Nadji SAFIR(*), Sociologue, chercheur, au soir d’Algérie :: «Il faut sortir de la dépendance rentière»

Lesoir; le Lundi 28 Mars 2016
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Entretien réalisé par Brahim Taouchichet
Observateur averti des «logiques lourdes» qui mettent en mouvement la
société, particulièrement dans le domaine économique à travers ses
retombées et la conduite des affaires du pays, Nadji Safir en appelle à
la sortie urgente du système rentier, unique voie de salut pour parer
aux périls de la raréfaction continue des richesses fossiles. Parce
qu’il ne faut pas hypothéquer l’avenir des générations qui viennent,
car, envers elles, nous avons des devoirs et des responsabilités.

Le Soir d’Algérie : Sociologue, après avoir été actif dans la
recherche, notamment à l’Association algérienne pour la recherche
démographique économique et sociale (AARDES), aux côtés des regrettés M’hamed
Boukhobza, Djilali Liabès et Mohamed Khelladi, ainsi que dans
l’enseignement supérieur, à l’Institut de sociologie de l’Université
d’Alger, vous avez également occupé — de 1984 à 1991 — les fonctions de
chef de département à la Présidence de la République, puis à l’Institut
national des études de stratégie globale (INESG). Vous étiez à des
postes d’observation privilégiés, notamment pour ce qui concerne la
manière dont parviennent les demandes, les propositions, voire les
critiques émanant de la société aux centres de décision politique. Quels
enseignements en tirez-vous maintenant que vous êtes, en quelque sorte,
de «l’autre côté de la barrière» ?
Nadji Safir : Je dois d’abord vous dire qu’en 1984, alors que
j’enseignai la sociologie à l’Université d’Alger, et que j’ai été appelé
à rejoindre la Présidence de la République, même si le poste que j’étais
appelé à occuper n’était pas à proprement parler politique, je me suis
très vite posé de nombreuses questions liées à la question des rapports
entre mes nouvelles fonctions et mon statut de sociologue, impliquant
une autonomie de réflexion, que je me suis toujours efforcé de
préserver. D’ailleurs, en sociologie, c’est un vieux débat qu’illustre
un remarquable essai du sociologue allemand Max Weber, connu dans sa
version française sous le titre Le savant et le politique qui a été
publié chez nous par l’Enag, en 1991, dans le cadre de sa collection El
Aniss, dans une édition précédée d’une présentation dont j’étais
l’auteur. Et dans laquelle je rappelais les principes énoncés par Max
Weber qui insiste sur le strict respect de chacun des deux champs
particuliers — la science et la politique — afin de pleinement préserver
la cohérence de chacun d’entre eux. Principes salutaires que j’ai
toujours respectés dans ma propre pratique et c’est donc en tant que
sociologue, fortement imprégné de culture économique par mes itinéraires
intellectuel et professionnel, que je vais répondre à vos questions.
Mais avec une nuance, dans la mesure où la position du sociologue n’est
nullement incompatible avec celle du citoyen, puisqu’il ne peut couper
le «cordon ombilical» qui le relie à sa société.

Alors, après ces premières remarques introductives, je vous repose ma
question : quels enseignements tirez-vous de ce que vous avez pu
observer en ce qui concerne les rapports entre la société et les centres
de décision politique ?
Pour aller à l’essentiel, je retiendrai une profonde méconnaissance de
la part des centres de décision politique des évolutions réelles de la
société. Elle procède, à la fois, de la faiblesse même des institutions
existantes et réellement opérationnelles en mesure de connaître et
d’apprécier les évolutions de la société — instituts de recherche en
sciences sociales dans les domaines les plus divers ou de sondage ou de
planification ou de prospective, etc. — et de la faiblesse des relations
établies avec le peu d’entre elles qui sont fonctionnelles. Cette
situation trouve en grande partie son origine dans une forte méfiance du
pouvoir politique à l’égard de toutes les institutions en mesure de
conduire une réflexion sur la société toujours perçues, ainsi que les
individus qui les composent, comme présentant un risque de contestation
de son autorité. Alors, évidemment, le pouvoir politique essaie de
développer ses propres instruments qui, pour l’essentiel, sont
constitués par les divers services de sécurité dont l’une des
attributions essentielles a toujours été celle de connaître la société
et de sonder l’opinion publique. Etant donné les diverses contraintes
pesant sur les conditions de fonctionnement de ces services, il est
évident que la qualité de leurs informations, biaisée par une
préoccupation majeure de maîtrise de toute forme de contestation,
n’était pas en mesure de saisir toutes les dynamiques d’une société
complexe. Dans de telles conditions, au final, les évolutions de la
société sont souvent perçues de manière empirique plutôt confuse, en
termes de généralités et d’évidences du sens commun, souvent affirmées
avec beaucoup de véhémence. D’autant plus qu’étant donné la nature du
pouvoir politique et celle d’une grande majorité du personnel qui en
détient les leviers de décision et qui procèdent d’une matrice populiste
prégnante et vivace, tout un chacun est convaincu qu’il connaît bien le
peuple et qu’il sait parfaitement ce que le peuple veut. Pour n’évoquer
qu’une période, mais décisive dans l’histoire récente du pays, ce sont
ces déficits relatifs à la connaissance de la société qui conduiront aux
dysfonctionnements à l’origine de nombreuses décisions hasardeuses
prises à la fin des années 1980 et au début des années 1990 et qui ont
fini par conduire le pays à l’évidente impasse de décembre 1991, puis à
ses douloureuses conséquences.

Cela dit, un quart de siècle après 1991 que vous venez d’évoquer, il
est évident qu’en 2016 nous sommes dans une autre Algérie, ne serait-ce
que par le nombre de ses habitants qui, aujourd’hui, dépasse les 40
millions d’habitants. De votre point de vue, quelles sont les logiques
les plus significatives qui caractérisent les évolutions de la société
algérienne au cours de ces deux dernières décennies ?
Pour reprendre vos propos, nous sommes dans une autre Algérie dans
laquelle l’une des logiques les plus significatives est constituée par
une nette reprise de la natalité, illustrée par le fait qu’en 2014, et
pour la première fois de son histoire, le pays a enregistré plus d’un
million de naissances vivantes. Outre cette première logique — lourde de
conséquences pour l’avenir — j’en vois sept autres : la deuxième est
celle que représente une emprise grandissante dans toute la société de
ce qui s’articule autour de l’objectif d’accaparement de la rente liée à
la valorisation des hydrocarbures qui devient une préoccupation majeure
pour tous les acteurs sociaux. La troisième, en partie en lien avec la
précédente, concerne l’importance croissante de l’économie informelle
qui a fini par constituer un espace social de plus en plus important et,
à certains titres, autonome et dont les modalités de fonctionnement le
font clairement apparaître comme représentant de puissantes forces
économiques. La quatrième s’articule autour de l’importance grandissante
que prend un attachement renouvelé aux principes de l’Islam, tels que
réinterprétés sur la base de lectures littéralistes de la tradition
islamique et qui se manifeste de manière ostentatoire en tant que
marqueur social et identitaire fort. La cinquième procède également
d’une problématique identitaire puisqu’elle concerne l’affirmation de
particularismes linguistiques prenant notamment la forme de différents
types de langue amazighe ou bien encore de cultures locales singulières
et qui peuvent se transformer en projets de sauvegarde d’une identité
régionale. La sixième est porteuse de l’émergence de l’individu en voie
d’émancipation des différentes formes de solidarité primaire qui,
pendant longtemps, ont constitué pour lui un carcan limitant fortement
ses capacités de mouvement et d’expression. La septième concerne les
femmes dont les remarquables performances dans le système éducatif et la
présence croissante dans l’espace public sont en train de renforcer leur
impact sur les évolutions de la société. La huitième est celle liée à la
poursuite d’un rythme élevé d’urbanisation engagé depuis longtemps et
que les évènements des années 1990 ont accéléré.

De toutes ces évolutions que vous venez d’évoquer, quelles sont
celles qui vous semblent les plus importantes en ce sens qu’elles
contribuent à structurer la société ?
Incontestablement, la plus importante est la deuxième qui finit par
générer ce que j’appelle un processus de «rentiérisation», en ce sens
que la logique de rente finit par s’imposer à tous les acteurs sociaux,
en leur dictant leurs attitudes et actions. De manière plus générale,
dans le contexte rentier dominant, tous les acteurs sociaux articulent
fondamentalement leur stratégie en essayant de se positionner de manière
à capter au service de leurs intérêts le maximum d’effets positifs de la
redistribution de la rente liée à la valorisation des hydrocarbures. Or,
cette recherche de maximisation d’avantages ­— matériels ou symboliques
— n’est pas fondamentalement basée sur un effort physique ou
intellectuel à déployer en conséquence et en proportion duquel serait
obtenu le résultat escompté. En fait, le bénéficiaire supposé va
toujours arguer de droits légitimes fondant sa revendication en vue de
retirer, sous les formes qu’il estime être les plus appropriées, des
avantages lui permettant d’améliorer les conditions de ses propres
logiques de mobilité sociale ascendante. C’est ainsi que s’installe dans
toute la société une «mentalité de rentier» qui consiste à déployer le
minimum d’effort pour obtenir le maximum d’avantages et qui va
s’appliquer dans tous les domaines d’activité. L’un des plus
significatifs – et en même temps des plus scandaleux – est certainement
celui de l’enseignement qui, lui aussi, est gangréné par la logique
rentière qui, dans le cas d’espèce, fait de la réussite à un examen ou à
un concours un droit aussi légitime que celui de bénéficier d’une
subvention publique pour le prix du lait ou de l’électricité. De ce
point de vue, le comble a été atteint lors de l’examen du baccalauréat
en juin 2013, puisque, lorsque des sanctions légitimes ont été prises
contre des fraudeurs, non seulement eux-mêmes ont publiquement protesté
à Alger, mais leurs parents les ont soutenus et en ont fait autant. De
tels phénomènes sont des illustrations concrètes de ce processus de «rentiérisation»
qui constitue certainement l’une des logiques les plus puissantes
structurant la société.
En dévalorisant les notions d’effort et de mérite et en la faisant
entrer dans une compétition féroce qu’illustre bien une expression aussi
horrible que «tag ’ala men tag» - inconnue de ma génération - qui est
révélatrice d’un état d’esprit dévastateur trouvant son origine dans le
processus de «rentiérisation».
Cela dit, car il ne faut jamais négliger les intuitions et les visions
dont sont porteurs les poètes, l’une des analyses les plus fines des
évolutions de la société algérienne contemporaine est certainement celle
que nous a livrée le regretté Mustapha Toumi dans un texte aussi beau
que subtil, relevant d’une lecture à plusieurs degrés - «Soubhan Allah
Ya Ltif» - et qui a été si magnifiquement interprété par le véritable
monument national qu’aura été Hadj M’hamed El Anka.

Les nombreux problèmes que vivent les jeunes se présentent comme des
éléments marquants de la société algérienne d’aujourd’hui. Mais ce sont
aussi les ingrédients d’un «cocktail explosif» s’ils ne sont pas
correctement pris en charge en raison d’une mauvaise gouvernance. Qu’en
pensez-vous ?
D’après les dernières données de l’Office national des statistiques (ONS
- septembre 2015), la population que l’on peut considérer comme jeune -
soit celle âgée entre 15 et 34 ans - représente sensiblement 14 millions
de personnes, soit 36,32% de la population totale. Le problème majeur
que connaissent ces jeunes est fondamentalement celui du chômage - y
compris chez les diplômés -, puisque 82,6% des chômeurs officiellement
identifiés sont âgés de moins de 35 ans et que près de 45% d’entre eux
sont diplômés : soit de l’enseignement supérieur (21,0%) soit de la
formation professionnelle (23,3%), et ce, pour un taux de chômage de
11,2% correspondant à un effectif de 1 337 000 personnes. Par ailleurs,
les salariés non permanents et apprentis représentent un effectif de 2
855 000 personnes et les aides familiaux 155 000. Dès lors, si l’on
considère l’ensemble formé par les salariés non permanents et apprentis,
les aides familiaux et les chômeurs, nous sommes en présence d’un
effectif - tel qu’officiellement recensé - de 4 347 000 personnes dont
le statut économique est instable. En fait, il s’agit d’une partie
importante de la jeunesse qui peut être essentiellement définie comme
étant dans une situation de vulnérabilité en termes d’emploi. Quelles
que soient les diverses formes que cette vulnérabilité peut
effectivement prendre : chômage, sous-emploi, emploi non permanent ou
emploi dans l’économie informelle. Voire, en y incluant celle d’un
emploi plus ou moins formalisé, mais faiblement rémunéré et justifiant
la désignation de la personne concernée comme «travailleur pauvre». Le
vaste groupe social ainsi constitué, fondamentalement caractérisable par
le fait d’être majoritairement composé de jeunes, peut être désigné par
le concept de «précariat», initialement apparu dans les sociétés
européennes. Construit en fusionnant précarité/précaire avec salariat
et/ou prolétariat, ce concept est de plus en plus utilisé par des
sociologues et des économistes dans leurs analyses des évolutions des
sociétés contemporaines.
Sur la base des diverses données publiées par l’ONS et d’estimations
personnelles, ce groupe devrait actuellement comprendre entre 5 et 6
millions de personnes, majoritairement jeunes et de sexe masculin.
Et ce sont ces jeunes au statut précaire qui vont constituer la base
sociale des diverses formes d’incivilité et de violence qui, au
quotidien, parcourent la société. De ce point de vue, les évolutions en
cours dans beaucoup de pays arabes - et qui ont commencé avec l’acte de
désespoir d’un jeune Tunisien au statut précaire, Mohamed Bouazizi, à la
fin de l’année 2010 - sont très typiques de ce qui, demain, peut se
produire n’importe où. Pour reprendre l’expression de «cocktail
explosif» que vous avez utilisée, je dirai que son principal ingrédient
est constitué par la précarité du statut de millions de jeunes qui, dans
toutes les sociétés arabes, considèrent qu’ils n’ont plus d’autre espoir
que celui d’un acte de révolte.
L’exode massif des populations rurales vers les villes, aggravé par les
évolutions enregistrées durant «la décennie noire» a eu pour conséquence
que, de plus en plus, les populations urbaines sont constituées par des
ruraux qui ne le sont plus, mais qui ne sont pas encore des urbains. De
fait, ne sommes-nous pas dans une situation qui relève typiquement de
l’analyse d’Ibn Khaldoun sur les relations entre les villes et les
campagnes ?
La question des relations villes/campagnes tout à fait fondamentale dans
l’œuvre d’Ibn Khaldoun garde beaucoup de sa pertinence dans l’analyse
des sociétés arabes. En Algérie, il faut d’abord évaluer les graves
conséquences de la période de la guerre de Libération nationale au cours
de laquelle une partie importante de la population rurale, arrachée par
la force à ses conditions de vie, a été soit cantonnée dans des camps de
regroupement, en raison de la multiplication par les autorités
militaires françaises des zones interdites, soit contrainte de se
réfugier au Maroc et en Tunisie. En 1962, ces populations «déracinées»,
étant donné les conditions difficiles prévalant dans leurs régions
d’origine, ont souvent été amenées à rejoindre des villes aux modes de
vie desquels elles n’étaient nullement préparées. A ces premières vagues
de nouveaux urbains des années 1960 se sont ajoutées celles de la
«décennie noire» que vous évoquez et c’est ainsi qu’aujourd’hui le pays
connaît un taux d’urbanisation de l’ordre de 70% et qu’à l’horizon 2050,
selon certaines estimations, il devrait se situer autour de 82/85%.
Or, ce même taux au recensement de 1966 - le premier entrepris après
l’indépendance - n’était que de 33% ; soit, sur cette période de 50 ans,
un rythme d’augmentation de la population urbaine extrêmement élevé qui,
en aucun cas, n’est compatible avec ce qu’aurait dû être, pour les
différentes vagues de population successivement installées dans les
villes, un apprentissage progressif réellement significatif des
conditions de vie en milieu urbain. C’est donc dans un tel contexte
d’urbanisation effrénée qu’il faut resituer la dialectique khaldounienne
«’umran badaoui/’umran hadhari» qui, bien sûr, ne prend plus les formes
idéal-typiques, telles que décrites par leur concepteur, de tribus
venant des campagnes se lançant à l’assaut de cités qu’elles vont
conquérir en usant de la violence, et ce, grâce à la force de leur «’assabiya»
(«esprit de corps»).
Il n’en demeure pas moins qu’en Algérie, sur une longue séquence
historique qui irait des lendemains de la Seconde Guerre mondiale - avec
la rupture fondamentale que représente la répression coloniale de mai
1945 - à nos jours, le cœur même du schéma khaldounien garde toute sa
pertinence.
En raison, d’une part, de l’importance du transfert de populations des
campagnes vers les villes et qui, d’une manière ou d’une autre, y
conservent intactes leurs logiques de «’assabiya». Et, d’autre part, de
la marginalisation qu’ont connue sous de multiples formes les élites
urbaines, dans les divers processus de constitution et d’émergence des
élites dirigeantes du pays.

Dans le même temps que ces phénomènes négatifs sont identifiables,
des évolutions plutôt positives se dessinent concernant les femmes. De
quoi ces évolutions sont-elles révélatrices et porteuses à votre avis ?

En ce qui concerne les femmes, incontestablement, des évolutions
positives peuvent être relevées qui procèdent de trois ordres de
dynamiques convergentes : celles acquises grâce à des luttes engagées de
longue date par le mouvement des femmes, celles initiées de manière
volontariste par le pouvoir politique dont le recours au principe de
quotas et celles résultant d’une accumulation de processus liés à la
mise en œuvre de politiques publiques, notamment en matière d’éducation
et de santé. A ces dynamiques, plutôt d’ordre macrosociologique, il
convient d’en rajouter certainement d’autres, d’ordre plus
microsociologique en lien direct avec des évolutions en cours au sein de
la famille et qui conduisent à une responsabilisation croissante de la
jeune fille et de la femme. Et même d’ordre psychologique qui conduisent
souvent les femmes à investir plus que les hommes dans l’éducation en
laquelle elles voient un moyen d’émancipation par rapport à leur statut
initial, perçu comme leur assignant une infériorité intrinsèque contre
laquelle elles réagissent. Cela dit, bien évidemment, le tableau ne doit
pas être idéalisé et les femmes continuent de vivre beaucoup de
problèmes dont, en premier lieu, celui de l’emploi qui, contrairement à
ce que l’on peut penser, est bien loin d’avoir été conquis par elles. En
effet, d’après les dernières données disponibles au niveau de l’ONS
(septembre 2015), le taux d’activité économique des femmes n’est que de
16,4%, alors qu’il est de 66,8% chez les hommes ; soit un écart très
important pour cet indicateur significatif qui mesure le taux de
participation à la force de travail de la population âgée de 15 ans et
plus.
En ce qui concerne la population occupée du moment, elle est de 10 594
000 personnes, dont seulement 1 934 000 femmes, soit 18,3%. Les chiffres
parlent d’eux-mêmes et mettent en évidence une faible participation des
femmes au monde du travail ; et j’ai envie d’ajouter le qualificatif de
formel, car, en effet, il y a tout «le monde du travail de l’informel»
dont les dynamiques ne cessent de se renouveler et auquel participent
hommes et femmes. Ceci dit, concernant la situation des femmes dans le
pays et son évolution, il convient d’en dire qu’elle ne pourra jamais
être perçue comme pleinement satisfaisante et qu’elle doit demeurer un
domaine privilégié d’actions multidimensionnelles allant dans le sens
d’une permanente promotion du droit des femmes. C’est dire que les
combats autour de la cause de l’émancipation des femmes – dans notre
société, comme partout ailleurs dans le monde — ne sont pas près de
s’arrêter. Et, de ce point de vue, je reste convaincu que, pour
reprendre la belle formule du poète français Louis Aragon : «La femme
est l’avenir de l’homme.»

Vous appelez régulièrement à sortir du système économique rentier
dans lequel nous vivons. En quoi vous paraît-il critiquable ?
Fondamentalement parce que, s’agissant de ressources fossiles,
constituant donc un stock donné, comme dans le cas de toute autre
richesse naturelle non renouvelable, l’exploitation des hydrocarbures
correspond, au départ même, à la destruction irréversible d’une richesse
nationale, car directement assimilable à la consommation non productive
d’un capital qui appartient à l’ensemble de la société, en y incluant
aussi les générations futures à l’égard desquelles nous avons des
devoirs. En conséquence, elle ne peut en aucun cas, en tant que telle et
a priori, être considérée comme entraînant une augmentation de la
richesse nationale, ainsi qu’elle est, à tort, considérée par toutes les
méthodes et procédures de la comptabilité nationale — que ce soit en
Algérie ou ailleurs — et qui ont besoin d’être complètement révisées. En
effet, si les ressources de la rente liées à l’exploitation des
richesses du sous-sol sont consacrées à une consommation collective ou
individuelle qui ne conduit donc pas à un investissement dans des
secteurs effectivement créateurs de richesse et, ipso facto, ne crée pas
les conditions d’un développement durable, cela revient à dire qu’en
réalité le pays s’appauvrit, puisqu’il détruit une source non
renouvelable de richesse potentielle, sans en créer une nouvelle. C’est
dire à quel point une croissance économique reposant de manière aussi
forte sur la valorisation des hydrocarbures constitue en réalité un
symptôme de dysfonctionnements graves en termes de création réelle de la
richesse nationale. Ceci dit, avant de poursuivre notre entretien, trois
remarques importantes s’imposent : la première est de rappeler que la
critique de la rente liée à la valorisation des hydrocarbures, comme
source essentielle de formation de la richesse nationale, ne signifie
nullement la remise en cause du principe, absolument fondamental,
d’intervention majeure de l’Etat, à la fois, dans la régulation centrale
du secteur des hydrocarbures, comme attribution régalienne majeure, et
dans les diverses activités liées à la production et au transport, par
le biais d’opérateurs publics. L’enjeu essentiel est bien celui de la
manière dont sont utilisées les ressources générées par la rente qui, au
lieu de financer, entre autres, des consommations individuelles et
collectives doivent prioritairement être orientées vers des activités en
mesure d’assurer le «remplacement» des richesses détruites qui les ont
générées : prioritairement des secteurs liés à la maîtrise sociale de la
science et de la technologie et certains secteurs de production de biens
et de services, tous ciblés de manière à assurer au pays une insertion
dynamique dans la compétition économique mondiale. La deuxième remarque
pour tout de même rappeler à vos lecteurs la notion de «malédiction des
ressources» - en anglais, «resource curse» - qui vise à rendre compte du
fait que, sous bien des cieux, les économies ayant essentiellement fondé
leur développement sur l’exploitation de ressources naturelles leur
procurant une forme de rente ont systématiquement réalisé des
performances beaucoup plus faibles que celles des «autres» économies. La
troisième remarque est de constater que ce n’est pas parce qu’elle est
en grande partie financée par des ressources rentières que la croissance
économique - même contestable, telle qu’actuellement saisie par la seule
augmentation annuelle formelle du produit intérieur brut (PIB) -
n’existe pas et que ses effets directs - notamment en termes
d’amélioration des revenus des ménages et des performances des
indicateurs sociaux - liés à la politique de redistribution des
ressources rentières, ne sont pas bien réels.

Maintenant que vous avez précisé votre pensée sur la critique du
système rentier, comment l’hypothèse d’une sortie de ce système vous
semble-t-elle possible alors que le pouvoir politique en place a
«corrompu» toute la société par une redistribution des ressources
rentières qui, directement, contribue à renforcer sa base sociale ?
Il faut d’abord être conscient que le pays n’a aujourd’hui plus d’autre
choix que celui de sortir de cette dépendance rentière qui est en train
de miner les fondements de sa stabilité et qui, de toutes les façons,
repose sur l’exploitation de ressources limitées et pour lesquelles il
n’est pas particulièrement bien doté. En effet, selon les avis de bien
des spécialistes de la problématique nationale des hydrocarbures, les
réserves nationales - notamment en pétrole, mais également en gaz, à
terme - ne semblent pas considérables et, en tout état de cause, leur
exploitation devra prendre en charge une augmentation soutenue de la
demande interne elle-même. Ce qui, bien évidemment, réduit d’autant les
capacités d’exportation du pays et donc d’accumulation éventuelle de la
rente, si tant est que les conditions du marché international permettent
encore d’en générer une de niveau satisfaisant eu égard aux besoins de
la société algérienne ; étant entendu que la population du pays devrait
atteindre sensiblement 56 millions d’habitants en 2050. Face à ces
contraintes, une des réactions possibles du pouvoir politique peut être
de chercher à identifier de nouvelles sources de rente, telles que les
hydrocarbures non conventionnels ou éventuellement l’énergie solaire
dans le cadre de partenariats avec des entreprises étrangères ou encore
certaines mines, mais de telles perspectives semblent limitées. Et c’est
pourquoi, en l’absence d’autres solutions rentières immédiatement
possibles, mais à moyen terme imaginables, tout se passe comme si
l’hypothèse d’une sortie du système rentier en place devait finalement
s’imposer au pouvoir politique. Dès lors, tout se passe comme si cette
sortie, que l’on aurait pu imaginer se dérouler il y a quelques années
encore dans un contexte économique et financier bien plus favorable, va
devoir être conduite dans un contexte plus difficile, particulièrement
contraignant. Et ce, tant au plan national, en raison de l’augmentation
intervenue de la demande sociale, qu’au plan international étant donné,
à la fois, la relative atonie de la croissance mondiale et les
perturbations qui affectent les équilibres stratégiques internationaux.

Dans de telles conditions, le fait que le pouvoir politique dispose
d’une base sociale liée à la redistribution des ressources rentières que
pendant longtemps il a assurées n’est pas nécessairement garante de la
démarche envisagée. En effet, cette base sociale a pris «des habitudes»
probablement «mauvaises» mais qui n’en sont pas moins bien réelles et
qui sont directement liées à l’importance des transferts sociaux dont le
niveau très élevé - de l’ordre de 30% du PIB - risque de devoir être
réduit dans des proportions restant à déterminer. En termes
d’affectation de ressources, ce sera donc un délicat équilibre à trouver
entre la contrainte d’une indispensable rigueur économique et financière
et la nécessité du maintien d’un niveau de protection sociale qui a
longtemps fonctionné auprès de la société comme garant d’un pacte social
assurant une stabilité politique.
B. T.
taouchichetbrahim@ymail.com

* Nadji Safir est chargé de cours à l’Institut de sociologie de
l’université d’Alger. Ancien chef de département à la Présidence de la
République et à l’Institut national des études de stratégie globale (INESG)
à Alger. Ancien chef de division du développement social à la Banque
africaine de développement (BAD) et ancien représentant-résident de la
BAD à Madagascar. Membre du Conseil scientifique de l’Institut de
recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (IREMMO) à Paris.
Consultant international.

Categorie(s): entretien

Auteur(s): lesoir

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