Ici mieux que là-bas: L’Odyssée d’Afrique-Asie, guérillero de l’information(1)

Lesoir; le Mercredi 11 Avril 2018
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Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
Au
mois de septembre 2017 paraissait à Paris le dernier numéro du mensuel
Afrique-Asie. Titre de l’ultime «Une» : «France-Sahel, l’impasse
néocoloniale». En plein dans le mille ! Ce titre n’a pas franchement de
quoi ravir le pouvoir français et ses options africaines ! C’est que le
journal fondé par Simon et Barbara Malley est resté, en dépit des
chamboulements géostratégiques et de toutes les turbulences auxquelles
il a été soumis, fidèle à lui-même jusqu’au dernier soupir ! Cette fin
de partie, que l’on espère provisoire, émet pourtant comme un cliquetis
de clap définitif. Avec cette disparition, c’est un monde qui fiche le
camp. La décolonisation, le tiers-mondisme, le non-alignement, le nouvel
ordre économique mondial, la liberté des peuples, la souveraineté des
Etats décolonisés, tous ces concepts progressistes, ces lignes de combat
qui ont marqué l’histoire contemporaine, depuis les années 1950 et le
début des luttes de libération nationale culminant dans les années 1970,
ont-ils été engloutis dans le fracas de la chute du Mur de Berlin ?
Comme s’il s’agissait d’une fatalité naturelle, le triomphe unipolaire
du capitalisme dans sa forme financière mondialisée a forgé un paysage
médiatique monocolore où la dissonance est combattue comme la peste.
Il est vrai que les lecteurs qui achetaient leur journal en kiosque et
qui ont remarqué cette disparition ne sont peut-être pas légion. Depuis
longtemps déjà, Afrique Asie, marginalisé, n’était plus massivement
attendu comme il le fut autrefois. Certains s’étonnaient même qu’il ait
pu tenir jusque-là. Dans les années 1970 et 1980, «des milliers de
cadres et de futurs cadres des pays africains francophones dépourvus ou
pauvres en journaux nationaux ont trouvé dans Afrique-Asie une tribune,
un canal, une arme au service de leur lutte et de leurs ambitions
politiques, faisant de lui un adversaire à combattre et à battre pour
les tenants de l’ordre colonial et néocolonial, de l’Apartheid et de la
domination dans le Tiers-Monde», se souvient le journaliste algérien
Bouzid Kouza qui en fut directeur-adjoint de 1978 à 1987.
Une lente érosion a conduit au dépôt de bilan. Ce n’est pas la première
fois depuis sa création en 1969 que la publication est confrontée à cet
écueil, mais cette fois, visiblement, le phoenix aura plus de difficulté
à renaître de ses cendres. «Si nous relançons le journal, ce ne sera pas
en France, c’est sûr ! Ce sera depuis l’étranger. Nous ne sommes pas
prêts à être victimes, une fois de plus, d’un harcèlement fiscal»,
confie Majed Nehmé, le directeur de la publication, progressiste
franco-syrien embastillé par Hafez Al-Assad en 1981 en raison de son
militantisme dans l’opposition de gauche, et grand connaisseur du monde
arabe. Pourtant, il y avait de quoi décourager les plus pugnaces. Depuis
2014, le vieux canard que le journal Le Monde plaçait dans les années
1980 au premier rang de la presse tiers-mondiste de langue française,
est victime d’un contrôle fiscal persistant qui a abouti à ce dépôt de
bilan de septembre 2017.
«On nous a redressé à hauteur de 600 000 euros, ce qui était du
n’importe quoi s’agissant d’un journal qui ne gagne pas d’argent et dont
tous les salariés sont au Smic et à mi-temps», ajoute Majed Nehmé. Il
n’a pas fallu longtemps à l’avocat du journal pour balayer tout ça. «On
est descendu à moins de 100 000 euros de redressement. On n’en avait pas
fini avec le fisc qu’on a eu sur le dos un contrôle très cavalier de
l’Urssaf (organisme chargé en France du recouvrement des cotisations de
sécurité sociale)», poursuit-il.
Epuisée, les caisses vides, l’équipe du journal a dû se résoudre à
mettre les clés sous la porte plutôt qu’à continuer à subir les
répétitifs ultimatums administratifs. «Tu passes plus de temps à te
défendre qu’à développer le journal», soupire, agacé, Majid Nehmé. Ce
sont 12 salariés et une quarantaine de collaborateurs extérieurs qui se
sont retrouvés sur la touche. Des milliers de lecteurs de par le monde –
une cinquantaine de pays – sont orphelins de ce journal dont la petite
musique si singulière manquera dans le concert médiatique unanimiste
mainstream. Précipité par le harcèlement fiscal, la fin d’Afrique-Asie
s’inscrit en premier lieu dans une crise généralisée de la presse. Cette
crise pénalise, bien entendu, les titres les plus vulnérables. Pour
Afrique-Asie, cela s’est traduit par un étiolement des ressources
publicitaires conjugué à une hausse disproportionnée des coûts de
fabrication et de distribution. Ce goulot d’étranglement financier
n’occulte en aucune façon les conditions politiques internationales qui
sont loin d’être favorables à l’existence d’une publication dont le
credo était resté fidèle à l’anti-impérialisme et l’anticolonialisme de
sa naissance et converti, après la décolonisation, à la «défense d’un
nouvel ordre mondial politique et économique fondé sur la justice et le
droit, dans la défense des intérêts du Tiers-Monde». Pour les fondateurs
comme pour l’équipe actuelle, le combat pour la décolonisation là où il
persiste, demeure toujours incarné par l’esprit de «l’épopée de Bandung
en 1955». Cette philosophie du non-alignement progressiste est plus que
jamais d’actualité.
Majed Nehmé, rédacteur en chef d’Afrique-Asie pendant 17 ans, prend
carrément la direction du journal en décembre 2005, deux mois après le
dépôt de bilan occasionné par des raisons identiques à celles que l’on
connaît aujourd’hui, c’est-à-dire la chute de la publicité et le
harcèlement fiscal. Simon Malley, le fondateur, décède le 7 septembre
2006, un an après une énième renaissance d’Afrique-Asie, sans avoir pu
savourer sa victoire posthume dans le procès qu’il avait intenté à
l’Etat.
Autre époque ? Mêmes mœurs ou presque. Si en son temps Simon Malley – et
son journal – était dans le collimateur de Giscard D’Estaing pour
l’histoire des diamants et, à travers lui, et pour diverses autres
raisons tout aussi rédhibitoires, des Hassan II, Bokassa, Bongo,
Houphouët-Boigny, Mobutu, Eyadema, qui ne cessaient de réclamer son
interdiction, Majed Nehmé, lui, et son journal, est dans le viseur de
nombre de partisans de tout ce que dénonce Afrique-Asie. Il se souvient
que peu avant l’élection présidentielle de 2016, un fonctionnaire
français chargé du dossier lui avait dit : «Si Sarkozy revient, vous
allez avoir des problèmes.»
Sarkozy n’est même pas passé au deuxième tour. Emmanuel Macron est élu.
Et Afrique-Asie a le pire des problèmes, devoir déposer le bilan.
A. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. M.

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