Tendances: Danse avec les mots

Lesoir; le Mercredi 25 Decembre 2013
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Youcef Merahi
merahi.youcef@gmail.com
Les
mots régentent ma vie, portent en eux mes rêves les plus fous, indiquent
à mon regard les travers du pays, le mien, et s’évertuent à opposer à
mes angoisses le dur désir de durer de – ô combien — d’écrivains, d’ici
et d’ailleurs. Les mots sont un refuge, pour dire l’état et la fonction
du moment. Ils forment le vecteur fondamental de la communication, pour
éviter la mutité et le silence. Plus les mots s’appauvrissent, plus ils
disparaissent du champ lexical et plus il est fait recours au génie de
l’Autre. Nous utilisons à longueur de journée des mots où la mixité est
une facilité de parole, quand tout simplement, nous fabriquons notre
pensée à l’aide des mots d’autrui. Ce que je fais, en ce moment.
J’emprunte (c’est plus qu’un emprunt, c’est une nécessité vitale) des
mots, fatalité historique, seconde nature, au «maître d’antan» pour vous
proposer cette danse des mots.
A, comme Algérie. Algérie, pays de Massinissa, du million de martyrs, de
l’émir Abdelkader, de la guerre de sept ans, de la Mitidja, du Sahara
fécond en richesses, de mille deux cents kilomètres de littoral, des
montagnes du Djurdjura, de Constantine l’altière, d’El Oued aux mille
coupoles, du fier pays chaoui, de trente-six millions d’âmes, de la
Méditerranée, de l’auguste olivier et pays des Algériens. V’là pour le
côté carte postale ! Mais aussi, pays qui se shoote au pétrole, qui
sniffe son gaz naturel, qui bétonne ses terres agricoles, qui se «gérontocratise»,
fi de la jeunesse qui brûle sa vie au gré des humeurs de la mer et des
passeurs de tous acabits, qui se «dodanise», qui fuit vers l’avant, qui
«papivorise» son administration, qui virtualise sa politique et qui
«sinistrose» son quotidien.
B, comme Boumediène. Colonel. Oujda. Armée des frontières. Est. Ouest.
Equilibre régional. Programme spécial. Craint. SM. Regard courroucé. Dit
«le Suédois». 19 juin 1965, redressement révolutionnaire. Exit Ben
Bella. Mis hors circuit. Aux oubliettes. Service national. Barrage Vert
des bidasses. Charte nationale (dite aussi «tarte nationale»). Conseil
de la révolution. Enigme politique. Front du refus. Quararna.
Nationalisations, fierté du peuple. Décès subit. Maladie
incompréhensible. Empoisonnement ? El Alia, cimetière des grands. «Ayna
nadjid el-kalimat (les mots) ya Boumediène ?»
C, comme clan. Le plus célèbre, attesté par les historiens, fourre-tout
politicien, est le «clan d’Oujda».
D, comme Districh. Qui de nous s’en rappelle ? Ainsi que toutes ces
sociétés nationales qui ont fini de «sonner». C’est quoi déjà comme
entreprise ? Celle de la Gestion socialiste des entreprises. G.S.E, pour
faire court. Comme la Sonacome. La SNVI. ça a cessé de sonner, de
partout. Et ça a sonné le glas du monopole. Vente concomitante : une
pochette de café, à condition d’acheter avec une paire de serre-joint.
Oui, c’est historiquement vrai, comme l’étaient les Souks-el-Fellah. Et
les villages socialistes. Reste la Sonatrach : nous sommes à quel
chiffre, au fait ?
E, comme enfance abandonnée. L’adoption n’est pas permise par le droit
musulman. Oui, pour la kafala. Une forme hypocrite de l’adoption.
Passons. Une question à un douro : jusqu’à quand ces enfants
supporteront-ils l’erreur d’adultes inconscients ?
F, comme Feraoun. Mouloud de son prénom, instituteur, pédagogue, il a
laissé une œuvre qui dérange encore, de nos jours. (D)écrire son village
a été perçu comme une faiblesse de la part de cet écrivain. Comme si on
ne pouvait pas prétendre à l’universalité en partant de taddert ! Par
ailleurs, on n’arrive pas à parler de Feraoun, sans lui accoler le nom
de Camus. Comme s’il y avait une filiation parentale. Je ne saisis pas
encore ce jeu. Malsain, il l’est assurément.
G, comme gaz. Pas celui que nous consommons, déjà. Que nous exportons,
surtout. Il y a l’autre gaz. Celui de la roche ! Notre sous-sol en
regorge, semble-t-il. Il est question de le percer et de le
rentabiliser. Voilà, encore, une autre rente qui va obscurcir l’avenir
d’une autre génération. (N.B. La girouette ne tourne pas, me dit un
philosophe de village, seul le vent change de direction. Juste, pour un
autre «G».)
H, comme histoire. Une autre question à un douro : faut-il l’écrire ? Et
l’enseigner à nos enfants ? Laquelle ? Notre histoire ? Ou vos
histoires, messieurs les dirigeants ?
I, comme immolation. Les bonzes, lors de la guerre du Viêtnam, ont lancé
cette forme suprême de contestation. S’asperger d’essence, craquer une
allumette ou un briquet, et flamber dans d’atroces souffrances. Le jeune
de Sidi Bouzid, en Tunisie, est parti, pour rien. Comme les nôtres,
d’ailleurs. La révolution du jasmin ? Mon œil, oui. Parole de
journalistes occidentaux, en mal d’exotisme. La révolution tunisienne
sent la harissa salafiste à plein nez. Alors, basta avec l’essence et le
feu : ne faites pas plaisir à ceux qui vous empêchent de vivre votre
vie, vivez-la pleinement et gâchez-leur leur koursi.
J, comme jacobin. Il faudra bien, un jour, que les partisans d’une
démocratie centralisée revoient leur copie. Et si chacun jardinait son
jardin, à sa manière ! L’Algérie jacobine n’est plus de mise. On est
nombreux à le penser. Passons à une autre forme de l’Etat !
K, comme Kateb. Ils étaient deux, Mustapha et Yacine. Morts le même
jour, si ma mémoire est bonne. Nedjma illumine toujours le ciel de la
littérature algérienne. Intemporelle. Géniale. Algérie. Femme aimée. On
peut aimer un pays, comme on aimerait une femme. Yacine, écrivain
turbulent. Mustapha, comédien racé. Ils manquent à l’Algérie.
L, comme légitimité. Rappelez-vous de ce mot d’ordre de légitimité. Il a
fait fureur dans les années soixante-dix. Désormais, d’autres
légitimités constellent le ciel de notre pays. Fils de… Beau-frère de…
Neveu de… Frère de… Né à… Terminez, pour moi, le listing. Merci.
M, comme malfaçon. On se rend compte en Algérie, sabah el-khir, que les
containers qui transitent par nos ports ne contiennent pas seulement une
marchandise saine. On peine à s’en rendre compte, sauf qu’avec les
derniers accidents domestiques dus au monoxyde de carbone, on commence à
se poser des questions. La khorda rentre chez nous, en toute liberté.
Faut-il fermer les boutiques du Hamiz, à une encablure d’Alger ?
N, comme nanotechnologie. Nanotechnologie : l’avenir de l’Algérie. Quid
de l’agriculture ?
O, comme œil. Mon œil pour certaines déclarations de certains ministres
algériens. J’y reviendrai, s’il le faut, prochainement.
P, comme pétuner. J’emprunte ce verbe à Bernard Pivot. Le pétun fait un
tabac dans notre pays. On le fume par la bouche, c’est du doukhane. On
le fume par le nez, c’est de la chemma retba. On le place sous les
lèvres, c’est de la harcha. D’autres pétunent comme ils le peuvent : de
poésie, de harga, de drague, de frime, de boulitique, d’errance du
sur-place…
R, comme rameur. Ils sont nombreux ceux qui rament à contre-courant de
leur réalité. Qui radotent. Qui se la ramènent. Qui rapportent comme des
sloughis. «R», comme air. De l’air !
S, comme soliloque. Titre d’un recueil de poésie de Kateb Yacine.
Beaucoup d’entre nous soliloquent, en s’entendant parler à soi-même.
T, comme tartuffe. J’en rencontre, en ce moment, des grands, des
petites, des ronds… (Un peu comme dans la chanson de Pierre Perret) qui
me pompent l’air. Alors, prenez votre mouchoir et passez votre route.
U, comme ulcérer. L’Algérien l’est du matin au soir. Pour un oui. Pour
un non. Une épaule cogne, malencontreusement, une autre et, hop, il «s’ulcérise».
Pour tout. Pour rien.
V, comme vacuité. Faire le vide, c’est salutaire. Mais être dans un état
de vacuité, c’est titiller la mélancolie qui appelle une thérapie.
W, comme wahhabisme. Doctrine politico-religieuse imposée à coups de
milliards de pétrodollars et à coups de lavage de cerveau. Elle est
désormais à demeure.
X, comme l’avant-dernière lettre de l’alphabet. On aurait pu se passer
de celle-ci. Franchement, elle ne sert qu’à indiquer un certain type de
films.
Y, comme Yamaha. Je pense à Moh Yamaha, ce supporter du CRB, assassiné
par les intégristes algériens. Personnage d’un roman de Rachid
Boudjedra.
Y. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): Y. M.

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