Lettre de province: Grèves : le silence du Premier ministre et la solitude de Benghabrit

Lesoir; le Samedi 17 Mars 2018
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Par Boubakeur Hamidechi
boubakeur.hamidechi@Yahoo.fr
Au
cœur du merdier sans pareil dans lequel est englué le gouvernement, ce
que les observateurs ont fini par constater, a trait à l’absence notoire
du premier ministre. Un absentéisme délibéré qui reste à expliquer au
moment où des ministres sont livrés à eux-mêmes face au boulet de la
contestation et des impasses dans les négociations. Au bord de la crise
de nerf, la responsable du secteur de l’enseignement serait presque en
droit de se demander si tous les blocages attisant la surenchère d’un
seul syndicat n’étaient que les leviers qui doivent la pousser vers la
sortie en emportant avec elle la grande réforme de l’école ? Certes,
cette crainte ne se nourrit que de certains indices qui parfois
deviennent de réels soupçons étayés par de bizarres initiatives. De
celles qui ressemblent à l’indécente proposition d’un imam de mosquée
qui avait décidé de rendre visite à madame Benghabrit et lui proposer
ses bons offices en vue d’une solution qui «satisfasse les deux parties»
(sic) ! En agissant de la sorte et en le faisant savoir publiquement, le
courant islamiste ne se revendique du civisme qu’en apparence, alors que
dans les faits, il poursuit le pilonnage du projet moderniste que cette
ministre incarne en laissant entendre qu’une école apaisée n’est
possible que si celle-ci s’inscrivait dans les normes des doctrines
religieuses. Alors que la problématique du système éducatif algérien
tient à cette refondation radicale et, quand bien même celui-ci est
ponctuellement déstabilisé par des contestations corporatistes aux
contours bassement revendicatifs, nul ne croit que cette pression par le
biais des grèves n’a aucune relation avec le bras de fer idéologique qui
irrigue en toile de fond un vieux différend national. En effet, ce qui
différencie une volonté réelle de recadrage des programmes scolaires en
l’opposant aux vieux saupoudrages, n’est-il pas résumé dans le rapport
que doit entretenir une école publique avec les idéologies ? Celui qui
consiste à la soustraire aux interférences doctrinales fussent-elles
celles de la foi certifiée par la constitution ! Jusque-là c’est le
contraire qui s’est étonnement imposé aux pédagogues. En substituant à
l’instruction civique le catéchisme religieux, l’école algérienne a de
fait soldé une certaine ouverture sur l’humanisme universel en imposant
un sectarisme quasi religieux préjudiciable à l’épanouissement des
potaches. C’est ainsi que de compromis en compromis, l’enseignement de
la religion avait fini par devenir matière principale dotée d’un
coefficient égal à celui des savoirs scientifiques. De plus, son
enseignement remodèlera la totalité des procédés pédagogiques en
privilégiant le formalisme verbeux de la mémorisation au détriment du
développement de la réflexion chez l’élève «apprenant». L’interminable
capitulation de l’Etat face au formatage de l’école par les puissants
lobbies islamistes s’explique sans se justifier par la culture du court
terme des pouvoirs successifs. Lesquels, après avoir rusé à travers le
concept «d’islamisme de progrès» cédera carrément le contenu de
l’enseignement à des marchands de la foi. Devenue chasse-gardée d’un
enseignement oblitéré par les censeurs des mosquées, l’école se révélera
souvent comme une matrice inapte à modeler la citoyenneté de cohortes
entières d’enfants et d’adolescents. C’était donc de cette «école –
poudrière» que la brillante universitaire hérita en 2014 lors de sa
nomination au poste de ministre. Le défi attendu d’elle était qu’elle
parvienne à conduire à son terme le vaste programme d’une nouvelle école
algérienne qui succédera à un système éducatif d’une insigne médiocrité.
Sauf qu’à l’épreuve de la longue marche qu’elle avait entamée, elle
allait découvrir que rares étaient les soutiens qu’elle pourrait espérer
de la hiérarchie politique. Face à l’adversité de l’agitation que
suscitait naturellement son action elle ferraillera seule. Souvent
victime de campagnes médiatiques haineuses, elle dut se désoler en son
for intérieur que la solidarité gouvernementale vienne toujours trop
tard et qu’elle ne fut jamais vigoureuse. C’est justement sur ce volet
qu’achoppe à présent la question concernant les responsabilités d’un
premier ministre face aux crises sectorielles. Or, comment maintenir le
cap des réformes dans un environnement houleux et comment résister au
feu roulant de la critique et des accusations infondées des syndicats
sans l’intervention solennelle et arbitrale d’un premier ministre dont
l’absence soulève à nouveau des interrogations au sujet des prérogatives
qui seraient actuellement de son ressort. Autrement formulé : un premier
ministre sert-il encore ? C’est que hormis les impasses dans lesquelles
est coincé l’Etat, il y a sûrement matière à s’interroger également sur
la validité des charges affectées à la primature du gouvernement.
Au-delà donc de l’invisibilité actuelle d’Ouyahia, il s’agit plutôt de
la modulation des responsabilités attribuées en général à tout premier
ministre en poste. Qu’importent par conséquent les appellations sous
lesquelles les constitutions désignaient cette fonction. Qu’elle fut
«primature» pour le premier «des» ministres ou «chefferie» lorsqu’on a
voulu en faire un véritable numéro deux de l’exécutif, dans les faits le
titulaire de ce poste demeure bridé lorsqu’il s’agit d’un régime
présidentiel semblable au nôtre. C’est dire que dans tous les cas de
figure, Ouyahia ne bénéficie actuellement que de faibles marges en tant
que «donneur d’ordre» au sein même de l’équipe gouvernementale. Du moins
ce serait ainsi que s’explique son silence à présent au point que même
Benghabrit n’a eu l’occasion de citer en référence celui qui est devenu
remarquable par sa discrétion. Dans l’environnement opaque qui
caractérise les rouages du sommet de l’Etat, l’on continue toujours à se
demander s’il existe encore un cadre formel à l’intérieur duquel
s’échangent des avis et se débattent les sujets majeurs relatifs à
l’intendance de l’Etat aussi bien que ceux concernant la philosophie
politique du pouvoir.
Quand on sait qu’un premier ministre n’est destinataire que d’une vague
feuille de route qu’il doit exécuter, il est tout à fait imaginable qu’Ouyahia
ne se sente guère concerné par le rôle de pompier du front social avant
d’avoir reçu de directives présidentielles claires dans ce sens. Il est
d’ailleurs significatif que la plupart des acteurs de cette crise
majeure appellent tous à l’intervention du palais pour la résoudre et ne
citent que rarement la primature comme une bonne adresse.
Alors que les lycées accumulent des retards dans l’enseignement de même
que les hôpitaux sont privés du service minimum, les tergiversations
compliquent toujours les perspectives de solutions. Or en décidant, in
fine, de recourir au pourrissement jusqu’à la capitulation, l’Etat
espère siphonner pour longtemps la colère à l’origine de cette
succession de grèves. Seulement, il ne fait un pari que sur le retour à
la normale dans les établissements scolaires.
Et pour cause, comment peut-il croire que des profs, épuisés par trois
mois de débrayages, seraient plus consciencieux dans leurs magistères
qu’ils ne l’étaient auparavant ? C’est hélas dans un autre état d’esprit
qu’ils rejoindront leurs postes où ils ne feront que de la présence
physique ! C'est-à-dire qu’ils auront opté pour une grève du zèle.
Triste rendez-vous pour tous les lycéens en rade…
B. H.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): B. H.

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