Abderrezak Dourari , Directeur du CNPLET-Alger :: «Nous ne sommes plus aujourd’hui dans le déni identitaire»

Lesoir; le Samedi 20 Fevrier 2016
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Entretien réalisé par Brahim Taouchichet

Abderrezak Dourari, docteur d’Etat en linguistique et directeur du
Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de
tamazight (CNPLET), est chargé de faire passer sans douleur une
disposition controversée et hautement sensible contenue dans la
Constitution 2016 en son article 3 bis qui fait de tamazight une langue
officielle dans la pratique, c’est-à-dire la graphie en arabe. Levée de
boucliers des tenants de sa transcription en latin et en tifinagh.
Redoutable défi, car il ne s’agit pas de prêcher les convaincus qui
l’attaquent, bien qu’en rangs dispersés. Notre interlocuteur en a
conscience et c’est pourquoi il veut opposer à tous ses détracteurs
l’argument scientifique quant à la dimension pragmatique de tamazight en
langue arabe.

Le Soir d’Algérie : Le déni identitaire de l’amazighité et de l’algérianité
est récurrent dans vos interventions. Tamazight langue officielle
introduite dans la Constitution 2016 répond-elle à cette préoccupation ?
Aberrezak Dourari : Ce déni remonte déjà à la fin des années 20,
début des années 30 (NDLR : du siècle dernier) et cela s’est formalisé
dans le PPA-MTLD avec la crise de 1949. Le débat portait sur deux
options pour la future Algérie : République algérienne ou arabe. La
tendance dominante a opté pour la deuxième. Dans la première option il
est dit que l’Algérie appartient à la sphère culturelle
civilisationnelle arabe mais la primauté doit aller à l’algérianité avec
ouverture sur la Méditerranée du Nord et de l’Est jusqu’à l’Asie,
l’arabe et l’islam, le christianisme qui nous est venu d’Orient par Rome
et le judaïsme par Carthage. Depuis cette époque, le déni identitaire
s’est accentué, notamment avec l’Etat indépendant où il est devenu la
règle d’or de tous les régimes jusqu’à tout récemment. Tamazight langue
nationale en 2002 après 125 morts puis tamazight langue officielle après
beaucoup de demandes sociales pourrait être compris comme une manière de
ruser avec la politique étant donné le contexte dans lequel évolue
aujourd’hui l’Algérie. Ce qui est certain, c’est que tamazight langue
officielle dans la Constitution n’a pas émané de la volonté populaire ou
de l’opposition mais des gestionnaires de l’Etat algérien, donc du
pouvoir en place qui avait l’habitude de dénier tamazight et l’identité
algérienne historique. Cela signifie qu’il y a une très grande avancée
psychologique à leur niveau parce qu’ils ont été formatés dans la
culture du parti unique. Et là ils acceptent la reconnaissance de leurs
aïeux, de leur histoire vraie et non leur mytho-histoire qui a été
imprimée sur la politique linguistique et culturelle. Ce tabou, ils
l’ont brisé pour eux-mêmes et les peurs quant aux questions identitaires
s’agissant de l’identité algérienne historique. Sur le plan symbolique,
c’est un très grand pas en avant et le symbole est déterminant
anthropologiquement dans une société. C’est là une récupération de l’algérianité,
l’histoire de l’Etat qui remonte à Massinissa, c'est-à-dire deux siècles
avant Jésus-Christ, à la constitution de l’Etat numide. Je n’ai pas
compris pourquoi dans cette nouvelle Constitution il est dit aussi
l’Algérie est une terre arabe ! Observons le paradoxe ! C’est très grave
car on dit qu’elle est numide, donc amazighe. Entre les deux périodes,
les Arabes nous ont-ils colonisés ? Je pose la question, car c’est ce
qui est implicitement contenu dans cette affirmation. La rédaction du
texte de la Constitution comporte beaucoup d’incohérences au-delà des
avancées certaines, bien évidemment.

Avancées certaines…, aboutissement positif de plusieurs décennies de
luttes. D’autres militants de la cause amazighe ne donnent pas
satisfecit et considèrent que c’est une tromperie et que l’article 3 bis
met tamazight sous tutelle de la langue arabe, confirmée comme un des
fondamentaux de la nation algérienne...
L’essentiel des militants les plus engagés dans la réflexion, à mon
sens, ont salué cet acquis tout en notant la pusillanimité du rédacteur
de cet article que rien ne l’obligeait de faire une distinction entre
l’arabe scolaire comme langue nationale et officielle de l’Etat et
tamazight langue officielle, mais de quoi ? Il est évident qu’une langue
officielle est la langue de l’Etat, pourquoi alors supprimer ce syntagme
: de l’Etat ? Les politiques, s’ils font quelque chose de bien, le font
accompagner de choses négatives ! L’article 3 bis est une avancée
symbolique et aussi pragmatique puisqu’il est concédé à tamazight une
académie qui sera chargée de sa normalisation.

Mais sous tutelle de la langue arabe ?
Non, et là je fais dans l’analyse de l’intentionnalité. J’ai
l’impression que le rédacteur de l’article ne savait pas le formuler
alors que, pour ce faire, des experts auraient pu être consultés, et
pourtant aucun ne l’a été. Sans doute le rédacteur parlant de la langue
arabe scolaire avait à l’esprit les relations étrangères de l’Etat
algérien. Quand la Chine vient traiter en Algérie, elle le ferait donc
en langue arabe. En tant qu’entité dans les relations internationales,
on ne peut pas remettre en question ce choix. Mais tamazight aurait dû
être proclamé langue officielle de toutes les institutions de l’Etat
jouissant du statut d’exterritorialité, c'est-à-dire les ambassades, les
consulats, etc. On sent qu’il y a une crainte de confusion dans
tamazight, langue officielle de l’Etat qui impliquerait que les contacts
avec l’étranger se fassent dans cette langue. Je dois dire que sa
rédaction est lacunaire, mais n’enlève rien à l’avancée évoquée.

Maintenant que la Constitution est votée, quelles seraient les
retombées sur la promotion de tamazight induites par la Loi fondamentale
compte tenu aussi de la polémique née justement de l’article 3 bis ?
Je relève deux aspects dans cette question. D’abord l’aspect symbolique
qui procure un apaisement identitaire. Nous sommes le seul peuple de la
planète qui se demande encore qui il est, qui ne se définit pas par le
territoire mais par des ancêtres mythiques, c’est de la mythologie
érigée en soi-disant pensée anthropologique. La définition
arabo-islamique est de la fumisterie, ce n’est pas une définition de
l’identité. En Algérie, nous sommes définis par l’algérianité, par
rapport à un territoire, comme les Français, les Américains et autres,
et qui a été appelée par rapport à cette territorialité Maghreb central
et cet espace a une continuité depuis au moins deux millions et demi
d’années. C’est-à-dire depuis le paléolithique inférieur. L’autre volet
est l’aspect pragmatique de la décision : tant qu’il n’y a pas de
travail au niveau de l’académie, il n’y aura pas de prolongements sur le
terrain, sauf ce qui est déjà acquis puisqu’elle est dans l’éducation,
dans la presse et dans les espaces où elle est présente qui s’appellent
le domaine formel, comme on dit en sociolinguistique. Le travail de
normalisation qui a été fait jusque-là pour tamazight est pléthorique et
exige une évaluation globale pour une validation scientifique qui a
manqué car il n’y avait pas d’autorité de référence. L’académie serait
alors cette autorité scientifique et morale.

Il y a moins de crispation aujourd’hui en parlant de tamazight, tant
les préjugés étaient nombreux...
C’est ce que j’appelle «apaisement identitaire». L’Algérien qui se
culpabilisait d’être Kabyle, Mozabite, Targui, Chaoui ou Zenati est fier
d’être ce qu’il est et parce qu’il a acquis une certaine sérénité. Les
hommes ne choisissent par leurs parents ni leur lieu de naissance. Les
gens étaient déstabilisés dans leur for intérieur dans ce qui fait leur
Etre. Il n’y a aucune raison de stigmatiser nos origines.

Et pour preuve, cette année Yennayer a été fêté comme jamais
auparavant, bruyamment et de façon presque ostensible. Une
réhabilitation de nos traditions séculaires ?
Je crois qu’il y a une véritable avancée au niveau du personnel
politique qui gère l’Algérie du fait de la lutte des différents
mouvements de revendication et des travaux d’intellectuels amazighs mais
aussi du contexte international. On voit aujourd’hui que les identités
fabriquées, mythologiques, arabo-islamiques sont devenues des «identités
meurtrières», pour reprendre l’écrivain libanais Amine Malouf.
L’arabo-islamisme a produit des monstres comme Daech, El-Qaïda, Aqmi ou
l’ex-FIS algérien et les GIA. Le système éducatif, qui a été mis sous le
boisseau de cette idéologie depuis l’indépendance et qui a continué
après la parenthèse Mostefa Lacheraf, alors ministre de l’Education
nationale. Ce n’est qu’aujourd’hui que nous redécouvrons nos origines.
La ministre de l’Education actuelle a fait fort d’organiser une
conférence nationale sur l’éducation où elle a beaucoup insisté sur la
notion d’algérianité qui est l’espace bien sûr, la culture et
l’amazighité qui en constituent le socle historique et anthropologique.

On peut donc parler d’un avant et d’un après tamazight langue
nationale et officielle ?
Dans les questions intellectuelles il n’y a jamais un basculement
immédiat. Il y a plutôt eu une accumulation dans tout ce qui s’est fait.
Au départ il y a avait comme une peur de la découverte de soi-même,
comme quelqu’un qui, après une chirurgie esthétique, appréhende de se
regarder dans un miroir. La chirurgie, ce n’était pas seulement la
colonisation mais aussi la forte présence de l’idéologie arabo-islamiste
qui a dénaturé nos origines, notre identité et on avait donc peur de se
découvrir Berbère. Dans un ouvrage collectif édité en janvier dernier en
Angleterre, j’ai développé l’idée des Berbères en Afrique du Nord comme
majorité ethnique et minorité linguistique, ce qui fait que les gens
étaient complexés de parler de leurs origines, d’où la haine de soi qui
n’a plus lieu aujourd’hui. L’Etat algérien doit être fier de l’Etat
fondé par Massinissa qui a constitué le Maghreb central durant 55 ans
sans discontinuer menaçant même Carthage et semant la peur dans la toute
puissante Rome qui a fini par lui déclarer la guerre alors qu’il était
son allié. Nous ne sommes plus aujourd’hui dans le déni identitaire et
la haine de soi. Mais il n’y a pas que cela, ce qui est pervers dans la
pensée politique algérienne est de croire et de tout remettre à la
question de l’identité qui est un élément changeant. Il y a le versant «mêmeté»
et le versant «différence» qui est alimenté par les discours de droite
comme on le voit dans la France de Sarkozy.

Ça bouge aussi au Maroc, en Libye et même en Tunisie. Selon vous,
l’ensemble maghrébin se dirige-t-il vers une configuration qui rompt
avec nos références classiques en matière d’appartenance arabo-islamique
du fait de l’introduction de la dynamique amazighe ?
C’est une question très pertinente et je m’explique. D’abord cet
ensemble a été appelé Union du Maghreb arabe (UMA), ce qui a faussé tout
le processus. Les Marocains n’en parlent plus en ces termes et lui
substituent Union du Maghreb amazigh.
J’avais défendu cette idée et aujourd’hui on s’y oriente et l’UMA reste
l’UMA parce que cette entité est amazighe, elle recoupe la notion de «tamazgha»,
d’ailleurs revendiquée par le mouvement pro-berbère depuis fort
longtemps. Cet espace commun a de tout temps était berbère. Ibn Khaldoun
l’appelle le pays des Berbères, «bilad elbarbare».
De Slane l’a traduit sous le vocable de «Berbérie». Tamazight est langue
nationale et officielle au Maroc et en Algérie, le processus est
enclenché, en Libye et en Egypte, on revendique maintenant cette
berbérité (NDLR : oasis de Siwa) dans le débat sur l’égyptianité en
cours.
Objectivement il y a un territoire continu, une culture continue, arabe,
islamique, chrétienne, judaïque. Notons que la Constitution marocaine
reconnaît la liberté du culte ainsi que la nouvelle Constitution
algérienne. Nous sommes donc dans un espace que tout peut réunir compte
tenu des enjeux internationaux. Je rappelle que l’Union du Maghreb est
née des pressions européennes parce qu’ils avaient besoin d’un espace de
repli du point de vue économique et commercial avec un marché de 80
millions d’habitants — à l’époque ­— qui serait un atout extraordinaire.
La notion de tamazgha, assez avancée dans les représentations
populaires, est une idée qu’il faut reprendre à mon sens dans le cadre
de l’Union du Maghreb qui peut réunir plus de 120 millions d’habitants.
Ce projet me tient particulièrement à cœur parce qu’il règle le problème
du repli identitaire tout comme en Europe qui a su le surmonter avec la
construction de l’horizon européen. Qu’est-ce qui empêche de faire
pareil, le pari économique est lié à cet espace ?

Cela nous amène à l’enseignement de tamazight dans le secteur de
l’éducation, déjà en cours et qui sera étendu à 32 wilayas dès la
prochaine rentrée scolaire. Il est même question de l’introduire dans le
cycle secondaire. A votre avis, n’est-ce pas là aller vite en besogne ?
Peut-on croire à une réelle maturation de cette démarche ?
Tamazight est enseigné aussi bien en Algérie qu’au Maroc et bientôt en
Libye. Il y a chez nous une forte précipitation qui relève de notre
tempérament et une demande sociale très forte. Rappelons-nous la grève
du cartable, les grèves au Maroc et la naissance du Mouvement populaire,
parti berbériste de Mahjoubi Aherdane. Tamazight a été introduit pour
calmer les esprits. Dans les années 95, on n’était pas encore prêt.
C’était insuffisant comme recul pour l’introduire dans le système
éducatif. Avec la création du HCA (Haut-Commissariat à l’amazighité), on
n’avait encore aucune pédagogie, aucune didactique, aucun manuel
scolaire, aucun enseignant formé. Ça s’appelle une gageure ! Tamazight
était enseigné dans les associations puis il y a eu la création de
quatre instituts (Tizi-Ouzou, Bouira, Béjaïa, Khenchela et Batna) depuis
deux ans. Avec la création du HCA, on est passé directement à son
enseignement. Le manuel scolaire est superficiel, les méthodes
didactiques insuffisamment développées.
C’est vrai que nous disposons d’experts, mais il fallait aussi la
formation des enseignants des différents niveaux. J’ai fait parie de
l’équipe qui a mis en place le premier institut en 1990 à Tizi-Ouzou
avec des spécialistes comme Salem Chaker. Là aussi il y a eu
précipitation du fait des ambitions électoralistes du RND qui voulait
absolument faire quelque chose en Kabylie.
Voilà qui nous amène à entrer de plain- pied dans la controverse née de
la transcription de tamazight, c'est-à-dire la graphie : tifinagh,
arabe, latin (en français) ? Vous, vous avez opté pour l’arabe et vous y
travaillez d’ores et déjà ce qui vous vaut, soit dit en passant de
violentes attaques, comme chargé de mission du pouvoir ou
d’arabo-islamiste incapable de s’exprimer en kabyle. C’est dire que le
sujet est d’une grande sensibilité… Cela procède de la même obsession
identitaire. Nous sommes dans l’idenditarisme le plus fondamentaliste.
En 2002, j’ai fait une recherche pour l’université d’Austin (Texas) aux
Etats-Unis : «Du symbole graphique au symbole identitaire». Ecrire en
caractère latin, c’est comme si on se projetait dans le monde développé,
l’Occident. Ecrire en langue arabe signifierait qu’on se projetait dans
l’arabo-islamisme, dans l’islamisme politique, le conservatisme. Et si
on écrivait en caractère tifinagh, on serait dans l’archaïsme.
12 ans auparavant j’avais écrit pour le Credich, ancêtre du Crasc d’Oran
où j’ai évoqué tous les problèmes inhérents à l’introduction de
tamazight dans le système éducatif. Aujourd’hui, nous sommes en plein
dedans. Du point de vue linguistique, la graphie est extérieure à la
langue qui peut s’écrire dans n’importe laquelle.
Ainsi, grâce au système binaire, un ordinateur peut écrire dans
n’importe quelle langue du monde. Mais dès qu’on sort de la théorie
linguistique structurale, quand on interroge les mécanismes sous-jacents
de la langue et le rapport de celle-ci à la société, nous nous
retrouvons forcément dans le symbole. En tant que socio-sémioticien et
sociolinguiste je pose un ensemble de problématiques :
1-Du point de vue strictement structuraliste, le caractère arabe
convient le mieux. Pourquoi ? Parce tout simplement l’arabe, le
tamazight, le copte, l’hébreu, le syriaque, l’araméen sont des langues
de la même famille. Toutes ces langues écrites avec la graphie arabe
marchent bien parce qu’elle reflète leur structure phonologique. Ceci
dans le cadre d’un laboratoire de linguistique. Sur le plan
sociolinguistique ou socio-sémiotique nous avons deux niveaux : l’un qui
prend la société dans sa globalité et en Algérie c’est la langue arabe
qui est la plus diffusée et qui est maîtrisée. Madame la ministre de
l’Education nous a surpris en révélant que sur 100 élèves qui entrent en
cours d’initiation, 4 seulement arrivent au bac ! Et ceux qui
appartiennent à cette déperdition scolaire ne maîtrisent que l’arabe. Du
fait même que tamazight, dans sa structure, ressemble à toutes les
langues chamito-sémitiques, c’est-à-dire de la même famille, son
écriture en arabe est facile. Vous apprenez les 26 lettres arabes et le
lendemain vous être alphabétisé. Il faut aussi procéder à l’analyse
sociolinguistique régionale parce que tamazight existe dans différentes
variantes. Là on est obligé de tenir compte des représentations et des
attitudes des locuteurs.
Quand vous êtes en Kabylie, l’attitude est favorable au caractère latin
parce que c’est avec la langue arabe que les différents pouvoirs qui se
sont succédé ont tenté d’étouffer son identité. Cette attitude s’appelle
la réactance à la langue arabe. Au regard de l’histoire, ce sont les
Kabyles qui ont le plus diffusé la langue arabe et la religion
musulmane.
Les zaouïas, vers lesquelles on venait de toutes les régions du pays,
arabisaient… même les arabophones ! Quant un marabout kabyle décède, les
gens viennent du Sénégal même. Bachir El-Ibrahimi a fait sa formation
religieuse et de langue arabe à Bouzeguène. Historiquement, il n’y a pas
une attitude de rejet de la langue arabe. Cela ne change rien que de
laisser la Kabylie transcrire tamazight en latin, c’est l’attitude la
plus rationnelle ; la région chaouie et les mozabites en caractère arabe
comme elles le font, et les touareg dans le tifinagh ancestral.
L’académie à mettre sur pied devrait normaliser les trois graphies.

Vous avez déclaré que la transcription de tifinagh au Maroc a été un
échec ?
Oui. Au Maroc il y a une histoire. Elle a commencé en hébreu carré,
c’est le chleuh pour passer au caractère arabe qui est largement
diffusé, y compris dans la presse. Avec la naissance de l’Ircam en 2003,
une étude avait porté sur les trois graphies et avait conclu à la
préférence de la langue arabe. J’étais présent avec Mohamed Chafik,
premier recteur de l’Ircam.
Le Palais royal avait décidé que c’est tifinagh, une écriture adaptée à
la pierre et non au papier ! Cet échec pourrait nous pousser à utiliser
d’autres graphies. Il me semble que seules les graphies arabe et latine
peuvent être en concurrence sur l’avenir de tamazight. Tifinagh pourrait
être intégrée dans toutes les questions ayant valeur emblématique. Il
peut faire partie de l’enseignement de l’histoire de la langue mais
utiliser tifinagh comme image de tamazight, je ne le pense pas.

L’hébreu a été ressuscité, qu’en dites-vous ?
La Turquie a opté pour la graphie latine mais cela n’a pas empêché les
islamistes de gouverner ce pays depuis 15 ans. La graphie arabe qui est
maintenue en Iran a produit un pays hyperpuissant sur tous les plans,
culturel, technologique, militaire. C’est devenu une grande puissance.
Le lien entre la graphie et la modernité est idiot, il n’y a pas de
rapport entre elles. Le davana gari, en Inde, n’a pas produit une Inde
moins dévloppée, l’urdu au Pakistan n’a pas été particulièrement un
facteur de développement ou de retard. La graphie n’a pas d’effet
magique, c’est du fétichisme. Sur la question de l’hébreu, il faut
rappeler à vos lecteurs qu’il y a un livre merveilleux écrit par Shlomo
Sand, Comment le peuple juif fut inventé (NDLR : en vente dans les
librairies). L’Etat israélien est un Etat moderne, plurilingue,
pluriethnique et multiculturel. Pour se fonder au départ il avait besoin
d’une idéologie commune. Les Israéliens sont allés puiser dans l’hébreu
rabbinique (la plus ancienne) ce qui pouvait rassembler les juifs de
différentes cultures : américaine, russe, français, etc. Ce n’est qu’une
façade. En vérité, la recherche se fait en langue anglaise et
bizarrement aussi en langue arabe qui est la deuxième langue officielle
au même titre que l’hébreu. Il ne faut pas trop rêver. Une langue qui a
été pendant très longtemps en marge de l’histoire ne peut pas prendre en
charge rapidement la pensée moderne scientifique. Aujourd’hui, certaines
langues comme le français peinent dans certains domaines, cela s’appelle
la perte de domaine, certaines langues qui maîtrisaient certaines
spécialités l’ont perdu au profit d’autres parce qu’elles n’arrivent
plus à produire. C’est le problème de la pensée. Si l’arabe est en
retard, ce n’est pas la faute à la langue mais à l’inexistence d’une
pensée arabe scientifique, rationnelle, moderne qui peut évoluer en
dehors des autoritarismes des Etats arabes.

Qu’en sera-t-il de l’académie de la langue amazighe telle que
préconisé par la nouvelle Constitution ?
En 2006 le CNPLET a été consulté mais était bloqué quant aux
recrutements. J’avais songé à m’en retirer, on m’a alors demandé
d’élaborer des statuts pour l’académie, «L’Académie algérienne de la
langue amazighe» et c’est d’ailleurs ce titre qui est repris dans la
Constitution.
Il faut reconnaître au mouvement citoyen de Kabylie d’avoir défendu bec
et ongles ce projet qui avait un peu les faveurs du gouvernement qui a
fini par accepter ces statuts en 2008. Soumis à l’examen du Conseil des
ministres, il a été déprogrammé par trois fois et donc mis en veilleuse.
J’espère que cette fois-ci il sortira avec tous les moyens
scientifiques, cognitifs et matériels pour sa concrétisation. Sans un
minimum de 30 chercheurs, il n’est pas possible de faire quoi que ce
soit.
Tamazight nécessite beaucoup de travail. On peut aussi solliciter le
concours de spécialistes de Russie, d’Allemagne, de Hollande, d’Italie
et de France bien sûr. On ne peut nous passer de leur expertise, c’est
pourquoi il nous faudra une disposition afin d’avoir des académiciens
correspondants sur des sujets précis.
Avoir des consultants étrangers permettra d’introduire plus de sérénité
dans les débats entre Algériens qui sont mêlés à la politique,
l’idéologie… Si on ne fait pas une académie avec tous les moyens
sérieux, on aura malheureusement tout détruit.

Etes-vous disposé à piloter ce projet ?
Oui, si on me le propose, quoique je ne sois pas le seul dans la course
car beaucoup de candidats postulent déjà. Quant à moi, s’il n’y a pas de
garantie d’autonomie de l’institution avec ses moyens scientifiques, je
ne suis pas preneur.

Parler de tamazight renvoie au HCA. Dans les différents colloques et
séminaires qu’il organise, on ne voit pas le spécialiste que vous
êtes...
Le HCA tout comme le Conseil supérieur de la langue arabe sont deux
lobbies linguistiques institués par l’Etat, lobby du point de vue de la
sociologie politique et non attaque contre qui que ce soit. C’est dit
ainsi afin d’éviter les mauvaises interprétations. Le HCA n’a pas pour
vocation de formaliser la langue amazighe. C’est aussi valable pour le
Conseil supérieur de la langue arabe car c’est à l’académie de le faire.
Je relève malheureusement que le Conseil de la langue arabe est
constitutionnalisé et pas le HCA ni l’académie de la langue arabe. Cela
perturbe l’harmonie de ce projet. Pour ce qui est des colloques du HCA,
j’ai déjà participé à quelques-uns. Mais j’étais contraint de dire à mon
ami secrétaire général du HCA que, depuis 2004, l’institution n’a pas de
haut commissaire qui, au demeurant, a rang de ministre. Le poste de
secrétaire général est administratif. Je voulais que le HCA soit au même
niveau que le Conseil supérieur de la langue arabe qui a vu défiler des
personnalités à rang de ministre à l’image de Larbi Ould khelifa ou
Azeddine Mihoubi.
Le HCA est réduit en termes de représentation. Les colloques avaient
pris la forme d’un activisme excessif. Je ne peux pas participer à 15
colloques par an, a fortiori scientifiques. D’autre part, j’ai demandé
des conseils scientifiques qui mettent en place une problématique et un
conseil scientifique d’évaluation des communications avant publication.
Cela n’a pas été retenu par le HCA, mais on s’entraide mutuellement sur
d’autres chapitres.
B. T.
taouchichetbrahim@ymail.com

Categorie(s): entretien

Auteur(s): taouchichetbrahim@ymail.com

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