Bouira: Retour progressif au calme, mais…

Lesoir; le Samedi 16 Decembre 2017
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Après trois jours de tensions ponctués par des pics
de violence qui n’ont rien à voir avec la noblesse du combat initial
pour lequel les étudiants, les lycéens et les collégiens et même les
citoyens étaient sortis dans la rue, à savoir réclamer un meilleur sort
pour la langue amazighe, cette langue ancestrale pour laquelle des
générations entières de militants se sont sacrifiées pendant des lustres
pour la voir enfin hissée au rang de langue nationale et officielle, la
ville de Bouira a retrouvé une certaine quiétude durant la journée de
jeudi, en attendant d’autres communes berbérophones qui connaissent
toujours, du moins jusqu’à hier vendredi, une situation des plus tendues
où les citoyens continuent à parler d’une certaine déception concernant
la place de tamazight, surtout après l’euphorie qui avait suivi la
consécration de tamazight comme langue nationale et officielle en 2016.

Aussi, lorsqu’il y a de cela deux semaines, les réseaux sociaux
commençaient à relayer cette information faisant état du refus des
partis de la coalition d’un amendement introduit par une députée du PT
dans la loi de finances 2018, pour permettre à tamazight d’avoir plus de
moyens financiers pour sa promotion et sa généralisation à travers tout
le territoire national, ce fut tout naturellement et d’une manière
spontanée que des milliers d’étudiants, de lycéens et de simples
citoyens ont réinvesti la rue pour exiger une meilleure prise en charge
pour tamazight.
Aussi, à Bouira, à voir les marches organisées d’abord durant la journée
de dimanche par des milliers de lycéens dans les daïras de M’chédallah,
Haïzer et Bechloul pour réclamer la généralisation de l'enseignement de
tamazight et son obligation dans les établissements scolaires de la
République, à voir les milliers d’étudiants qui ont déferlé le mardi
dans les principaux boulevards du chef-lieu de wilaya, pour crier haut
et fort leur ras-le-bol face à aux tergiversations du pouvoir quant à la
promotion de la langue amazighe — pouvoir traité de tous les noms lors
de cette marche s'il fallait le rappeler —, l’on ne pouvait que se
féliciter du degré de mobilisation pour la langue amazighe que certains
avaient vite enterrée.
Cependant, il était dit que ces marches réussies devaient être gâchées
par certains énergumènes, puisque la marche historique réussie par les
étudiants à Bouira s’est terminée par des échauffourées qui ont éclaté à
l’intérieur du campus universitaire entre les étudiants qui avaient
marché pour tamazight et d’autres étudiants qui étaient là et qui ne se
sentaient pas concernés par l’événement. Des étudiants, enfants d'un
même pays, vivant les mêmes joies et les mêmes peines, et sûrement plus
de peines que de joies, se sont affrontés en se causant mutuellement des
blessures et en semant la haine en créant des communautés différentes.
Et comme le malheur ne vient jamais seul, ce qui s’était passé à
l’intérieur du campus universitaire de Bouira allait déborder pour
atteindre certains quartiers de la ville de Bouira dont la population,
qu’elle soit arabophone ou kabyle, a toujours vécu dans une paix et
harmonie totales. Et les réseaux sociaux aidant, des informations qui
n’avaient rien à voir avec la réalité allaient être amplifiées pour
chauffer à blanc des jeunes inconscients qui allaient le lendemain, soit
le mercredi, et même durant la soirée de mardi, et le surlendemain,
jeudi, se former en bandes organisées dans les quartiers principalement
ceux des cités 140 et 1 100 logements, pour soi-disant défendre leurs
cités contre d’éventuels assauts des Kabyles. Pendant toute la journée
de mercredi, ces bandes organisées étaient là, visibles, dont certains,
selon des témoignages, sont des enfants, et armées de toutes sortes
d’objets dont des couteaux, des gourdins et même des sabres, en train de
guetter les moindres mouvements suspects pour donner l’assaut. Pendant
cette journée de mercredi, alors que les jeunes lycéens étaient déjà
sortis dans la rue, de l’autre côté de la ville dans les deux quartiers
cités plus haut, des bandes étaient chauffées à blanc avec certaines
rumeurs faisant état de l'arrivée de renforts de Kabyles depuis les
autres communes berbérophones. C’est ainsi que nous avons eu des
témoignages de jeunes Kabyles qui étaient passés par ces deux quartiers
à bord de leurs véhicules, qui ont échappé de justesse à ces jeunes
surexcités. Jeudi, la situation était toujours électrique avec le même
décor du côté de ces deux quartiers.
Et dans la ville, alors que les policiers ont, enfin, agi intelligemment
en se positionnant dès les premières heures de la matinée, devant les
portails des lycées et autres collèges pour empêcher les élèves de
sortir dans la rue, les étudiants de l’université Akli-Mohand-Oulhadj se
sont réunis et ont créé un comité de crise qui est sorti avec une
déclaration, dans laquelle il a dénoncé la décision unilatérale du
recteur de fermer les portes de l’université. Outre cette décision,
durant la journée de jeudi, alors que dans la ville de Bouira, une
certaine tension était toujours perceptible, dans les autres daïras qui
ont connu les événements ces derniers jours, une certaine anarchie
prévalait encore avec certains établissements scolaires, CEM et lycées,
fermés, d’autres ouverts, des tentatives de jeunes de rejoindre la ville
de Bouira pour marcher surtout depuis Haïzer qui est la plus proche de
Bouira, et à Ahl-Ksar, des jeunes se sont déplacés jusque sur le pont
qui surplombe l’autoroute Est-Ouest et là, ils ont procédé à la
fermeture de l’autoroute pendant plus d’une heure, créant un
embouteillage monstre et un désagrément à des centaines d'usagers
surtout en cette journée de fin de semaine. La réouverture de
l’autoroute ne s’est faite qu’après l’intervention des éléments de la
gendarmerie qui est restée sur les lieux, alors que les jeunes, moins
d’une cinquantaine selon les témoignages, avaient depuis longtemps
quitté les lieux. Cela étant, hier, la situation était toujours tendue
surtout du côté de Haïzer et Semmache dans la commune d'El-Adjiba, deux
endroits que devait emprunter au choix, le ministre de la Jeunesse et
des Sports pour rejoindre la station climatique et de loisirs Tikjda où
il devait inspecter certains projets relevant de son secteur et donner
le coup d’envoi officiel de la saison hivernale en allumant le feu de la
cheminée au niveau du restaurant du CNSLT de Tikjda. La présence de
policiers sur la RN33 à la sortie est de Haïzer a vite alerté des
dizaines de jeunes qui ont cru à une provocation en commençant par leur
jeter des pierres avant de voir la situation dégénérer avec l’arrivée
des renforts d’émeutiers et la fermeture complète de la route.
Du côté de Semmache, au niveau du carrefour de la Crête Rouge, la
situation n’avait pas pris la même tournure qu’à Haïzer, mais la
présence des gendarmes a, là aussi, vite ameuté des dizaines de jeunes
qui guettaient le moindre signal pour passer à l’action. Aussi, et pour
éviter toute escalade de tension, le wali, et en présence de M. El-Hadi
Ould Ali, bien que le ministre voulait vraiment aller à Tikjda, a décidé
d’annuler ce déplacement, en réduisant la visite du ministre à quelques
points prévus dans le programme, dans la ville de Bouira. Cela étant,
notons que pendant toutes ces journées, même à l’échelle locale, des
appels au calme tant du côté des responsables que du côté des sages des
quartiers, tant arabophones que kabyles, tant ils vivent ensemble depuis
des décennies, se sont multipliés. Même dans les réseaux sociaux, des
élus, des personnalités politiques, culturelles et même de simples
citoyens ont multiplié les appels à la raison.
Y. Y.

Categorie(s): actualités

Auteur(s): Y. Y.

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