Les choses de la vie: Voir Taoura et mourir

Lesoir; le Jeudi 19 Decembre 2013
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Par Maâmar Farah
maamarfarah20@yahoo.fr
Dans
la faible lueur qui descendait des collines de Sidi Aïssa, où le soleil
se consumait après sa course folle, cette fin d'après-midi de mai
s'habillait d'une couleur abstraite, irréelle, nourrie par une
virevoltante tempête de sable qui faisait valser les papiers et les
sachets dans la rue déserte. Etait-ce ce temps lourd et maussade, si
propre à cette ville côtière, qui étouffait la pauvre Salima dans cette
chambre impersonnelle de la clinique où les rideaux avaient été tirés
sur le spectacle désolant de la rue livrée aux vents de sable ?
Mouloud, son grand fils, rappelé de Mauritanie où il travaillait dans
les hydrocarbures, choisissait la visite de la mi-journée. Elle lui
tenait alors la main qu'elle baisait parfois. D'autrefois, elle lui
montrait la fenêtre en chuchotant : «On va rentrer à Taoura, n'est-ce
pas ? Tu vas venir avec moi au village ? Tu as vécu trop longtemps à
l'étranger ! Reste un peu avec moi...
- Oui, oui» répondait-il, les larmes aux yeux.
Il se taisait alors, se contentant de la contempler. Elle était encore
belle malgré son visage fripé et marqué par la maladie. Parfois, elle
perdait connaissance durant quelques minutes, avant de revenir à la
réalité de cet hôpital sale et repoussant : elle ouvrait alors grands
ses yeux qu'elle promenait dans tous les sens. Elle semblait reconnaître
tout le monde : Mouloud qui lui tenait toujours la main, sa femme, ses
enfants, Karima, sa sœur venue d'Oran, Sihem, l'épouse de son autre fils
tué par les terroristes, et deux vieilles amies qui pleuraient en
silence. Abla, l'épouse de Mouloud, qui avait tenté de vivre aux côtés
de son mari près de Nouadhibou, n'avait pas pu supporter la rudesse du
climat et la solitude. Au bout de trois mois, elle quitta précipitamment
la Mauritanie.
Salima aimait Abla. D'ailleurs, Salima aimait tout le monde. Son cœur ne
connaissait pas la haine ou même l'indifférence. Autour d'elle, au
village, elle avait créé un cercle d'amies sincères composé des femmes
les plus pauvres de son quartier.
Sa condition ne s'améliorait guère. Les médecins avaient beau rassurer
Mouloud, un pressentiment inexplicable le tourmentait : c'était la fin !
Il le sentait. Et les propos tranquillisants des toubibs n'avaient aucun
effet sur lui. Il ne l'avait jamais vue aussi mal au point. Certes, elle
avait toujours été malade. Entre séjours longs et traitements aux
urgences, elle avait passé la moitié de sa vie dans les salles froides
des hôpitaux. Quant aux traitements de cheval qu'elle absorbait — à base
de corticoïdes —, s'ils la soulageaient momentanément, ils n'en
comportaient pas moins des risques à long terme. Cinquante années
d'ingestion quotidienne de ces saloperies, ça laisse des traces ! «Les
complications ont atteint tous les organes.» Le docteur Chokri avait
l'air grave mais se voulait en même temps rassurant : «Elle pourrait
rentrer dans les prochains jours. Peut-être qu'en retrouvant sa maison
et les personnes qu'elle a l'habitude de côtoyer, elle se porterait
mieux...»
Salima semblait supplier les visiteurs du regard : «J'ai envie de mourir
à Taoura...» Mouloud vivait un véritable dilemme : dans la situation
critique où elle se trouvait, pouvait-elle supporter le voyage, d'autant
plus que les trois quarts de la route étaient dans un état lamentable.
Alors que Mouloud et ses proches hésitaient encore à prendre une
décision, tiraillés qu'ils étaient entre le désir de satisfaire les
derniers vœux de la souffrante et la réalité des choses, c'est-à-dire
l'absence d'une prise en charge correcte de Salima en cours de route, un
fait anodin se produisit. Au cours de la visite de ce vendredi
ensoleillé du mois de mai, Mouloud piqua une vive colère à la vue d'un
cafard qui courait sur la couette couvrant sa maman. Choqué, il
interpella une infirmière qui passait par là et lui fit part de sa
découverte.
L'employée ne semblait pas offusquée outre mesure :
«C'est rien ! Vous n'avez rien vu ! Le soir, ce sont les rats qui
arrivent ici... Alors, pour un petit cafard !»
Non, il ne laissera pas sa maman ici. La vision du cafard et le
commentaire surréaliste de l'infirmière le poussèrent à agir vite. Il
lui trouva une chambre dans une clinique privée... Maintenant, il
fallait prendre une autre décision. Plus grave. Un ami venait de lui
refiler l'adresse d'une compagnie d'ambulances privées. Il l'emmènera à
Taoura !
Quand il rentra dans la chambre pour annoncer la bonne nouvelle à sa
maman, elle n'était plus de ce monde... Salima avait attendu la quiétude
du crépuscule pour s'éteindre. Paisiblement. Un sourire à la bouche,
comme pour dire «au revoir !» à la petite assemblée qui entourait son
lit et pleurait en silence. Elle ne reverra pas les vertes prairies de
Taoura et de Aïn Tametmat ployer sous les vents printaniers, mais elle
allait être enterrée là-bas. Elle aura toute l'éternité pour se mélanger
à cette bonne terre natale qu'elle adorait tant !
Dans la voiture qui le ramenait au village, derrière l'ambulance
transportant le corps de sa maman, il se remémora un poème de Claude Roy
qu'il adorait tant, et il se surprit à le chantonner, inventant une
musique à lui, triste à en mourir, pour habiller ces vers inoubliables :
«Il y aura d'autres étés
D'autres grillons feront leurs gammes
dans d'autres blés
On croisera sur la route d'autres dames
(...) Une petite fille qui n'est pas née encore
fera une poupée en coquelicot
à cet endroit précis où ton corps
endormi se mêle au long bruit de l'eau
(...) Mais plus personne plus personne
ne se servira de mon cœur à moi
ni de ta voix à toi qui résonne
dans mon oreille et dans mon corps à moi».
M. F.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): M. F.

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