Lettre de province: Ouyahia et les migrants : Contre-vérités politiques et outrances verbales

Lesoir; le Samedi 15 Juillet 2017
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Par Boubakeur Hamidechi
boubakeur.hamidechi@Yahoo.fr
Il
était habituellement écouté mais jamais cru sur parole. Politicien madré
chez qui la ruse verbale l’emporte sur la scrupuleuse vérité, il a fini
par en faire un excessif usage, en toutes circonstances. Jusque-là,
l’opinion savait à qui elle accordait une oreille distraite lorsqu’il
s’exprimait. Recevant avec une certaine incrédulité ses cycliques
imprécations, elle tenait ses propos pour ce qu’ils cachaient.
C'est-à-dire les préparatifs d’une manœuvre politicienne destinée, soit
à déstabiliser une adversité installée aux manettes du pouvoir, soit à
conditionner l’opinion en vue d’un changement de cap radical.
D’ailleurs, durant deux décennies au moins, Ouyahia ne s’aventurera
guère là où il risquait d’altérer sa notoriété de girouette politique.
Anticipant sur les changements de vents, il devançait chaque fois tous
les «météorologues» attitrés pour s’attribuer les mérites de la
prochaine démarche tout en profitant de la circonstance pour dénoncer
les archaïsmes de la politique présente.
En recourant à la stigmatisation comme principale musique de ses propos,
il prenait cependant soin à ne jamais transgresser les lignes rouges
au-delà desquelles il risquait d’être rappelé à l’ordre.
Mais alors que s’est-il passé en lui pour qu’il s’érige en féroce
imprécateur lors de la récente opération médiatique dont l’essentiel
était consacré à la politique migratoire en vigueur et aux prétendus
périls que représentent les contingents de migrants subsahariens errant
sans contrôle ni aide dans les terrains vagues de nos villes ? Etait-il
nécessaire qu’un homme politique dont la proximité avec le chef de
l’Etat oblige pourtant à une certaine retenue, tienne des propos
choquants au sujet de ces exodes successifs vis-à-vis desquels la
responsabilité de l’Algérie est moralement entière ? Sûrement pas pour
peu que l’on fasse une rétrospective à propos de l’origine de ces
mouvements migratoires. Car, «si le Maghreb a cédé au fantasme de
l’invasion subsaharienne c’est surtout sous l’influence européenne»,
constatait, en 2005 déjà, une spécialiste auteure d’un essai intitulé
«le Maghreb sous influence».
A travers les objectifs consignés dans la formule-clé qui consiste à
lutter contre «l’immigration, le terrorisme et la criminalité
organisée», le processus de Barcelone n’avait-il pas mis pernicieusement
en concomitance la douloureuse migration avec la criminalité ?
C’est d’ailleurs ce texte-là que l’Algérie signera à Valence en 2002
alors qu’elle savait qu’il relevait du chantage. Mais alors où se
trouvait à cette époque et plus tard (2005) le petit Tartarin qui
aujourd’hui expose son faux patriotisme en fustigeant «ceux qui nous
parlent des droits de l’Homme, je leur dis que nous sommes souverains
chez nous» ?
Cet Ouyahia qui se dédouane des relents de xénophobie que charrient ses
amalgames était en ce temps-là, d’abord ministre d’Etat, ministre de la
Justice puis chef du gouvernement ! Autant lui reprocher désormais son
cynisme lorsqu’il aborde un douloureux malheur humanitaire et surtout sa
posture mensongère. Spécialiste de la contrefaçon il fait partie de ces
officiels qui «tout en se voilant la face continuent à parler de
“transit” pour se dispenser de prendre acte d’une réalité sociétale
nouvelle et d’en assumer les conséquences en termes de réponses
juridiques et sociales»(1). Alors que l’ensemble des accords
euromaghrébins avaient pour socle la transformation des Etats de la rive
sud de la Méditerranée en «sous-traitants» de la sécurité des frontières
extérieures de l’Europe, l’on n’a pas de souvenir qu’un Ouyahia et même
le diplomate Messahel récusèrent à un moment ou à un autre cette
infâmante contrainte. Celle qui fit de l’Algérie un Etat supplétif et
même «heureux de l’être» dans la mesure où le pouvoir d’Alger recevait
en contrepartie de son zèle le droit de violer dans une impunité totale,
toutes les constitutions qu’il désirait. D’ailleurs le géographe Ali
Bensaâd insiste sur ce déni de réalité qui écrit-il «… sert surtout aux
pays maghrébins à occulter le fait qu’ils reproduisent, voire aggravent,
à l’égard des migrants africains, les ségrégations subies par leurs
propres migrants en Europe alors que les blessures en sont toujours
vivaces dans la mémoire collective»(1). Concrètement ce mimétisme
méthodologique ne tarda pas à devenir un gage de la part de ces Etats
assujettis à certaines besognes. C’est ainsi que l’Algérie, qui n’avait
pourtant pas modifié son arsenal juridique, procéda en 2002 (quand
Ouyahia était garde des Sceaux !) à quatre mille arrestations
principalement des Maliens, Burkinabés, Ghanéens, Sénégalais, Nigériens
et Camerounais(2). Transformée de fait en zone tampon, où se joue le
sort des migrants, l’Algérie obtempéra à ce «partenariat exigeant» au
point où certaines statistiques estiment à 150 000 le nombre de
clandestins subsahariens. Condamnés à la rétention sur les rivages de
l’Algérie sans que le pouvoir d’Alger réagisse et interpelle notamment
la France au sujet de sa contribution matérielle afin de leur créer des
conditions de vie décentes, ces populations de l’errance sont
odieusement devenue la thématique d’une cruelle discrimination de la
part de quelques clans politiques qui agitent injustement le risque
terroriste traversant l’immense Sahara tout en s’accommodant de bons
sentiments vis-à-vis de la migration «syrienne» cette patrie fondatrice
de Daesh. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est nécessaire de comprendre ce
genre de distinguo entre les natifs de la terre du Cham et les natifs
des forêts peules. Car dans un contexte de lutte antiterroriste et de
géostratégie européocentristes, le Maghreb est en mesure d’absorber
socialement la communauté arabo-syrienne tout en étant dans le devoir de
«cantonner» sous haute surveillance les cohortes venues des confins
situés au-delà du Sahara. C’est ce que laissait entendre et comprendre
cet Ouyahia qui feint d’ignorer que de substantiels travaux
universitaires sur le sujet des migrations subsahariennes avaient été
effectués autour de l’année 2005. Hélas pour l’Algérie, ces spécialistes
superbement ignorés en haut lieu auraient pu éviter cette honteuse
éclaboussure qui commence à affecter la glorieuse image du génie
national. Celle qui nous attribue la détestable réputation de nation
apartheid. Surtout lorsqu’un trublion politique en mal de notoriété
s’arroge le privilège du patriotisme alors qu’il n’est pas à la hauteur
morale d’une Algérie historiquement africaine.
Boubakeur Hamidechi

(1) In Les migrations transsahariennes, une mondialisation par la
marge. Par Ali Bensaad. Revue Maghreb – Machrek – automne 2005.
(2) Le Maghreb sous influence Delphine Perrin. In revue Maghreb Machrek.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): lesoir

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