Conférence sur les luttes sociales et le pouvoir politique, Nacer Djabi : “Le régime a peur !”

Liberte; le Mercredi 13 Juin 2018
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Aujourd’hui, l’essentiel des dynamiques sociales sont portées par les syndicats autonomes.

Les années à venir s’annoncent visiblement compliquées pour le régime. Confiné dans sa “tour d’ivoire”, coupé des réalités sociales, hostile au changement, confronté à plusieurs “zones de turbulences” et incapable au compromis — attitude qu’illustre le bras de fer entre le ministère de la Santé et les médecins résidents —, le régime, confit dans la culture passéiste, n’hésitera pas à recourir à la violence pour étouffer toute velléité de remise en cause de l’ordre établi.
La prédiction n’est pas d’un homme politique, ni d’un diseur de bonne aventure, mais du sociologue Nacer Djabi. Invité lundi soir par l’Initiative pour la refondation démocratique (IRD) pour une conférence-débat autour du thème “Luttes sociales et pouvoir politique”, Nacer Djabi a estimé qu’“il y a des mutations dans la société qui font peur au régime”. “Le contexte international, la question économique et l’absence de base sociale déterminent le jeu politique”, soutient-il. Selon lui, l’enjeu pour le régime aujourd’hui est comment “transférer le capital du public au privé”, une entreprise qui n’est pas sans susciter des “bras de fer”. “Il y a des prémices qui indiquent que ceux qui vont gouverner lors des prochaines années vont recourir à la violence.” N’eurent été les pressions étrangères, le régime aurait tout étouffé car il est arriéré et ignore ce qui se passe dans le monde”, dit-il. Parmi les mutations notables, figure notamment l’évolution du syndicalisme en Algérie. Aujourd’hui, l’essentiel des dynamiques sociales sont portées par les syndicats autonomes.
“Dans les années 1980, les grèves étaient essentiellement l’œuvre des travailleurs dans le secteur industriel. Et jusqu’à un passé récent, les fonctionnaires, notamment les enseignants, étaient le bras politique du régime”, rappelle Nacer Djabi non sans se demander, comme pour souligner l’éloignement de plus en plus notable du monde du travail du régime : “Qui avait dit que les médecins résidents ou les enseignants allaient faire grève ?” “Le régime a perdu sa base traditionnelle et peine à en trouver une autre. Il y a de plus en plus d’hégémonie de l’argent sur la vie politique”, observe-t-il encore.
Pourtant, assure Djabi, la modernité n’est pas constructible sans “syndicats” et sans “travailleurs”, comme en Europe où ils sont devenus des acteurs de “négociations”, de “médiation” pour “éviter la violence”, mais leur a permis également d’“accéder à un meilleur niveau de vie grâce aux droits arrachés”. “Les dynamiques sociales sont pacifiques, mais le pouvoir refuse de négocier. Cette mentalité, on la retrouve chez le privé qui emploie les deux tiers des travailleurs et qui veut construire la modernité sans syndicats”, relève encore le sociologue. Il ne manque pas également de noter l’absence “d’appui politique” aux syndicats. “Les forces politiques qui appuyaient jadis les travailleurs sont très faibles. Le monde du travail est un orphelin politique.”  Une situation qui s’ajoute à l’absence de solidarité “intersyndicale entre les syndicats autonomes et ceux du secteur public” et à l’ignorance de “l’élite politique du monde du travail”.
“L’élite politique n’est pas moderne, elle ne connaît rien du monde du travail lorsqu’elle n’est pas hostile. Le courant islamiste, lui, est contre le monde du travail. On est devant un monde du travail sans protection politique”, résume Djabi. “L’élite politique est arriérée, elle ignore ce qui se passe dans le monde. Il y a une nécessité de renouveler les mentalités”, conclut le sociologue.

Karim Kebir

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Karim Kebir

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