PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES, Halim Faidi, l’architecture du bonheur !

Liberte; le Jeudi 8 Novembre 2018
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Prenez un pays, prenez chaque maison de chaque ville de ce pays, observez ses lucarnes, ses fenêtres, de jour comme de nuit ; vous y trouverez des joies, des peines, des causes, des drames et des réussites, autant de défis que de moments précieux. Vous découvrirez alors ceux qui font ce pays, dans toute leur complexité, avec les failles et les forces qui sont les leurs, les nôtres.

 

C’est l’histoire d’un des plus brillants architectes et urbanistes algériens. On lui doit la transformation des Galeries algériennes, qui abritent désormais le Musée d’art moderne d’Alger (MaMa). On lui doit également la conception du siège du ministère des Affaires étrangères. Il est actuellement expert international de la mission économique de l’Union africaine, et travaille sur de grandes réalisations auprès d’opérateurs privés en Algérie. Médaillé de l'Académie française d'architecture, il reçoit en 1992, le prix Tony Garnier à Paris où il entame une carrière prometteuse. Revenu en Algérie en l’an 2000 pour participer à l’édification de son pays d’origine, il ne cesse de plaider pour une certaine vision de la société dont l’urbanisme peut être la clef. Rencontre avec Halim Faidi, 54 ans, un architecte qui veut créer du bonheur.

 

“J’aurais dû être avocat ou musicien.” Cet aveu inattendu donne à voir l’architecte auquel on doit la conception du premier bâtiment de souveraineté nationale qu’est le siège du ministère des Affaires étrangères, comme un homme qui serait passé à côté de son destin. Il aurait aimé être avocat pour s’inscrire dans la lignée d’un père admiré qu’il suivait, tout petit, dans les tribunaux d’Alger. Il aurait aimé être musicien puisqu’initié très jeune, il a appris le solfège avant même d’apprendre à lire et à écrire. Mais l’homme ne croit pas au destin. “Le destin, c’est ce que nous faisons du hasard qui se présente”, tranche Halim Faidi qui confie être rentré dans l’architecture par pur hasard et comme par effraction. Il y trouvera néanmoins tout ce que le droit et la musique ne lui ont pas permis d’être. “Je suis entré dans le domaine de l’architecture par une science fondamentale qui est la physique, avec une sensibilité que la musique m’a apporté dès la petite enfance et le droit qui est une discipline naturelle pour moi puisque j’y ai baigné auprès de mon père dont j’étais très proche”, résume l’architecte. Silhouette longiligne, regard profond, Halim sait se faire entendre. Il pose ses mots à la fois avec délicatesse et fermeté. Il sait passer de l’une à l’autre avec justesse. L’orateur sait faire rêver. Quand il parle d’Alger et de ses 5 mille ans d’histoire, il semble porter en lui chaque relique du passé. Consciencieux et précis, il défend une certaine vision de l’Algérie où son rôle en tant qu’architecte et urbaniste serait de “bâtir du rêve”. “J’aime me définir comme un marchand de rêves.” Pour lui, l’architecture est justement là pour créer du bonheur. “L’architecture est une discipline transversale qui permet de mettre l’humain au centre de tous les dispositifs.” “Je me suis passionné pour la ville parce que c’est le contenant d’un projet de société. On peut fabriquer un projet de société en fabriquant un projet de ville…”, explique-t-il. “Nous créons des espaces. Et ces espaces nous impactent.” Halim Faidi est loquace et percutant. Ses mots sonnent toujours justes sans même qu’il ait à les chercher, comme si, en lui, tout avait déjà été pensé et dit. Il plaide avec un naturel détonnant : “L’espace nous détermine, si l’on invente pas notre propre espace, on le subit”, assène-t-il. Sur un ton didactique, il évoque la question des HLM pour mieux se faire comprendre. “Le gars qui bénéficie d’un logement social est heureux de recevoir la clef de son logement attribué par l’État, mais il ne réalise pas qu’il entre dans un piège pour lui, sa famille, ses enfants, ses nerfs…”, commente celui qui se bat depuis des années contre l’édification des cités-dortoirs qui tuent la vie sociale et empêche l’harmonie du “vivre-ensemble” d’opérer.

La construction du hasard
Trente ans plus tard, Halim Faidi se souvient avec précision de ce hasard qui l’a mené à l’architecture. Quand il obtient son bac en 1981, l’enfant d’El Biar s’inscrit d’abord à l’université de Bab Ezzouar pour y suivre des études en physique. “J’ai abandonné au bout de deux ans pour une année sabbatique au cours de laquelle j’ai beaucoup voyagé en Europe et en Algérie.” Après des mois d’errance, ici et ailleurs, le jeune homme qui s’est plu à découvrir la vie, ville après ville, revient à Alger pour renouveler son inscription. “Je me rappelle être rentré un 24 septembre, les délais d’inscription à l’université était dépassés de loin”, raconte-t-il dans un sourire. Sous la pression d’une mère soucieuse de voir son fils, cinquième d’une fratrie de six enfants, réussir ses études, il finit par s’inscrire à l’École polytechnique d’architecture et d’urbanisme d’Alger, seule école qui n’avait pas encore clos ses inscriptions. “Il m’a fallu un mois pour tomber dedans”, confie-t-il. “J’ai plongé dans cette discipline transversale pour ne plus jamais en sortir.  Elle va répondre aux mêmes attentes que j’ai par rapport au droit et à la musique… partir d’une feuille blanche pour créer quelque chose de tellement sensible que ça peut créer du bonheur chez les autres.” En 1989, Halim achève ses études d’architecture à Alger et pars pour un court séjour en France “acheter du matériel de maquettes”, raconte-t-il. “Quand j’ai obtenu mon diplôme, j’avais un projet en tête. Celui d’aller dans une ville de province y ouvrir un cabinet et y passer 5 ans pour être conseiller municipal puis revenir à Alger pour me lancer en politique”, confie celui qui ne cache pas son désir, entretenu depuis toujours, d’être au cœur des décisions qui impactent la vie des gens. Encore une fois, le hasard lui ouvre une porte inattendue, celle de l’exil.
“Durant ce court voyage d’une semaine en France, j’ai fait des rencontres qui m’ont ouvert une opportunité d’emploi en France alors qu’il n’était pas question à l’époque que je quitte l’Algérie pour m’y installer”, confie-t-il encore. Le jeune homme s’inscrit alors dans une université française pour poursuivre ses études en urbanisme opérationnel et participe dans la foulée au concours Tony Garnier. Il remporte le prix en 1992 et est alors médaillé de l’Académie française d’architecture. Il se fait très vite remarqué par Pierre Sirvin, un brillant architecte parisien qui le prend sous son aile. La carrière du jeune algérien est alors bien lancée, il travaillera des années durant sur de grands projets qui le forgent avant de lui donner la force d’ouvrir son propre cabinet dans la capitale française. Puis, un jour, en 1999, le hasard le mène au centre culturel algérien à Paris où le candidat Bouteflika en pleine campagne présidentielle fait cette allocution qui bouleverse ses perspectives. “Il a dit cette phrase qui a agi sur moi comme un aimant : ‘Venez m’aider à construire le pays !’” Halim qui s’était exilé, un peu par dépit, laisse derrière lui un cabinet qu’il vient de lancer. “J’ai tout lâché et je suis rentré en Algérie encouragé par mon épouse qui comprenait l’importance pour moi de participer à de grands projets dans mon pays.” Il met deux années à observer et à analyser “le système”, avant de se retrouver lors d’une soirée à Alger face à un haut cadre de l’État qui l’entend persifler sur l’attribution de la conception du futur siège du ministère des Affaires étrangères à une entreprise chinoise. “J’ai pensé très fort que c’était une honte de confier la conception d’un bâtiment qui doit porter l’image de l’Algérie à des étrangers.” L’impétueux architecte venu avec de grandes ambitions ignore alors à qui il s’adresse et redouble d’“insolence” : “Je considère que c’est une honte et je peux le répéter à qui veut l’entendre.” “Qui êtes-vous pour parler ainsi ?”, lui demande-t-on. “Je suis un architecte et un enfant du pays”, répond-il à l’homme face à lui, qui semble hésiter entre colère et fascination. Semble-t-il sensible à son audace et sa fibre patriotique, il l’écoute défendre sa position et finit par lui annoncer qu’il est attendu le lendemain matin à 8h dans le bureau de Abdelaziz Belkhadem, alors ministre des Affaires étrangères pour défendre son point de vue. Subtile et convainquant, Halim s’y rend et défend ses compétences et sa vision. Il se voit deux semaines plus tard attribuer la mission de conception du très attendu bâtiment, entre autres grands projets sur lesquels il travaillera des années durant. “ça n’a pas toujours été simple mais j’estime que l’histoire ne mérite pas qu’on s’arrête sur les petits couacs et les difficultés.” Les années passent, l’architecte défend à différentes échelles, la même démarche, celle de mettre l’humain au centre de tous les dispositifs. Pendant que l’Algérie construit un million de logements pour faire face à une explosion démographique incontrôlée, Halim Faidi plaide alors pour un urbanisme conscient des enjeux sociaux.

L’homme au centre de tout
Il met en garde contre les fléaux sociaux que ces cités-dortoirs peuvent engendrer. Mais son discours, bien qu’entendu, n’est nullement attendu et se perd dans les bruits de chantiers engagés un peu partout dans le pays pour construire des logements pour tous. En 2012, il reçoit le Prix national d’architecture et le Prix du président de la République, mais il n’est déjà plus sollicité sur les grands projets publics. Dans les rouages d’un système où les marchés publics et les grands projets se dessinent hors des bureaux et des salles de réunion, le silence est d’or et l’allégeance peut être de mise. Deux atouts que Halim ne semble pas avoir. Il a le verbe haut et le sens de la formule quand il s’agit de défendre le bonheur collectif et sa vision de l’urbanisme. Au point où ses mots peuvent cogner sans même qu’il ne s’en rende compte.
Il veut faire œuvre utile et se dit apte au compromis, pour peu que les règles soient respectées. L’une des règles qu’il chérit le plus  est justement de mettre l’humain au centre de tout pour créer du bonheur.
Raison pour laquelle, il refuse de cautionner la construction de logements type HLM qui ont déjà fait la preuve de leur échec, ailleurs. Menant une vie familiale à distance, loin de sa femme et de ses deux filles installées en France depuis des années, Halim Faidi vit à Alger dans son atelier, entouré de jeunes architectes prometteurs auxquels il entend transmettre toutes ses connaissances.
“Je viens d’une famille révolutionnaire, je suis défenseur du futur dans lequel mon pays doit se projeter”, confie l’homme qui a du mal à se défaire de l’Algérie.
Aujourd’hui, il s’est tourné vers les opérateurs privés : “Mon credo aujourd’hui, c’est d’accompagner les grands groupes dans leur transformation et dans leur accès à l’ère digitale. Je dessine les sièges sociaux version 2.0. Un peu comme le siège d’Apple ou Tesla, Google avec des espaces ouverts mais intelligemment organisé. La nouvelle ergonomie de l’espace de travail. On travaille sur l’efficience.”
Expert à la mission économique de l’Union africaine, Halim se consacre également à l’Afrique, “un territoire de démonstration et d’excellence” qui permet au bâtisseur d’exprimer actuellement tout son art.
En attendant de reposer son crayon sur les plans des futurs grands monuments d’Algérie qu’il est destiné à tracer…

F. B.

Categorie(s): À visage découvert

Auteur(s): Fella Bouredji

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