Hervé Bourges journaliste et auteur à « Liberté », « Les Algériens ont pris du colonialisme les pires défauts des Français ! »

Liberte; le Lundi 27 Novembre 2017
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Hervé Bourges  vient d’écrire un dictionnaire amoureux de l’Afrique. Il est également l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont la plupart sont consacrés à l’Afrique. Il a marqué le paysage médiatique français en qualité de président des chaines de télévision nationales du groupe France-Télévision, puis en qualité de président du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel.  Fondateur de l’école internationale du journalisme de Yaoundé, il a aussi dirigé l’Ecole supérieure de journalisme de Lille et présidé L’union internationale de la Presse Francophone. 

Liberté : En lisant votre « dictionnaire amoureux de l’Afrique », on a envie  de connaître l’Afrique et  d’y aller. C’était votre but ?
Hervé Bourges : Le titre même « dictionnaire amoureux » bien ce qu’il  veut dire,  mais l’esprit de la collection c’est aussi un regard personnel sur le sujet traité. C’est  donc une  approche  de l’Afrique au travers de mon expérience. J’étais l’auteur des « cinquante Afriques » paru en 1979 et lorsqu’on m’a sollicité  c’est parce qu’on savait  que  j’avais une vraie expérience de l’Afrique.

En même temps,  si j’ai voulu faire de ce livre un livre  personnel,  j’ai voulu aussi en faire un livre pédagogique  avec l’idée  que ce serait peut-être le seul livre sur l’Afrique que liraient des gens qui ne connaissent pas le continent. Il ne fallait donc pas  que je m’en tienne  à parler des pays où j’avais  évolué au travers de ma vie personnelle mais  il fallait que je parle d’un ensemble de pays.  J’y parle  donc de gens que j’ai très bien connus,  par exemple, en Algérie, Ben Bella, Bouteflika, etc.  Mais j’y  parle aussi de Mugabe, bien évidemment, parce que c’est un personnage marquant dans l’histoire de l’Afrique, en bien comme en   mal comme on le sait.

J’ai essayé  de parler  à la fois de  l’histoire, de  la géographie,  de la culture,  de la politique et de  la vie des gens. En Afrique je ne me suis pas contenté d’être un petit fonctionnaire ne sortant jamais de son bureau, j’ai connu aussi bien des chefs d’état que les gens des quartiers. J’ai connu Aïn  Arnat  à l’époque où c’était encore  un petit village et j’ai connu Alger ;  j ’ai connu Ben  Bella et Bouteflika  et j’ai connu Miloud Begag le fils du muezzin de la mosquée de Sétif,   aujourd’hui grand père , qui  reste mon ami et me téléphone toutes les  semaines.

C’est cette connaissance du peuple d’une façon générale   qui m’a permis   de parler des gens et de ce qui les intéresse,   de la musique qu’ils écoutent, de ce  qu’ils mangent, de la  richesse de la  cuisine africaine , pas seulement celle de l’Algérie ou du Maghreb , de leurs habits, de la façon dont ils les portent, et de toute l’histoire des tribus. Tout cela pour que les amoureux de l’Afrique  s’y retrouvent. Et c’était   d’autant plus facile  qu’ ‘un dictionnaire amoureux cela  va de A à Z : A  comme abacost, Z comme  Zidane

Vous auriez dit : « J’ai tout appris par l’Algérie et l’Afrique »,  pourriez-vous en dire plus ?
Oui,  sauf que ce n’est pas exactement ce que j’ai  dit, mais peu importe. Lorsqu’on  me demande ce que je retiens de ma vie, je réponds «  l’Afrique, et l’Algérie en particulier, m’ont appris la patience et la fraternité »… deux choses qu’on ne trouve plus guère dans nos pays européens.

La patience, car j’étais quelqu’un d’impatient qui réagissait trop vite.  En Afrique je me suis rendu compte que pour  connaître les choses et les gens il était nécessaire de prendre son temps,  de ne pas voir d’avis définitif dès qu’on rencontrait  quelqu’un ou qu’on se trouvait dans une situation,  il fallait toujours  prendre le recul nécessaire  Et la fraternité parce que j’ai le souvenir de gens qui sont restés pour moi  plus que des amis, des frères.

En  Algérie par exemple pendant la période du ramadan, moi qui ne suis pas musulman,    il m’arrivait de faire  carême parce je travaillais selon les mêmes horaires  que tout le monde et,  comme je m’arrêtais en même temps que les autres,  j’étais tout heureux d’aller le soir manger une bonne chorba bien chaude chez mes amis.

D’où vous est venue  cette passion pour l’Afrique ?

Je n’en sais rien, mais pour ne rien cacher je vais faire une confidence : j’ai  pris ma liberté  très jeune,  et  voilà sans doute une réponse à « Pourquoi l’Afrique ?»

Je suis issu  d’une famille, que je ne renie pas naturellement,  mais qui était  une famille assez bourgeoise, un petit peu fermée sur elle-même et au sein de laquelle je me suis vite trouvé  à l’étroit.

A seize ans j’ai annoncé  à mon père - qui  n’aurait eu aucune objection à entretenir l’étudiant que j’allais devenir -  que je  souhaitais me débrouiller seul, sans rien demander personne.  Et j’ai commencé à gagner ma vie pour financer mes études de journalisme, ce qui m’a permis de m’ouvrir  très tôt sur l’extérieur. Par la  suite,  je me suis rendu compte la vie  seulement en France était aussi assez confinée  et j’ai eu  envie de découvrir le monde.

Il  se trouve que, par le hasard des choses, j’ai été appelé en Algérie, en pleine guerre,  pour y pour faire  mon service militaire. Tous les gens qui m’ont connu là-bas savent qui j’étais.  Même si j’étais opposé à la guerre d’Algérie et si j’écrivais des articles contre la guerre d’Algérie, je n’étais ni un déserteur ni un objecteur de conscience et, j’ai accompli mes  trente mois de  service militaire à Sétif sur la base d’hélicoptères d’Aïn Arnat.

C’est ainsi  que j’ai découvert l’Algérie  et que j’en suis tombé amoureux.  Par la suite j’ai décidé d’y retourner et quand Ben Bella m’a fait  cette proposition  absolument ahurissante, je dis bien ahurissante, de rejoindre son cabinet au lendemain de l’indépendance, j’ai tout de suite accepté. L’aurais-je fait quelques années après ? Je ne sais pas…

A mon retour  d’Algérie,   je me suis vite  rendu compte  qu’en France j’étais bloqué à cause de ce passage  au cabinet des dirigeants de l’Algérie indépendante.  J’ai décidé d’aller prendre l’air ailleurs et je suis parti en Afrique dès qu’on  m’a proposé  de créer à Yaoundé une école internationale de journalisme.

 

Justement l’Algérie et le Cameroun ce sont les deux pays où vous avez passé le plus de temps, ces deux pays-là précisément que vous ont-ils apporté ?

Beaucoup de choses très différentes. L’Algérie d’abord,  dans des circonstances très particulières, puisque j’y ai connu la guerre. Au lendemain de l’indépendance  j’ai vécu dans une  nation qui se redécouvrait elle-même et essayait de faire face à ses nouvelles difficultés. J’ai vécu aux côtés de gens qui m’ont appris la fraternité, l’amitié. Les  amis que j’ai connus là-bas à l’époque  -grands et petits- demeurent  encore aujourd’hui mes amis.

Au Cameroun, j’ai  découvert une autre Afrique très différente de l’Algérie,  beaucoup plus animée, beaucoup plus vivante peut-être, moins repliée sur elle-même aussi.

Le Cameroun ç’a été un hasard, je n’ai  pas choisi le Cameroun par rapport au Sénégal ou par rapport à tout autre pays. C’est parce qu’on m’a proposé d’y  faire une étude sur la création d’une école de journalisme puis qu’on m’a  confié la direction de cette école pendant ses six premières années que j’y suis allé.

Je suis resté longtemps en Algérie, je suis resté longtemps au Cameroun, j’ai parcouru longtemps tout le continent africain,  et c’est très important de rester longtemps dans un pays mais, plus on le connait, moins on sait le décrire. Quand on ne fait qu’y passer  au contraire, on a tout de suite un premier jugement qu’on pense définitif.

Moi je me suis rendu compte  et c’est une  chose  très importante, que pour   émettre un jugement sur un pays il vaut mieux  ne pas le connaître depuis trop longtemps (il rit)

En qualité  de   conseiller de ben Bella, avez-vous rencontré des difficultés du fait que vous étiez  français et  quel était votre rôle précisément ?

Si ma qualité de Français  a posé  problème à quelqu’un, je ne m’en suis pas rendu compte ! Je me souviens d’avoir un jour posé la question  à Ben Bella, il m’a répondu : « Non pourquoi ? Je te fais confiance, je ne vois pas pourquoi quelqu’un pourrait dire quelque chose sur toi ? » Je n’oublierai   jamais  ses paroles. C’était le chef de l’Etat qui parlait,  un homme qui avait été ce qu’il était  pendant la révolution. Ma carte de membre du cabinet  portait le numéro 3 -je l’ai conservée - Ben Bella  souhaitait  mon assistance dans deux  domaines :  En premier lieu la jeunesse, une question dont je m’étais déjà beaucoup occupé en France. J’ai essayé de faire des propositions et Bouteflika, alors son  ministre de la jeunesse et des sports  a  demandé  à Ben Bella de me détacher   auprès de lui , le temps d’organiser le premier ministère de la jeunesse.

L’information en second lieu, bien évidemment pas l’information politique, ce n’était pas à moi de le  faire ! Quand je dis l’information,  il s’agissait de se rendre  utile auprès des nouveaux  journaux en  formant les journalistes.

Ben Bella  m’a poussé à créer un institut de presse  et je me souviens d’y avoir  fait venir un certain nombre de journalistes français pour des cours ou des conférences. Le premier d’entre eux fut  Hubert Beuve Mery,  le fondateur du journal le Monde,  mais je me souviens aussi de Georges Fillioud alors  journaliste à Europe 1 et devenu par la suite ministre de Mitterrand, d’André Harris, le  grand réalisateur de télévision, ou du  directeur de l’AFP…

Et l’Algérie d’aujourd’hui, qu’en pensez-vous ?

Je serais bien prétentieux de donner un avis, d’abord parce que j’aime trop Algérie et qu’ensuite bien malin qui peut dire aujourd’hui ce que l’Algérie sera demain. Je n’en sais rien.

Je constate une   évolution de l’Algérie, une évolution contradictoire à bien des égards. D’abord l’Algérie est un pays que les gens connaissent peu parce qu’elle vit refermée sur elle-même et  n’aime pas beaucoup s’ouvrir.
Si on pense par exemple au tourisme, l’Algérie a  dans ce domaine un très grand potentiel, supérieur à celui   du Maroc ou à la Tunisie, mais il reste inexploité  faute de  s’ouvrir à l’extérieur, ce qui est à mon avis très grave. J’espère  que cela pourra  évoluer avec la mondialisation.

Ensuite la rente pétrolière a permis à l’Algérie de vivre très largement,  trop largement et peut-être   au-dessus de ses moyens.

Ensuite l’Algérie vit toujours dans le récit national, et son récit national c’est la  guerre de libération. Je dirai que  c’est  bien évidemment indispensable pour être soi-même. Mais est-ce que cela suffit ? Il  est sans doute nécessaire  pour l’Algérie  de  prendre en considération  le  monde en pleine évolution

Je n’ai pas de jugement à formuler, je ne souhaite qu’une chose pour l’Algérie, c’est qu’elle  soit un pays qui  est lui-même,  un pays indépendant, qui ne subit aucune pression extérieure, mais en même temps un pays beaucoup plus largement ouvert au monde, un pays où la construction du Maghreb compte. Pour  ce faire il faudrait sans doute  que les relations entre le Maroc et l’Algérie s’améliorent  un jour, mais je me garderai bien de porter un  jugement là-dessus, -surtout pas- Et  puis j’aimerais que le pays  sorte d’une  espèce de contradiction : en Algérie on entend  tout le monde critiquer l’Algérie, à commencer par les Algériens eux-mêmes.
 Les Algériens ont pris   du colonialisme les pires défauts des Français ! En France, iI  n’y a pas plus critique de la France qu’un Français !  Et en Algérie il n’y a pas plus critique de  l’Algérie qu’un  Algérien, où des Algériens que  les Algériens eux-mêmes  En  même temps on y  entend  souvent des choses qui  sont assez admirables…

Etes-vous optimiste  sur l’avenir de l’Afrique, malgré beaucoup de points noirs : le racisme en Afrique du sud, la situation au  Soudan, au  Zimbabwe, au  Nigéria… ?

Une chose est certaine l’Afrique n’est pas sortie de ses contradictions, il y a encore de graves problèmes liés à la démographie , à une mondialisation mal digérée, à des dictatures qui n’ont pas cédé la place à des régimes plus ouverts, à la dette, au fait que ce continent n’a  pas encore suffisamment de relations avec le monde extérieur

Cela étant,  force est de constater que précisément le nombre  d’Africains peut être aussi une force qui conduira ce continent à jouer   un rôle important, on voit ensuite que la  croissance annuelle des pays africains  s’établit entre  deux et sept points au moment où elle stagne  dans tous les pays européens.

Quant à l’absence ou aux insuffisances de la démocratie en Afrique,  n’oublions jamais  qu’il a fallu des centaines d’années en Europe pour l’établir et la stabiliser. L’important reste une  trajectoire vers la démocratie. 

Cependant il  ne faudrait pas que les anciens   colonialismes soient remplacés par de nouveaux colonialismes  et que les nouvelles grandes puissance mondiales   mettent la main sur les ressources de ces pays. Cela exige   une véritable gouvernance  au niveau de l’ONU  et des institutions africaines, et des Etats Africains eux-mêmes…

Toujours sur l’Afrique,  vous avez dit  que quand  on est jeune en Afrique c’est la fête, surtout quand  n’est pas Africain

Je  ne crois pas avoir dit cela, mais il est exact que je vois  en Afrique  un côté festif qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Tout  y est prétexte pour la fête et  même  si les  gens y sont pauvres ils n’ont  pas  nécessairement la  mine de gens désemparés.  Je crois que c’est  cette propension à l’optimisme qui peut sauver l’Afrique de certains désastres.

Ce que je crains demain,  et qu’on constate d’ailleurs  déjà aujourd’hui, c’est que le racisme se développe à partir des phénomènes migratoires.  On voit des populations d’Afrique noire mal reçues  en Afrique du sud, tandis  que l’esclavage qu’on croyait aboli  à tout jamais, refait  surface en Lybie. Et c’est vrai,  dans ce domaine-là, il faut être très vigilant….

Justement à propos de l’esclavage certains journalistes vous ont reproché  d’avoir consacré dans votre livre plus de pages aux éléphants qu’à l’esclavage

Ce n’est pas certains journalistes, c’est mon ami Besson qui a dit cela dans le Point ! Oui, il a fait  un très bon article, où il dit   que j’ai rédigé  20 pages sur les éléphants et seulement 8 sur l’esclavage

Ma réponse est très simple : sur l’esclavage  j’ai dit l’essentiel,  et il y a des gens qui sont beaucoup plus spécialistes que moi de cette question. Mais  sur les éléphants, moi qui n’ai jamais chassé un éléphant  de ma vie, j’ai appris à  les connaître et j’ai pensé que  j ‘étais en mesure d’  écrire des choses qu’on ne trouverait  peut-être pas ailleurs

Vous qui avez été  PDG de TF1   et  de France 2 et de France-Télévision, pouvez-vous nous dire qui décide de parler ou non de telle ou telle actualité ?

C’est simple, le PDG n’est pas un homme qui intervient sur le contenu des journaux. En ce qui me concerne, je ne l’ai jamais fait, jamais et je me suis toujours opposé à l’intervention des politiques sur le contenu des journaux. Tous ceux qui m’ont connu dans ces fonctions savent  très bien qu’il en était ainsi.  A côté de cela j’ai essayé le plus souvent possible de demander à  ceux qui dépendaient de moi, et notamment à mes confrères journalistes, de s’ouvrir  davantage sur l’extérieur et de parler davantage de ce qui se passe dans le monde au lieu de s’en tenir à ce qui  se passe sur le trottoir à côté de chez eux. Malheureusement ce n’est pas quelque chose qui va a en s’améliorant avec les nouvelles technologies, des réseaux sociaux, on sait tout et  n’importe quoi.

Vous avez voyagé  partout, vous avez tout  vu.  Y a-t-il encore quelque chose qui vous fasse courir?

 (Rire). A quatre-vingts ans  passés, je ne cours plus, même si je marche encore  allègrement !

Je dois dire qu’aujourd’hui je n’ai pas de leçons à donner, à supposer que j’aie jamais voulu en donner ! Et lorsqu’on veut savoir  ce que je pense de quelque chose, maintenant j’ai tendance à répondre : réfléchissez par vous-même et essayez de trouver une réponse. Je regarde les choses avec le recul nécessaire  et je ne cacherai pas que  si tout ce qui a eu lieu dans le passé éclaire  ma vie  je regarde le peu de vie  qui reste devant moi et que je pense à la mort. C’est une chose qui ne me quitte pas.

Entretien réalisé par : Ali Ghanem

Categorie(s): culture

Auteur(s): Ali GHANEM

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