Ici mieux que là-bas: Balade dans le Mentir/vrai (40): Bonne année à Anna Karina !

Lesoir; le Dimanche 28 Decembre 2014
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Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
Dur
de revenir à la réalité ! Surtout après la (re) lecture de La Méprise de
Vladimir Nabokov pour finir cette année 2014 qui fut, pour certains, un
gigantesque malentendu. Pourquoi ? Peut-être pour des tas de petites
choses qui finissent, au bout du compte, par construire le quiproquo. Le
fait est qu’il n’est pas évident, déjouant les chausse-trapes, de
reprendre pied dans un récit qui me soit propre au sortir d’un roman qui
commence par cette proclamation empreinte de vanité et d’autodérision :
«Si je n’étais pas parfaitement sûr de mon talent d’écrivain et de ma
merveilleuse habileté à exprimer les idées avec une grâce et une
vivacité suprême…» Et puis quoi encore ? Ah ces écrivains ! Des
bonimenteurs !
C’est Nabokov qui écrit ces lignes. Mais c’est Hermann, le personnage de
La Méprise, — un type infatué, fou comme pas deux, ne craignant pas le
ridicule, — qui les énonce comme un prologue à des racontars sur le fil
de la lame. Quand un mot tombe, on ne sait jamais de quel côté il
s’écrasera. Mais la cause est entendue : Hermann est un menteur
compulsif qui finit par s’embrouiller lui-même dans sa narration. Il ne
s’y retrouve plus. Il oublie ce qu’il a dit à l’un et à l’autre de ses
interlocuteurs. Il raconte n’importe quoi. Mais avec un art consommé.
Après ça, va encore croire en quelque chose !
Pour autant, je dois m’acquitter de ce récit que les mensonges d’Hermann
rendent, j’en conviens, plutôt abrupt. Non seulement, il m’incombe de le
narrer mais aussi de faire en sorte de le rendre vraisemblable dans les
limites raisonnables de l’imaginaire. A ce niveau, il est utile d’avouer
que la façon dont Hermann – et Nabokov, et tous les écrivains en fait —
fait croire à quelque chose, puis s’en dédouane en une phrase, aide
beaucoup à surmonter les périls de la vérité.

C’est quoi cette histoire ?
C’est celle d’un jeune qui vivait dans la poussière et la canicule, mais
aussi dans la lumière solaire d’un quartier populaire de la banlieue
d’Alger. Ce quartier avait pour nom Le Peuplier. Inutile de le chercher
sur un plan, vous n’avez aucune chance de le trouver. Bien sûr en bon
mythomane, non seulement j’ai pris soin d’en masquer le vrai toponyme,
mais en plus je me surprends à croire au faux.
L’agora en était Le Café des amis. Si Socrate y avait vécu, pour sûr
c’est là qu’il aurait tenu ses causeries. D’ailleurs je pense pouvoir
avancer que quelques Socrate du cru y avaient formulé des sagesses
qu’aucun Platon n’avait fixées dans la postérité.
Evidemment, dans ce café, il n’y avait que des hommes. Classique ! Je ne
me souviens pas que la moindre femme en ait jamais franchi le seuil. Ce
détail est important pour la suite. Ce café était le lieu de toutes les
vantardises. C’est là que résonnaient les échos du monde. Une sorte de
théâtre d’improvisation où chacun déclinait son héroïsme ou sa
vaillance, réelle ou supposée. C’était aussi le lieu où s’exhibaient la
malice, le pouvoir, la richesse et même une forme de fatuité.
C’est là, par exemple, que Zampano – Ah ce bon vieux Zampano ! — qui
avait emprunté sans vergogne son surnom au personnage de Fellini dans La
Strada, se vantait dans des récits alambiqués et métaphoriques, de ses
conquêtes féminines. Un nouvelliste, peut-être un double de l’auteur
involontaire de ces lignes, en a écrit ailleurs une version qui n’est
pas nécessairement la même. La littérature n’est-elle pas la diversité
et l’antagonisme des points de vue ?
Ainsi, un jour, Zampano raconta-t-il comment il avait séduit l’actrice
Anna Karina. Connaissant son intarissable verve affabulatrice, on
l’écouta avec un mélange d’incrédulité narquoise – cause toujours ! — et
de fascination gourmande tant il savait tenir son auditoire. Zampano
n’était pas Socrate même s’il parvenait à transformer son public en
cercle de quasi-disciples. En revanche, il aurait très bien pu être une
doublure d’Aristophane avec son humour incivique et une forme
d’obscénité paradoxalement saine.
On se marra bien quand Zampano se mit à détailler les dialogues qu’il
eut avec cette Anna Karina que très peu d’entre nous, au Café des Amis,
connaissaient. Nous savions juste que c’était une actrice et une actrice
européenne et qu’à ce double titre, autant pour un titre que pour
l’autre, il était impossible que Zampano, petit téléphoniste à la DNC,
habitant un deux-pièces au Peuplier, ait jamais eu la chance de la voir
ailleurs que sur un écran de cinéma. Et encore ! Zampano, dont la
mythomanie était notoire au Peuplier, avait l’habitude de jouer des
réactions amusées de ses auditeurs. Il utilisait le rire de l’un, le
grognement de l’autre, l’ahan d’un troisième pour poursuivre et corser
son histoire. Techniques instinctives de conteur ! Mais s’agissant
d’Anna Karina, il prit mal nos commentaires. Il s’énerva pour de bon, ce
qui n’était pas du tout dans ses habitudes.
Plus tard, nous saurons qu’à cette époque, — en 1967, vers février — en
effet, Anna Karina se trouvait à Alger pour le tournage de L’étranger de
Visconti. Zampano nous raconta que c’était l’un de ses amis, un certain
Marcello Mastroianni, un acteur italien qu’il avait connu jadis à Paris,
qui lui présenta dans un restaurant d’Alger Anna Karina avec qui il
tournait un film. Zampano n’en savait pas plus lui-même à l’époque. Tant
que l’on prenait ce qu’il racontait pour de l’affabulation, tout
fonctionnait du tonnerre. Mais dès que Zampano nous fit comprendre qu’il
passait au registre de la réalité, nous nous sentions trahis dans notre
contrat de confiance avec lui. Ok, d’accord, si tu mens, fais-le avec
notre assentiment. Mais pas comme ça… On s’en tint là avec Zampano qui
sortit ce jour-là furieux du Café des Amis.
Une semaine plus tard, comme pour nous infliger une preuve qu’il n’était
pas le bonimenteur que l’on croyait, nous le vîmes entrer au Café des
Amis avec Anna Karina à son bras. Elle fut la première femme à pénétrer
dans cet établissement d’un quartier populaire. Et la seule. Le Café des
Amis n’existe plus depuis longtemps.
Hermann ambitionnait, tout en se prévalant du mensonge absolu, de
convaincre. Oui, je te mens mais j’ai assez de talent pour te faire
prendre ce mensonge pour la réalité. Comme lui, on finit par
s’embrouiller. Qui de Zampano ou du chroniqueur ment ? Sans aucun talent
qui plus est ! Sacré Nabokov !
Bonne année à toutes et à tous, et surtout, surtout, à Anna Karina !
A. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. M.

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