Les choses de la vie: Coup de soleil hivernal

Lesoir; le Jeudi 26 Decembre 2013
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Par Maâmar Farah
maamarfarah20@yahoo.fr
Un
soleil outrancier balaye la mer comme une haleine de lumière,
éclaboussant la baie de son insolente brillance qui noie le paysage dans
un féerique halo. Il faut se protéger les yeux pour bien contempler la
mer d'huile, la corniche verdoyante et les chalutiers opalins sillonnant
le golfe. Décembre installe la plus belle des lumières et même si les
appareils numériques modernes règlent automatiquement les paramètres de
prise de vue pour offrir un rendu inégalable par tous les temps, les
meilleures photographies, on les réussit maintenant car les couleurs,
couvées par la luminosité la plus juste, offrent leur ton le plus
naturel, le plus vrai...
Je suis là, en face de la mer, à inventer encore des phrases qui disent
la folie bleue, sans être sûr de ne pas avoir déjà produit de tels
mots... Au fond, je m'en fous... Car, pris dans le tourbillon des
sensations les plus fortes, face à ce spectacle sans fin qui donne le
vertige, je n'ai pas le choix ! Une matinée à longer la mer, en humant
l'air frais et en recevant du soleil plein la gueule, c'est un moment de
bonheur intense dont je ne me rassasierai jamais ! Et j'aime autant le
partager, à travers ces lignes. A moins que vous faites partie de ceux
qui trouvent que perdre son temps à poétiser les rivages écrasés de
soleil est un exercice pour gens dépassés, «périmés», comme disent
certains jeunes ! Alors, pardon, passez aux mots croisés...
Pourtant, c'est en longeant de tels rivages que je comprends le monde...
Pas tout, mais juste ce qui a fait aimer cette terre à tant de
générations ! Je comprends pourquoi Jugurtha a levé son glaive pour
défendre la Numidie, je comprends pourquoi il a moisi dans les geôles de
Rome... Et pourquoi, une dame, née à quelques dizaines de kilomètres de
chez moi, La Kahina, a levé une armée pour ne pas perdre cette terre
gorgée de soleil... Et pourquoi, les Aguelid, ces rois berbères aux
auréoles tissées dans la légende, venaient vers les rivages d'Hippone
pour oublier la sèche désolation des pics rocheux de Constantine,
capitale hautaine de leur royaume... Et pourquoi tant d'envahisseurs ont
érigé des forteresses pour ne pas être délogés, pour continuer à jouir
du spectacle de la mer, des oueds et des dunes de sable... Et pourquoi
les colons, et leurs enfants, se sont accrochés à ces étendues sans fin
; pourquoi ils ont superbement ignoré la métropole, inventant ici le
paradis... Et pourquoi Camus est le fils du soleil et pourquoi ce même
soleil a tiré des coups de feu sur l'Arabe... Et pourquoi Kateb Yacine a
vu la Grenouillère agenouillée face à la mer dans son inégalable Nedjma...
Et pourquoi Ouettar, le sublime auteur arabophone, enfant des prairies
éventrées par le vent de chez moi, du côté de M'daourouch, a déniché un
cabanon au bord de la mer pour s'isoler avant de mourir... Et pourquoi
les pieds-noirs évoquent, en pleurant, le soleil de chez nous... Et
pourquoi, je suis bêtement planté devant le golfe, en cette matinée du
24 décembre, à profiter de ce bonheur unique qui va faire pleurer un
lecteur, du côté de Montréal et un autre en Scandinavie... Pourtant, la
neige est belle là-bas et Noël habille ces terres extrêmes de la magie
glaciale et crayeuse qui nous manque tant... Mais, non, ce soleil, ici,
maintenant, c'est trop ! Il me l'a dit, l'autre jour, ce lecteur d'un
village perdu au fin fond de la toundra : ce n'est pas juste ! Je n'ai
pas le droit de le faire pleurer... J'avais parlé d'une plage de Numidie
et lui, dans le froid et l'exil, avait revu son jardin ouvert sur la
nudité du sable ; il avait revu sa maman cueillant des plantes bio, oui
bio comme ils disent là-bas ; il avait revu son figuier, un moment de
partage avec les cousins ; il avait ressenti une immense fierté d'être
d'ici, d'avoir connu le bonheur dans les années soixante-dix, de ne pas
avoir eu besoin d'émigrer à ce moment-là... Alors, il a pleuré et il me
l'a écrit.
Non, mon ami, ne pleure pas ! Il n'y a pas que le soleil algérien,
unique au monde ! Nous avons aussi trop de bagnoles pour des routes mal
préparées ! Nous avons des élus qui ne font pas leur boulot ! Nous avons
des quartiers insalubres, parmi les plus sales au monde ! Nous avons une
mauvaise politique basée sur l'importation et le gaspillage des
ressources financières du pays ! Avons-nous besoin, au pays où a été
créée la clémentine, d'importer des agrumes et de la bière pour une
Algérie qui produit une vingtaine de marques pur malt parmi les plus
huppées au monde ? Avons-nous besoin d'importer l'eau d'Evian dans un
pays qui compte des dizaines d'eaux minérales. Et je peux multiplier à
l'infini les exemples ! Au lieu de produire nous-mêmes ce que nous
consommons, nous importons de tout ! C'est le résultat implacable de la
politique menée depuis 1999. Non, madame Louisa, ce n'est pas la faute à
Temmar, à Chakib ou au FMI ! Le chef suprême, vous le connaissez, et le
résultat est là : abandon des investissements productifs, dilapidation
de la rente à travers des opérations démagogiques très coûteuses comme
les cent magasins par commune ou l'Ansej et toutes les autres formules
dont le coût donne le vertige ! Nous aurions dû prendre exemple sur la
Chine qui vient d'envoyer un module sur la Lune... Troisième puissance
mondiale à le faire. La France qui aveugle nos dirigeants et nos élites
ne l'a pas encore fait...
Voilà que le soleil me fait dire n'importe quoi... Pourtant, je m'étais
juré ce matin de rester dans la poésie et les senteurs marines. Pardon !
Je voulais juste vous dire qu'une année se termine et que le bilan n'est
pas beau. Je voulais vous dire aussi qu'une autre s'ouvre avec de
mauvaises perspectives. Alors, à quoi rimera le rituel «Bonne Année» ? A
perpétuer une tradition ou à reproduire encore des vœux sur les
pointillés d'un espoir tant de fois contrarié ? Une nouvelle année est à
nos portes et, du belvédère ouvert sur l'immensité bleue, où je me
trouve, j'ai l'impression d'être au-dessus d'un gouffre nommé 2014...
Que Dieu vous protège tous, Algériens d'ici et des tropiques, sœurs et
frères unis cette saison sous les couleurs des Verts, pour croire
naïvement que nous avons en commun un projet et des ambitions ! Pourvu
qu'ils ne fondent pas sous la chaleur de Rio, nous faisant découvrir
subitement le fond de cet abîme où je ne vois, pour le moment, qu'un
malade septuagénaire au milieu d'un ballet de bulletins de vote
virevoltant dans les vents d'Avril le capricieux, des tas de lièvres qui
font semblant d'ignorer leur véritable condition, beaucoup de vautours
et le vide sidéral... Et le soleil tape de plus en plus fort... Vite, je
vais rentrer à l'Escale. Ou dans le premier bistrot et me mettre à
l'abri de cette grosse tempête de lumière qui fera de moi sa première
victime. Un journaliste lâchement agressé par le soleil de décembre.
Sans témoin. Dans le silence absolu d'un petit matin lâché comme un jet
de mouettes sur la gueule désenchantée de l'hiver algérien...
M. F.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): M. F.

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