nombreux à
se doter d’institutions formelles qui ressemblent fortement à celles des
démocraties (élections, parlements, etc.).
Ils le font pour absorber les poussées de fièvre émanant intra-muros ou
sur injonction étrangère soucieuse d’afficher des vitrines démocratiques
derrière lesquelles se maintiennent des intérêts particuliers.
En tout état de cause, la démarche manque certainement de sincérité.
C’est la raison pour laquelle l’apparente similitude entre institutions
démocratiques et non-démocratiques peut conduire à trois erreurs
potentielles : «(a) négliger complètement le rôle des institutions en
régime autoritaire (c.-à-d., penser que celles-ci ne servent qu’à donner
aux dictatures une apparence de légitimité démocratique) ; (b) partir du
principe que toute institution formelle remplit le même rôle en
démocratie qu’en dictature (ou estimer qu’un régime autoritaire doté
d’un parlement est nécessairement plus “démocratique” qu’un régime
autoritaire sans parlement) ; et (c) traiter comme une institution
n’importe quelle régularité empirique dans les modalités d’accès au
pouvoir ou n’importe quel arrangement résultant d’un choix politique du
dictateur.»
Dans tous les cas de figure, l’objectif ultime est le maintien au
pouvoir : «Créer des institutions formelles revient pour le dictateur à
fournir un “point focal” à ses alliés, qui leur permettrait de se
coordonner en cas de défection ; ceci lui permet d’atténuer leur
méfiance à son égard et donc d’éviter les coups d’État préventifs. La
conséquence empirique de cette thèse est que les régimes autoritaires
qui se sont dotés d’institutions formelles ont une probabilité moindre
de s’effondrer à la suite d’un coup d’État.»
Ainsi, la mise en lumière du rôle des institutions formelles en régime
autoritaire autorise à relativiser leur importance : «Celles-ci ne sont
possibles, utiles et effectives que dans certains cas, c’est-à-dire dans
les situations où le dirigeant a accumulé un certain pouvoir mais où ses
alliés ont la capacité de se coordonner pour sanctionner les abus. À
l’inverse, tout arrangement institutionnel devient nécessairement
ineffectif lorsque le pouvoir du dictateur est tel que ses alliés n’ont
aucun moyen de le faire respecter ; et superflu lorsque les rapports de
force entre le dirigeant et sa coalition sont parfaitement équilibrés.»

Enfin, les ouvrages compulsés traitent des différentes façons dont les
institutions peuvent contribuer à la stabilisation des régimes
autoritaires : «D’une part, en remplissant une fonction de contrainte,
elles permettent d’éviter les conflits autour du partage du pouvoir au
sein de l’élite dirigeante ; d’autre part, elles facilitent la
coordination entre acteurs clés du régime (dirigeants, cadres du régime
et leaders de l’opposition).»
Cela ne vous rappelle-t-il pas nombre de régimes arabes, au-delà de
l’emballage idéologique dont ils se parent ?
Dans un excellent ouvrage de référence (La parenthèse des pouvoirs
publics constitutionnels de 1992 à 1998) notre confrère, le professeur
Mohamed Boussoumah, s’appesantit sur la notion de «constitutionnalisme
de crise» (par opposition au constitutionnalisme classique) qui affecte
cycliquement le système politique national. Ce constitutionnalisme de
crise est un enfant illégitime de l'indépendance du pays. Il semble
avoir la peau dure.
Pour l’instant, le système réussit la prouesse d’opérer les
«rééquilibrages nécessaires, notamment en vue de permettre à de
nouvelles clientèles d'intégrer les réseaux de pouvoir, et en exclure
d'autres, devenues improductives. Un peu plus de RND, un peu moins de
FLN (ou l'inverse), une pincée d'islamistes, une récompense pour les
plus fidèles de TAJ et du MPA», comme le relève opportunément Abed
Charef ce jeudi dans le Quotidien d’Oran.
A. B.

(*) Sophie Panel, Comment survivent et meurent les dictatures : conflits
et stratégies de stabilisation en régime non-démocratique, Revue
internationale de politique comparée 2016/2 (Vol. 23), p. 249-260.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): lesoir

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