Ici mieux que là-bas: Instants d’exil et de mélancolie

Lesoir; le Dimanche 16 Juillet 2017
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Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
Vendredi
7 juillet : ravi de retrouver l’ami Abdelmadjid Kaouah à Montpellier. A
l’invitation de l’association Identités et Partage, nous sommes invités
tous les deux, à l’initiative de l’infatigable Youcef Tounsi, à un Café
littéraire organisé à la faveur du 5 Juillet, anniversaire de
l’Indépendance.
Ça tombe bien ! Pour cause de création d’une nouvelle association, des
copains de Toulouse sont de passage ici. Ce qui fait que, le soir, nous
nous retrouvons tous dans un restaurant du vieux Montpellier. Une de ces
tablées, Boudiou ! De Toulouse, donc, deux copains, qui ont quitté
Tiaret lors de la décennie noire suite à des menaces de mort. Moussa
Bencherif était connu à Tiaret comme un militant progressiste et, de ce
fait, il était dans la mire des «chasseurs de lumières» pour emprunter
le titre de la chanson à Idir. Miloud Zaater, lui, a miraculeusement
survécu à un attentat. Il porte dans son corps les traces de l’infamie
intégriste.
Des copains de Montpellier également : Bachir et Latifa Dehag, exilés
eux aussi de la décennie noire, qui viennent de publier un recueil de
blagues algériennes. Il y a là, toujours de Montpellier, Nadir Bettache,
le président d’Identités et Partage. Bien entendu, on ne peut pas rater
le très éloquent Youcef Tounsi, professeur à l’université de Blida dans
une autre vie, exilé lui aussi de la même cuvée amère. A Montpellier, il
s’est enfin consacré ouvertement à l’écriture, une activité qu’il a
toujours pratiquée. Il s’essaye un peu au théâtre et davantage au roman.
Aujourd’hui, on peut dire qu’il aligne une œuvre. Très agréable surprise
de retrouver aussi Dahmane Guenaneche qui fit avec des tas d’autres amis
les beaux jours, dans les années suivant l’indépendance, du Théâtre et
Culture (TC) puis du Groupe d’action théâtrale (GAT).
Samedi 8 : Prends le tramway Place de la Comédie, direction Odysseum,
m’indique Youcef. Je descends du côté de la Faculté des sciences
économiques, je marche cinq minutes et voilà le passage que je dois
emprunter pour accéder au local d’Identités et Partage. Sans doute
suis-je arrivé trop tôt. Je surprends Dahmane Guenaneche, Nadir Bettache
et des jeunes de l’association en train d’installer les chaises et la
scène pour le Café littéraire qui doit commencer à 18h. Il est 17 heures
et des poussières. Les copains déclinent mon offre de les aider.
Voilà qu’arrive Abdelmadjid Kaouah, la mine défaite, terrassé. On se
salue à peine qu’il me dit :
- Pendant le trajet pour venir ici, j’ai appris le décès de Kerroum.
Abdelkrim Mehenni, que tout le monde appelait Kerroum, était malade
certes, mais l’annonce de son décès produit l’effet d’un couperet. Lui
aussi, ancien étudiant volontaire, secrétaire national de l’UNJA chargé
du Volontariat, avait dû s’exiler et porter son idéal dans la froidure
des autres.
On nous appelle déjà pour le Café littéraire. Ça commence par la
diffusion d’une playlist des chants de l’indépendance. On écoute avec
émotion toutes ces chansons des temps de l’innocence. Essentiellement
des chants patriotiques en kabyle et en arabe qui ont bercé l’enfance
des gens de ma génération.
Puis, Dahmane Guenaneche nous convie, de sa voix grave et solennelle, à
un récital de poésie. Jean Amrouche, auquel une exposition est consacrée
là dont les panneaux nous entourent, Bachir Hadj Ali, Nordine Tidafi,
ces porteurs des mots de l’espoir et du combat nous rappellent que la
liberté n’est pas tombée du ciel.
Elle fut le fruit d’une génération de lutteurs auxquels nous sommes
redevables de l’usage qu’on en fait aujourd’hui. La poésie, surtout
celle-ci, ces chants d’espoir et de lutte, agissent comme des réveils
qui nous arrachent à la tentation de la léthargie qui gagne du terrain.
Comment peut-on abandonner un bien si âprement arraché ? Comment peut-on
se détourner du fruit de tant de sacrifices ? Ces poèmes disent la
douleur et l’avenir. Et c’est toujours à la douleur et à l’avenir qu’ils
renvoient.
Arrive le moment où Kaouah et moi-même devons causer. C’est Youcef
Tounsi qui mène le bal. Occasion de rappeler très brièvement, mais sans
doute avec une intensité décuplée par le décès de Kerroum, le milieu des
années 1970 où la poésie nous avait réunis et l’engagement nous avait
menés là où nous en sommes, dans l’exil qui, comme c’est le cas pour
notre camarade, est parfois sans retour.
Au delà de toutes les convulsions de l’histoire du pays, il y a cette
permanence qu’est la poésie. Elle a terriblement reculé depuis le temps
où même un journal officiel comme El Moudjahid consacrait des espaces
réguliers aux jeunes poètes.
Mercredi 12 juillet : Retrouvailles dans la chambre funéraire d’un
hôpital. Kerroum est rapatrié à Constantine, sa ville. Terrible destin
que celui de ce pur. Car c’en était un. Un homme habité par la passion
de son pays et qui n’a jamais voulu céder au désespoir ni même à la
déception. L’exil, et la maladie, n’ont jamais pu altérer son optimisme
ni son humanisme, plutôt son humanité, sa grande humanité.
Au moment où Abdelmadjid Kaouah m’annonce sa mort, j’ai compris qu’il y
a des interstices du temps qui arrivent on ne sait d’où pour te rappeler
le chemin que tu as partagé avec d’autres et qui, quand il finit pour
l’un, laisse une profonde mélancolie. Salut, Kerroum, vieux combattant
qui a mené tous ses combats jusqu’au bout !
A. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. M.

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