Ibtissem Chachou, linguiste et auteure, à “Liberté”, “La politique d’arabisation a fait qu’aucune langue n’est maîtrisée”

Liberte; le Samedi 10 Novembre 2018
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Rencontrée au 23e Salon international du livre d’Alger (SILA), lors de la vente-dédicace de son ouvrage “Sociolinguistique du Maghreb” (éditions Hibr), l’universitaire et linguiste revient dans cet entretien sur ce livre, dans lequel elle analyse les pratiques et les politiques langagières en Algérie, au Maroc et en Tunisie, les conséquences de l’arabisation et les rapports entre locuteurs ruraux et citadins.

Liberté : Vous venez de publier un ouvrage qui regroupe des cours que vous avez dispensés entre 2012 et 2018 autour du module “Sociolinguistique au Maghreb”. Pensez-vous qu’il y a un problème de documentation dans ce domaine ?
Ibtissem Chachou : L’ouvrage est né d’un besoin et d’une demande. J’avais remarqué que les étudiants n’avaient pas à leur disposition des supports didactiques, des ouvrages universitaires intéressants ou des manuels pédagogiques. Ils ont toujours eu un problème de documentation, et celle qui est mise à leur disposition est parfois inaccessible. Ce sont des ouvrages qui traitent de la linguistique en Occident. Elle était trop abstraite, c’est pourquoi il fallait mettre à leur disposition un ouvrage qui traite de la réalité sociolinguistique algérienne. Il fallait passer par la présentation des concepts-clefs de la linguistique et de la sociolinguistique, et voir comment ces disciplines ont été appliquées à la réalité algérienne. C’est à partir d’ouvrages-référence, comme ceux de Khaoula Taleb-Ibrahimi et Dourari Abderrezak que j’ai fait une synthèse tout en portant un regard critique sur ces écrits et approches de la réalité sociolinguistiques de l’Algérie. J’ai travaillé sur les aspects pratiques, l’usage des langues dans différents domaines et les représentations que les locuteurs ont de ces langues. L’ouvrage est destiné principalement aux étudiants-chercheurs, engagés dans des recherches sur l’Algérie et le Maghreb.

Vous mentionnez dans votre ouvrage que la sociolinguistique urbaine, une discipline qui vise à étudier l’appropriation de l’espace urbain par des groupes sociaux, ne fait “qu’émerger” dans notre pays dans un contexte socio-culturel en pleine mutation. Quel serait l’apport de cette discipline pour le cas algérien ?
C’est une sous-discipline de la sociolinguistique générale, qui s’intéresse à l’appropriation de l’espace de la ville par les locuteurs à travers la mise en discours de l’espace et de la ville. Comment s’approprient-ils la ville à travers la ville, et comment l’autre est-il représenté à travers le discours. Cela passe par un processus de désignation et de dénomination de l’autre. Au Maghreb, c’est très intéressant parce qu’il y a des problématiques qui n’ont pas été soulevées ailleurs, comme les questions de la citadinité et de l’urbanité. On parle de l’urbain en Occident, en France notamment, mais en Algérie, il y a des villes-cités anciennes, qu’on appelle villes-citadines comme Béjaïa, Blida, Mostaganem ou Alger. Dans ces villes existe une réalité sociolinguistique différente, et où la sociolinguistique urbaine peut être faite d’une manière différente, parce qu’il y a des spécificités socioculturelles qui nécessitent des recherches à partir de ce qui a été fait en Occident, mais adaptées à la réalité sociolinguistique algérienne. Le concept de citadin par exemple est l’équivalent d’urbain en France. Mais citadin en Algérie désigne l’appartenance à une catégorie sociale distincte ou une provenance citadine. On est d’origine turque, mauresque, andalouse. On est issu de la vieille citadinité berbère ou arabe, celles des premiers arabes des cités. Ce sont donc des catégories socioculturelles qui ont leur propre façon de parler, de se représenter dans l’espace et de se représenter l’autre, une dichotomie urbain/rural. Mais au Maghreb existe une trichotomie, urbain/rural/citadin, puisqu’à l’intérieur de l’urbain on retrouve le citadin et le rural. L’urbain est soit citadin, soit rural, d’où les notions d’“étranger à la ville” ou de “kavi” et d’autres termes stigmatisant. La sociolinguistique peut servir à faire accepter l’autre, à dépassionnaliser les relations entre gens issus de différentes provenances.

Vous consacrez un chapitre à la ville, qui devient le lieu de cohabitation mais aussi de confrontation et de stigmatisation entre plusieurs groupes sociaux, régie par la langue, la culture et le système politique…
Ce ne sont pas les usages qui stigmatisent, mais la représentation des pratiques linguistiques qui sont stigmatisées. L’autre est stigmatisé en fonction de sa façon de parler. Le citadin considère la façon de parler du rural comme vulgaire, grossière. Le rural à son tour considère la façon de parler du citadin comme étant raffinée, voire efféminée pour les hommes. Il y a des expressions et des formules qui sont stigmatisées, d’un côté ou de l’autre. La représentation qu’on a de la langue est en réalité celle du groupe qui la parle. La non-maîtrise du français participe aussi à cette stigmatisation. Généralement ceux qui viennent de la ruralité qui ne maîtrisent pas le français, qui est une langue de prestige. Si on ne la maîtrise pas on manque de prestige. On est aussi dans les stéréotypes, les clichés, la violence verbale et le rejet de l’autre, voire dans la glottophobie, comme l’appelle Philippe Blanchet. On stigmatise parce qu’on a peur de la différence. On rejette la différence parce qu’on est dérangé dans son confort. Il y a beaucoup de choses à faire dans ce domaine, j’essaye d’aborder la question de la stigmatisation des Africains en Algérie avec mes étudiants. Parce que lorsqu’on comprend l’origine de ses peurs, on peut s’accepter et accepter l’autre.

Vous expliquez que malgré la politique linguistique d’arabisation qui a prévalu au lendemain de l’indépendance, le plurilinguisme algérien n’a pas fléchi. Comment cela a pu être le cas alors que de nombreuses générations ont subi cette politique d’uniformisation langagière ?
Au début, ça s’est fait naturellement. Le Maghreb a connu un processus d’arabisation linguistique qui a commencé avec la venue des Arabes à partir du IXe siècle et l’arrivée des tribus de Banu Hilal. L’arabisation s’est faite naturellement, les berbérophones se sont eux-mêmes arabisés. Il n’y avait pas de choix, ni de conscience politique à l’époque. Les Berbères, d’après Dourari, pratiquaient plusieurs variétés de cette langue et communiquaient peu entre eux. L’arabe des Banu Hilal, qui est un arabe yéménite, a été utilisé comme langue véhiculaire entre les tribus arabes et berbères. Il a permis la communication et l’intercompréhension entre ces différents groupes berbérophones qui ne se comprenaient pas entre eux et entre les Arabes. C’est ainsi que l’arabe algérien s’est installé dans les plaines surtout, avant de se déployer dans les régions berbérophones comme la Kabylie et le sud du Sahara. Ce sont les obstacles géographiques qui ont fait que ces régions ne se sont pas arabisées. Les conséquences de la politique d’arabisation linguistique sont la maîtrise d’aucune langue. Nos langues sont l’arabe algérien, les langues berbères dans toutes leurs variétés et le français. On ne peut pas les remplacer par une langue liturgique, qui n’est parlée par personne. L’arabe classique est une langue qui n’a pas de communauté linguistique, de référence. L’arabe algérien est là depuis trois millénaires. Ce sont des langues qui sont réellement pratiquées, elles ne peuvent être remplacées par une langue morte. C’est un peu comme tenter de ressusciter le latin. Aujourd’hui, il y a une hétérogénéité en matière de pratiques linguistiques et une complémentarité entre les langues. Longtemps l’arabe a été assigné aux gens. On a dit qu’à l’origine il y eu l’arabe ensuite une dégradation de l’arabe qui a conduit à notre langue actuelle. Mais c’est faux, parce que l’arabe classique a été utilisé pour l’écrit et à des fins de correspondances diplomatiques depuis l’arrivée des Arabes. Mais les gens, au quotidien, ont toujours utilisé l’arabe algérien, le berbère et le phénicien. L’arabe classique n’a jamais servi à la communication, ni au Maghreb, ni peut-être ailleurs. Même en Arabie, aucune trace de sa pratique quotidienne n’a été retrouvée.
Il y a toujours eu une différence entre le registre écrit et oral. Mais cette idée est enracinée dans la tradition grammaticale arabe. Ibn Khaldoun parle même de “dégradation de la langue”, comme quoi au Maghreb on a à un moment donné parlé un arabe classique avant qu’il ne se dégrade. Ce qui est faux, on a toujours parlé les langues berbères, mélangées au phénicien, puis un arabe algérien mélangé au berbère, jusqu’à nos jours.
C’est la même chose pour le berbère, on pense qu’à un moment de l’histoire tous les berbérophones parlaient un tamazight unifié, mais ce n’est pas le cas, les Berbères au Maghreb à travers le temps ont parlé des variétés différentes du berbère. Aujourd’hui, vouloir uniformiser au nom d’une langue unique le tamazight, c’est une vue de l’esprit. Pourquoi apprendre le tamazight scolaire ? Qui n’est même pas parlé dans les régions berbérophones. Apprendre une langue juste parce que c’est celle des ancêtres, c’est encore une représentation fantasmée du passé

Categorie(s): culture

Auteur(s): Yasmine Azzouz

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