Développement de la sous-traitance, Tout reste à faire

Liberte; le Mercredi 26 Septembre 2018
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La filière doit s’organiser en pôles de compétitivité en y intégrant des clusters, l’objectif étant de mettre en valeur le savoir-faire local, de devenir une force de proposition incontournable.

Les avis divergent sur la manière dont doivent être réglés les problèmes qui se posent dans le secteur de la sous-traitance. Mais quelle est la bonne alchimie qui devrait permettre aux donneurs d’ordre et aux sous-traitants de faire évoluer ce secteur dans la bonne direction, de le faire émerger ? Tewfik Hasni, expert en énergie, s’arrête sur les objectifs de Sonatrach en matière de sous-traitance, tout en mettant les choses en perspective. Il souligne ainsi que la compagnie nationale des hydrocarbures compte d’ici à 2030 importer pour 20 milliards de dollars en biens et services, tout en prévoyant de réduire ses coûts dans ces mêmes biens et services de près de 600 à 800 millions de dollars et en tablant sur un taux d’intégration de 55% dans la sous-traitance. Cette stratégie d’intégration industrielle vise autant les entreprises publiques que privées. L’expert explique, cependant,  que si la part du privé dans la sous-traitance dans le domaine de l’industrie pétrolière reste dérisoire actuellement, ce n’est pas à cause d’une politique de ségrégation, mais plutôt à cause de la taille des marchés de Sonatrach qui dépassent les capacités des petites et moyennes entreprises. Tewfik Hasni remonte par ailleurs le temps et relève que du temps d’Abdelhak Bouhafs, ancien P-DG de Sonatrach, une stratégie de sous-traitance avait été développée, et son successeur, Nazim Zouiouèche, l’avait poursuivie et concrétisé certains objectifs. Hasni fait observer que bien des choses avaient été accomplies : un plan de développement du raffinage et de la pétrochimie, certification de certains complexes de GNL ISO 14 000… L’expert recommande pour les entreprises privées de petite taille et de taille moyenne de s’orienter vers les services et de profiter de l’essaimage de Sonatrach pour récupérer les compétences techniques leur permettant d’être agréées par la compagnie nationale. Sonatrach vient de s’engager à  accompagner les entreprises de sous-traitance qui souhaitent travailler avec elle. De son point de vue, la meilleure approche à adopter serait une approche fiable cernant les activités dans des technopoles situés au Sud. Adel Bensaci, directeur général de Somemi (Société maghrébine de mécanique de précision et maintenance industrielle), estime, lui, que la compagnie nationale des hydrocarbures cherche aujourd’hui à faire  émerger une industrie de sous-traitance qui soit en mesure de l’accompagner dans son développement. Et, selon lui, Sonatrach a pris conscience de son rôle de véritable locomotive en matière de développement et de promotion de la sous-traitance, en s’associant au privé national. Mohamed Terkmani, qui a rejoint Sonatrach en 1976 et qui y a occupé plusieurs fonctions de direction dont celle de directeur technique, analyse, lui, la question de la sous-traitance sous toutes ses faces et semble en avoir vu le bon et le mauvais côté.

Un taux d’intégration de 55%, objectif démesuré
“Avec la chute des cours du brut en 2014 et le déclin de la production qui ont réduit de moitié les recettes pétrolières, on se rend compte brusquement que les défis énormes que Sonatrach se propose de relever dans le cadre de son plan de développement à l'horizon 2030 sont, de toute évidence, disproportionnés par rapport à ses capacités technologiques, managériales et surtout financières. Elle cherche donc à combler le déficit par tous les moyens notamment par la sous-traitance, afin de réduire ses dépenses en devises et les compenser en dinars”, affirme M. Terkmani, estimant que le problème est qu’une telle initiative, qui aurait dû être entamée, il y a très longtemps pour lui permettre de se développer progressivement avec le temps, est prise en retard et dans la précipitation. Bien sûr, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Mais la question qui se pose est de savoir si on peut bien faire dans la précipitation et en un laps de temps relativement court. Cela est loin d’être évident car les sous-traitants potentiels ayant été négligés pour la plupart, ils n’ont pas eu le temps de se préparer aux tâches multiples et complexes de l’industrie pétrolière. Par conséquent, poursuit-il, il faut s’attendre à ce qu’ils ne soient pas en mesure, pour le plus grand nombre d’entre eux, de répondre aux exigences du cahier des charges et que, dans un premier temps, leur contribution au plan de développement de Sonatrach ne sera pas à la hauteur de ce qu’on attend d’eux, du moins pas dans le court et le moyen terme. Aussi, est-il douteux, selon lui, qu’un taux d’intégration de 55%, soit presque trois fois le taux actuel de 20%, puisse être atteint d’ici à 2030. En tout état de cause, mieux vaut commencer tard que jamais. Ainsi, en accordant à la sous-traitance l’importance qui lui revient et en la lançant au plus tôt avec tous les encouragements et l’accompagnement requis, elle aura, d’après notre interlocuteur, le temps de s’adapter aux exigences rigoureuses de l’industrie et d’être prête à jouer le rôle qui est le sien jusqu’à la fin, encore lointaine, de la vie des gisements. La sous-traitance ne concerne pas que l’industrie pétrolière mais doit s’étendre à tous les autres secteurs d’activité économique, l’objectif étant de réduire au mieux les importations en produisant sur place les équipements, pièces de rechange et matières premières dont a besoin l’économie nationale. Elle entre dans le cadre plus large de la nécessaire diversification de l’économie pour l’affranchir de la dépendance excessive à une mono-rente pétrolière aux fluctuations imprévisibles… Mohamed Terkmani juge qu’actuellement, la sous-traitance hors hydrocarbures en Algérie reste timide à part quelques exceptions. Il suffit pour s’en convaincre, dit-il, de se rendre chez les fournisseurs et les détaillants pour constater que presque tout est importé et lorsqu’un produit local est disponible, on a tendance à s’en méfier, les mauvaises habitudes, héritées de l’époque des importations à tout va, n’ont pas beaucoup changé.

Des objectifs qualitatifs et normatifs
À part quelques exceptions, comme par exemple le MDN qui déclare avoir atteint des taux d’intégration élevés avec l’ambition d’atteindre les 100% dans ses unités de montage de véhicules, il faut s’attendre à ce que l’évolution de la sous-traitance hors hydrocarbures soit encore plus lente que pour les hydrocarbures, car elle ne disposera pas de structures d’accompagnement comparables à celles qu’envisage Sonatrach. Pour ce qui est de savoir si les donneurs d’ordre seront aussi exigeants que Sonatrach, cela va dépendre, bien sûr, explique-t-il, de l’activité concernée. Selon lui, certaines activités seront exigeantes, d’autres beaucoup moins. Les constructeurs automobiles qui s’installent en Algérie, fait-il observer, ont des exigences sévères de sous-traitance pour assurer la qualité de leurs véhicules et la réputation de leurs marques. Elles sont très pointilleuses dans leurs choix et souvent ne trouvent pas ce qui leur convient parce que tel ou tel soumissionnaire n’a pas encore eu le temps d’acquérir le savoir-faire requis pour répondre aux normes. Par contre, poursuit-il, d’autres entreprises préfèrent réduire les coûts de fabrication au détriment de la qualité et sont donc beaucoup moins strictes. Pour accélérer la mise à niveau de la sous-traitance et mieux répondre aux exigences du cahier des charges, Mohamed Terkmani, pense qu’une approche possible serait peut-être d’associer plusieurs sous-traitants dans un même projet, ce qui leur permettrait de mettre leurs compétences en synergie pour produire des équipements, des composants ou des services qu’il leur serait difficile de fournir isolément. Ou encore de s’associer avec des partenaires étrangers maîtrisant les procédés de fabrication recherchés, ce qui permettrait aux sous-traitants locaux d’éviter ou de raccourcir la période d’apprentissage. Pour sa part, Adel Bensaci, directeur général de la Société maghrébine de mécanique de précision & de maintenance industrielle (Somemi),
estime que le privé national est prêt à jouer pleinement son rôle dans le secteur des hydrocarbures, pour peu qu’on lui en donne l’opportunité. Le DG de Somemi explique que l’on doit accompagner des champions nationaux dans la sous-traitance, en leur fixant des objectifs qualitatifs et normatifs, sans quoi on ne pourra pas parler de compétitivité dans ce secteur. Il ajoute que la filière de la sous-traitance doit s’organiser en pôles de compétitivité en y intégrant des clusters, l’objectif étant de mettre en valeur le savoir-faire local, de devenir une force de proposition incontournable et de donner plus de consistance à cette sous-traitance, c’est la seule voie vers une diversification et un développement de l’industrie et de l’économie nationale. Et Adel Bensaci y croit, car, poursuit-il, il y a actuellement de plus en plus de donneurs d’ordre majeurs (des industriels et producteurs algériens) qui font appel à la sous-traitance locale, affirmant qu’il existe un réseau de plus en plus important de sous-traitants, ce qui est encourageant pour l’avenir.

Y. S.

Categorie(s): dossier

Auteur(s): Salami Youcef

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