ICI MIEUX QUE LÀ-BAS: La belle et la bête, version trash

Lesoir; le Dimanche 24 Decembre 2017
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Par Arezki
Metref
arezkimetref@free.fr
Encore
une semaine si riche qu’on ne sait par quoi commencer ! On ne sait même
pas d’ailleurs s’il faut seulement commencer. Riche, ça ne veut pas dire
joyeuse, loin s’en faut. C’est même plutôt le contraire. Loin, loin
d’être joyeuse. Riche en événements, ça oui ! Dramatiques. Sérieux.
Cocasses, parfois. Plus exactement sérieux au point de confiner au
cocasse. On n’en prendra qu’un seul ici, celui qui réunit précisément la
gravité et le cocasse : l’histoire de la tentative de destruction de la
statue de Aïn El-Fouara. Cela fait plusieurs jours maintenant que cette
histoire lamentable, et si peu étonnante au fond, défraye la chronique,
surtout sur les réseaux sociaux. Ca y va là, et il n’y a pas que du
soft. Comme d’habitude, il y a trois çofs dans la bataille. Les
«traîtres» à je ne sais quoi qui considèrent que le geste de Destructor
est un acte d’inspiration daeshienne qu’il faut absolument condamner
pour tout ce qu’il comporte de sens et de nonsens. L’autre çof est celui
qui fait du type au kamis un héros qui purifie le paysage de l’Islam et
qui a donc raison de déboulonner les idoles de l’abjecte luxure. Et le
troisième çof est celui des oulémas new wave qui nous expliquent, de
leur docte salive, que c’est un épiphénomène destiné à cacher les vrais
problèmes du pays. Ce troisième çof a quelque part, comme on dit,
sûrement raison, sauf que les oulémas new wave omettent de nous donner
la liste par ordre de priorité des problèmes du pays et un petit livre
vert pour nous aider à réfléchir dessus. Tout le monde sait de quoi il
s’agit, c’est pourquoi il faut rappeler les faits. Un ancien militaire,
semble-t-il, qui a eu le temps de se laisser pousser une barbe
daeshienne et de se kamisser tout de blanc, a eu l’inspiration immanente
de flanquer des coups de burin vertueux à la statue de femme nue qui
veille sur la fontaine de Aïn El-Fouara à Sétif. Cette belle œuvre
sculptée par Francis de Saint-Vidal, et installée in situ depuis 1899,
donc depuis la colonisation, a fini par être adoptée par la population
au point de devenir, aujourd’hui, 55 ans après l’indépendance,
emblématique de la ville de Sétif. Tout Sétifien, actuel ou ancien, la
considère comme faisant partie de son paysage coutumier et même de son
patrimoine. C’est sans doute en conséquence de cette appropriation par
capillarité que des jeunes spectateurs de la scène du saccage ont tenté
de contenir le geste du vandale. Hélas, il a eu le temps d’infliger des
outrages à la belle. Qu’il lui ait mutilé les seins et le visage à coups
de burin n’est pas dénué de signification. Dans sa logique ou dans sa
pulsion de probable perturbé de la libido, il s’en est pris à ce qui
peut être assimilé à des attributs de la séduction. La tentation du
diable ! On peut supposer, pour faire de la psy de minbar, que là où
depuis plus d’un siècle tout le monde voit non pas une femme nue mais
une statue de femme nue, une œuvre de pierre, lui y perçoit le piège de
la chair maudite, l’attirance satanique, un obscur objet de désir qu’il
faut à tout prix anéantir. L’acte n’est donc pas anodin. La multiplicité
de ses sens est éloquente. Pour atténuer cette extrême gravité, qui va,
bien entendu, bien au-delà du simple vandalisme d’une œuvre d’art
coupable, entre autres, de dater de la période de la colonisation, on
nous dit que le type est dérangé mentalement, ce qui constitue, au pire,
une façon de le dédouaner de toute responsabilité, et, au mieux, de lui
accorder des circonstances atténuantes. Or, manque de pot pour une
relaxe pure et simple, quelles que soient les motivations à l’origine de
cet acte, il s’inscrit chronologiquement et… épistémologiquement – ah
les grands mots ! — dans cette pratique létale, dédiée au culte de la
mort, des groupes islamistes consistant à détruire l’héritage artistique
de l’humanité, fût-il musulman, et fût-il vertueux du point de vue de la
morale étriquée car, au fond, qu’y a-t-il de non vertueux dans une
statue ? On compte déjà de nombreuses destructions irréparables de
joyaux architecturaux, artistiques et intellectuels anéantis par
l’étroitesse des esprits fondamentalistes. Faut-il rappeler le saccage
de la cité de Palmyre en 2015 par Daesh ? Un vrai blasphème infligé à
l’œuvre de l’humanité par-delà les époques et les religions ! Cette cité
antique classée au patrimoine mondial de l’Unesco a subi en quelques
semaines la destruction de ses tours funéraires et de ses temples, que
l’on a mis des siècles à construire. Faut-il rappeler aussi les
autodafés perpétrés par Daesh dans la bibliothèque de Mossoul en Irak ?
8 000 ouvrages anciens au moins dont la valeur est inestimable ont été
la proie des flammes du fanatisme. Faut-il rappeler encore la
destruction des mausolées de Tombouctou, au Mali, la cité musulmane de
333 saints ? Faut-il rappeler enfin, mais la liste n’est malheureusement
pas close, que le site archéologique de l’antique Nimrod, trésor de
l’humanité, a été explosé au bulldozer privant notre mémoire collective
de vestiges assyriens irremplaçables ? Bien sûr, la comparaison entre
ces attentats et l’acte du vandale de Sétif peut sembler exagérée. Mais
il y a de toute évidence un lien invisible entre l’un et les autres.
Pour le reste, c’est une question de magnitude. La logique n’est-elle
pas identique ? Et si l’on en croit le précepte qui vole un œuf, vole un
bœuf, il n’est pas difficile de parier que si ce purificateur de mœurs
obtient l’impunité, cela fera forcément des émules. D’ailleurs, des
actes de ce genre ont déjà eu lieu à travers l’Algérie. La différence,
c’est qu’aujourd’hui, avec l’histoire de Aïn El-Fouara, il y a la vidéo
et on le sait, on le voit, quasiment en direct. Moralité ? Il n’y en a
pas. Ou si, celle-là. On a entendu ça, dans les années noires. En 1990,
l’APC FIS de Bordj-Bou-Arréridj décidait de fermer l’impie cinémathèque
de la ville. Diversion ? Quelques-uns le crièrent. On a vu la suite. A
la même période, l’APC FIS d’Alger a poussé à l’interdiction d’un
concert de la chanteuse Linda de Suza. Même chose, diversion et patati
et patata. Seulement, hier comme aujourd’hui, et ici comme ailleurs, il
arrive à la diversion d’aller trop loin, et, pour citer l’écrivain
allemand Heinrich Heine, «là où brûlent des livres, on finit par brûler
des livres.» Il le disait du temps du nazisme, à une époque où ce
dernier n’avait pas encore montré son vrai visage. On sait, nous, ce
qu’est le fondamentalisme.
A. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. M.

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