Lettre de province: Sénat : l’allégeance au menu d’un curieux anniversaire !

Lesoir; le Samedi 10 Fevrier 2018
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Par Boubakeur Hamidechi
boubakeur.hamidechi@Yahoo.fr
Elle
était tout de même bizarre l’initiative du président du Sénat qui,
prenant prétexte de l’anniversaire de cette seconde Chambre du
Parlement, avait décidé de consacrer ce rendez-vous aux éloges du chef
de l’Etat quand la tradition attend des hommes politiques que l’on
organise quelques séminaires consacrés à l’état des lieux de notre
parlementarisme. Or, pour peu que l’on s’intéresse de près aux envolées
lyriques déclamées à cette occasion, l’on se convainc sans peine qu’il y
avait là tous les superlatifs d’une allégeance qui applaudit par avance
au prochain 5e mandat. Quoi que pensent certains cercles du régime, qui
trouvent prématurée une telle initiative, il semble bien que Bensalah
soit moins complexé par la fidélité qu’il voue à Bouteflika en se
permettant de la traduire, à ce moment-là, par une opération de «com.».
Seulement, il commet une entorse à l’obligation de réserve quand il
prétend s’exprimer au nom de tous les sénateurs faisant peu cas de ce
distinguo qui définit le pluralisme, même si celui-ci n’est que de
façade.
En se faisant le porte-parole exclusif du «sentiment» qui anime
l’ensemble des sénateurs il n’a fait, en la circonstance, que tordre le
cou à l’hypocrisie ambiante de cette Chambre. Bref, il laisse entendre
que celle-ci incarne avant tout une institution créée essentiellement
pour gérer le corpus des fidélités en distribuant des sinécures. Certes,
à son origine ce Conseil de la nation répondait à une réelle exigence
politique et ce fut par la suite qu’elle devint une sorte de «liste
civile», semblable à celle des monarques, qui allouait des prébendes
aussi bien à des élus qu’à des coptés.
Rétrospectivement, notre bicamérisme n’a guère amélioré le rapport de
l’électeur à la démocratie, d’où sa défiance dans les votes. C’est ainsi
que le scepticisme s’amplifia au fil des déconvenues jusqu’à accoucher
des abstentions massives. En effet, l’opinion fera chaque fois le même
constat celui d’un Parlement réduit à des officines d’enregistrement aux
ordres exclusifs des gouvernements. Et si le discrédit ne frappait
initialement que l’APN, il a fini, cependant, par ne plus tenir en
estime un Sénat totalement soumis à la volonté discrétionnaire du chef
de l’Etat. A ce sujet, rares étaient les juristes qui condamnèrent sans
appel cette architecture bicéphale qu’ils qualifièrent seulement de
boiteuse en se référant prudemment à des analyses comparatives. Citant
justement les solides traditions qui caractérisent les démocraties
avancées, où le contrôle par le pouvoir législatif est efficient, ils
feront remarquer que la représentativité territoriale sur laquelle se
fonde l’existence de notre Conseil de la nation est tout à fait erronée
lorsqu’on sait que les urnes locales sont tronquées, elles aussi. En
somme, les spécialistes continuent à reprocher au système algérien son
entêtement à circonscrire toutes les opérations électorales et à
conserver la main sur le tiers bloquant de sénateurs nommés «hors sol».
C'est-à-dire hors de toutes délégations territoriales. Ainsi,
l’accouchement il y a 20 années du Sénat n’était pas destiné au
renforcement du pouvoir législatif mais plutôt à son assujettissement à
l’exécutif. Par comparaison, l’on a abouti au triste constat que le
modèle algérien, dont on vante à tort la modernité, est plutôt semblable
à la «choura» moyen-orientale et ses fameux «Madjlis Echouyoukh» :
lesquels ne légifèrent que sur un ordre du souverain.
Evidemment, après 19 années d’exercice, le régime actuel possède
suffisamment de raison pour s’en laver les mains tout en profitant de
l’héritage constitutionnel datant de 1996 qu’il prit soin de ne jamais
amender, tout en agissant différemment lorsqu’il s’était agi de la
Constitution, qu’il retailla à sa guise plus d’une fois. Souvent
d’ailleurs, certains partis politiques exigèrent en vain du chef de
l’Etat qu’il engage une procédure relative à cette verrue qu’est ce
fameux tiers présidentiel «composé» de 48 sièges en réaffectant leurs
conquêtes dans les 48 wilayas du pays.
Aréopage docile, ce Sénat mal-né renvoie, à ce jour, la même image d’un
sérail de courtisans faisant du tort aux espérances démocratiques bien
plus que n’en peut commettre son interface, l’APN. Enfermé dans le
carcan du double verrouillage, le Conseil de la nation ne peut survivre
et fonctionner dans la transparence qu’à la suite d’un véritable
ravalement. Celui qui rendra effective son autonomie d’institution est
devenu un préalable impératif à toutes les projections allant dans le
sens de la refondation de l’Etat. Car, dans le cas contraire, toutes les
virtualités constitutionnelles apparaitront tôt ou tard pour ce qu’elles
sont. C'est-à-dire rien d’autre que de misérables oripeaux servant de
cache-misère à un Parlement bêlant lorsqu’on lui agite la carotte. Cela
veut dire qu’il y va dorénavant de la crédibilité du régime républicain
où la séparation des pouvoirs sera effective afin que l’Etat puisse
effacer toutes les séquences peu glorieuses durant lesquelles les
cabinets noirs furent plus sollicités que les transparents grands commis
de l’Etat. Mais pour ce faire, il faut commencer par disqualifier les
procédés obliques perceptibles dans la manière de conduire les affaires
publiques et dans la façon de rendre justice aux citoyens lorsqu’ils
estiment leurs droits bafoués. Autant d’exigences que l’on ne saurait
satisfaire sans l’existence d’un pouvoir législatif en mesure de
contrôler et de censurer un exécutif dont la mission est d’administrer
l’intendance de l’Etat. Or, ce Conseil de la nation, qui aurait dû être
le volet complémentaire à l’APN, est de nos jours un concentré de
l’asservissement par le système politique. Devenu l’arrière-cour du
pouvoir, il connut d’ailleurs un étrange limogeage fondé sur une
interprétation spécieuse du règlement intérieur et dont fut victime un
certain Bachir Boumaza. Voilà un épisode qui illustre bien cette
dépendance qui, aujourd’hui encore, est la sienne. Depuis lors, cette
institution apprit à survivre en adoptant un profil bas à l’image du
maître du perchoir qui vient de parler en leur nom à tous.
B. H.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): B. H.

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