CE MONDE QUI BOUGE: Tunisie, une expérience, hélas, unique

Lesoir; le Jeudi 25 Decembre 2014
2

Par
Hassane Zerrouky
Au moins trois faits sont à retenir de l’élection présidentielle
tunisienne.
Le premier est que les Tunisiens n’étaient pas appelés à se prononcer
entre un projet islamiste et un projet républicain et moderniste. Cette
question a été réglée par la Constitution adoptée le 26 janvier dernier
où l’Islam n’est pas constitutionnellement «la religion de l’Etat» et où
la Charia n’est pas la «source de la législation» comme l’avaient
proposé Ennahdha et ses alliés. Elle a été également réglée par les
élections législatives du 26 octobre qui ont vu Nidaa Tounès (le parti
de Beji Caïd Essebci) devancer Ennahdha, et l’émergence d’une troisième
force, de gauche, le Front populaire.
Le second est que cette élection, qui s’est déroulée sans incident
majeur — le terrorisme tant redouté n’a pas eu lieu – intervient une
année après l’adoption de la Constitution évoquée ci-dessus, et un mois
après des élections législatives réussies, remportées d’ailleurs par
Nidaa Tounès. De ce fait, cette présidentielle est un évènement
historique majeur. Personne n’aurait imaginé il y a moins d’un an que la
Tunisie aille jusqu’au bout de la transition démocratique enclenchée
après la chute du régime Ben Ali en janvier 2011. Le pays a été le
théâtre de violences islamistes, d’assassinats de deux dirigeants du
Front populaire en 2013 et d’attaques terroristes contre les forces de
sécurité. A sa frontière est, la crise libyenne menaçait de déborder.
Entre les deux tours du scrutin présidentiel, Kamel Zerouk, membre du
groupe djihadiste Ansar Charia, basé en Libye, ayant fait allégeance à
Daesh, avait annoncé dans un enregistrement vidéo son «retour» pour
conquérir la Tunisie en quelques jours ! La menace, en tout cas, a été
prise au sérieux, puisque le dispositif sécuritaire a été revu à la
hausse et les postes frontières avec la Libye fermés. Dans l’ouest,
l’armée a bombardé des groupes islamistes basés sur les monts Chaâmbi
entre samedi et dimanche derniers. En toile de fond de cette situation
sécuritaire, la Tunisie est confrontée à une sévère crise
socioéconomique. Malgré cela, le pays a pu éviter le sort de la Libye
engluée dans une guerre civile depuis la mort de Kadhafi, et celui de
l’Égypte où l’armée a destitué le Président élu Morsi en juin 2013.
Le troisième fait méritant d’être relevé, c’est Moncef Marzouki qui a
reconnu sa défaite et félicité Beji Caïd Essebci. C’est unique et sans
précédent dans le monde arabe et maghrébin. Il aurait pu crier à la
fraude, appeler ses partisans et ses électeurs à descendre dans la rue
comme l’escomptaient certains milieux islamistes. Il ne l’a pas fait. Il
est parti la tête haute avec les honneurs. Quant aux raisons de sa
défaite, elles tiennent à plusieurs facteurs.
Devancé lors du premier tour de l’élection présidentielle – six points
le séparaient d’Essebci – Moncef Marzouki, malgré une campagne
dynamique, n’a pas réussi à faire basculer le rapport de force en sa
faveur. La présence de son épouse française et, parfois de sa fille, à
ses côtés, pour donner une image de modernité, n’a pas réussi à effacer
son compagnonnage avec les islamistes d’Ennahdha et le Qatar. Et de ce
fait, ses attaques contre le «retour de l’ordre ancien» qu’incarnerait
Caïd Essebci, et les critiques sur l’âge de son rival, n’ont pas
convaincu. Qui plus est, de nombreux Tunisiens, surtout les femmes, lui
reprochaient son manque de fermeté au plus fort des violences islamistes
contre les manifestations artistiques, voire de dédouaner les islamistes
lorsqu’il avait tenté d’imputer les premiers actes terroristes à des
«forces étrangères» cherchant, selon lui, à casser le «printemps
tunisien». Mardi, il a annoncé la création d’un «mouvement du peuple
citoyen» visant à empêcher le retour à la dictature, allusion aux
anciens caciques du régime de Ben Ali ayant rejoint Nidaa Tounès, et qui
rêvent de revanche sociale.
Pour Beji Caïd Essebci, les choses sérieuses commencent.
L’anti-islamisme ne peut tenir lieu de programme. Des dossiers brûlants
l’attendent : une économie en panne, un chômage et une pauvreté en
hausse et une menace terroriste persistante. Et, préserver les libertés
chèrement acquises.
H. Z.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): H. Z.

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..