Université, Le diktat des organisations estudiantines

Liberte; le Mardi 30 Octobre 2018
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Sait-on que bon nombre d’organisations estudiantines s’efforcent d’imposer leurs lois aux campus ? Sait-on les motifs profonds pour lesquels elles s’évertuent à imposer leurs lois d’airain aux recteurs des universités ? Éléments de réponse dans cette contribution du professeur Rouadjia.

Quiconque suit de près, au quotidien, la vie dans les campus des universités, ne manque pas d’être surpris par le diktat que certaines organisations estudiantines s’évertuent à imposer aux recteurs des universités, et dont certains se complaisent bien dans cette situation pour le moins paradoxale. Les leaders de ces organisations, notamment l’UGEL (Union générale des étudiants libres), d’obédience MSP, ex-Hamas, s’ingèrent en permanence dans la gestion de l’université et s’efforcent même de doubler le pouvoir des recteurs en essayant d’infléchir leur conduite dans le sens qu’ils désirent. En vérité, il y aurait non pas une seule Ugel, mais dont deux au moins une serait, comme par miracle, devenue patriote et pro-gouvernementale ; c’est le cas de l’aile représentée par la tendance Ghoul, et dont le jeune Ilyas Ghadbane qui fait partie du bureau national de cette mouvance se présente comme étant l’animateur et le porte-parole autorisée de cette dernière au niveau du campus de M’sila. À la question de savoir comment se positionne-t-il par rapport à cette nébuleuse syndicale aux dénominations diverses ?, Liès me répond littéralement en ces termes cocasses : “Ahnâ M’âa el waguef !” (nous sommes avec celui qui est debout). Sous le vocable d’el waguef, le jeune Ilyas Ghadbane sous-entend le gouvernement. Autrement dit, l’aile Ugel, dont il assure être le représentant de la section locale, aurait répudié l’idéologie du MSP pour épouser celle du nationalisme gouvernemental mi-islamique, mi-laïque, tel qu’il est vécu et pratiqué par Amar Ghoul, devenu plusieurs fois ministre à la faveur de sa position d’islamiste “modérée”. Imbu de l’idéologie du Hamas, première version du MSP, Amar Ghoul est incontestablement un homme intelligent qui sait exploiter les divers registres politiques à son profit et troquer une idéologie pseudo-islamiste contre une idéologie pseudo-démocratique ou libérale. Il est, pour ces jeunes de l’Ugel convertis in extremis à l’idéologie du nationalisme vainqueur et debout (waguef), le modèle de la réussite et de l’ascension spectaculaire. Chacun rêve de suivre ses brisées, d’imiter ses paroles et ses actes.
Se ranger, en Algérie, du côté d’“el waguef” (qui est debout, qui a le pouvoir), est bien plus important que les principes, les valeurs éthiques et morales. Seul compte l’intérêt personnel. Amar Ghoul est l’une des incarnations vivantes de cette approche opportuniste, et qui fait des émules parmi les jeunes adhérents de l’Ugel. Ghoul est l’icône de ces jeunes qui rêve de réussite. Or le gouvernement est ce champ du possible, ce lieu propice à la promotion et à l’ascension sociale et politique.
L’exemple Ghoul excite l’imagination de ces jeunes, qui rêvent de l’imiter : élu député à la première élection à l’Assemblée populaire nationale en 1997, il devient ministre de la Pêche de 1999 à 2002 ; en 2002 et 2012, il est député à l’Assemblée populaire nationale sous l’étiquette MSP, mais ne siégera pas ; il est ministre des Travaux publics en 2002 ; en 2012, il quittera le MSP pour fonder le parti TAJ. En septembre 2013, Ghoul devient ministre des Transports ; en mai 2014, il est ministre de l’Aménagement du territoire, du Tourisme et de l’Artisanat, poste qu’il ne quittera que pour celui de sénateur en juin 2016 en remplacement de Mostafa Cheloufi. Fidèle indéfectible du président Abdelaziz Bouteflika, Ghoul aura fait partie des quatorze gouvernements qui se sont succédé depuis 1999, date à laquelle Bouteflika a accédé à la magistrature suprême. Un record de longévité sans précédent… Le jeune Ilyas Ghadbane est complètement acquis à la cause de Ghoul. Il dit : “Nous sommes sortis de l’Ugel, MSP de Makri, qui est devenu minoritaire. Il compte à peine trente adhérents.” Et pour compenser leur infériorité numérique et leur représentativité, Makri et ses partisans auraient donné consigne à leur progéniture d’adhérer à leur mouvement. Ils puiseraient également leur manque à gagner en termes numériques des scouts qu’ils tenteraient d’attirer vers eux… “Ils revendiquent la représentativité syndicale, mais ils ne représentent en vérité rien du tout. La tendance Makri ne dispose que de quatre sections au niveau national, et n’a pas obtenu l’agrément, contrairement à la tendance Ghoul…”, assure Ilyas Ghadbane.
Sait-on que bon nombre d’organisations estudiantines s’efforcent d’imposer leurs lois aux campus ? Sait-on les motifs profonds pour lesquels elles s’évertuent à imposer leurs lois d’airain aux recteurs des universités ? En effet, les leaders de ces organisations, notamment l’Ugel (Union générale des étudiants libres), d’obédience MSP, ex-Hamas, s’ingèrent en permanence dans la gestion de nos universités, et s’emploient à doubler même le pouvoir des recteurs dans le but d’infléchir leur conduite dans le sens qu’ils désirent. L’Ugel n’est pas la seule, tant s’en faut, à agir en ce sens.
D’autres nébuleuses aux étiquettes politiques bariolées tendent vers les mêmes objectifs plus ou moins avoués. Sept organisations estudiantines aux couleurs bariolées dominent le campus et font la loi. Outre l’Ugel, il y a six autres dénominations, à savoir l’Onea (Organisation nationale des étudiants algériens) ; le SNE (Syndicat national des étudiants) ; l’Ugea (Union générale des étudiants algériens) ; la LNEA (Ligue nationale des étudiants algériens) ; l’Aren (Alliance pour le renouveau estudiantin national) ; l’ONSE (Organisation nationale pour la solidarité estudiantine) ; le REA (Rassemblement des étudiants libres). Toutes ces organisations ne sont en vérité que de simples appendices des partis politiques qui s’en servent selon leurs objectifs stratégiques.

Les intérêts communs effacent les clivages idéologiques
L’objectif visé par toutes ces organisations est le même : obtenir de l’université des faveurs (passe-droit, rachat, obtention de notes indues de TD, de cours…). Elles s’ingèrent même dans les concours de recrutement des agents… Si ces demandes ne sont pas satisfaites, elles s’empressent systématiquement de bloquer les accès du rectorat, exigent de “monter voir le recteur” et demandent à ce que celui-ci “descende” les voir en “bas”. L’usage du chantage au suicide et à la grève des cours est souvent agité. L’exemple de Batna, de Khemis Miliana, de Boumerdès, et de bien d’autres établissements est l’illustration parfaite de cette quasi-immunité dont bénéficient ces organisations. À Khemis Miliana, les étudiants, selon nos sources, ne reconnaissent pas les décisions prises par le recteur, et la section Unea locale exige d’être reconnue comme l’unique interlocuteur de l’administration. À Boumerdès, l’Aren a pu bloquer durant trois semaines le campus au motif qu’on devrait “racheter les étudiants avec six de moyenne” ! À Bouira, les étudiants mettent la pression sur le recteur pour qu’il accepte de faire passer les étudiants en master.
À M’sila, les mêmes revendications et les mêmes pressions se font sentir sur le recteur et le rectorat pour qu’ils accèdent sans rechigner à toutes les demandes émises par les étudiants. Les menaces de suicide deviennent une des formes de chantage partout usitées. Le 22 octobre 2018, un étudiant en économie de l’université de M’sila monte sur le toit de la faculté muni d’un bidon d’essence et menace de s’enflammer s’il n’était pas admis à s’inscrire en master. Exploitant cet évènement dramatique et transcendant leurs clivages idéologiques, les représentants des huit organisations estudiantines déjà citées se précipitent au rectorat et demandent à être entendus par le recteur, qui les reçoit. Ils lui demandent clairement et uniment de donner consigne à tous les doyens pour qu’ils inscrivent tout le monde en master… Ceux-là étaient “trop gentils”, comparés à leurs pairs de Bouira…

Laxisme de l’État ou laisser-faire de la tutelle ?
L’usage de la violence physique et les menaces verbales deviennent presque les seuls modes de “régulation” des rapports sociaux. À Bouira, le 8 février 2018, un étudiant en sociologie avait été grièvement poignardé au cou par des étudiants. Dans le même établissement, la section locale de l’Unea s’est comportée en mars 2018 envers le doyen de la faculté des sciences économiques et sciences de gestion de manière franchement terroriste.
En lui promettant de subir le même sort que celui de Mouammar El Khadafi s’il n’accédait pas à leur revendication, celle d’augmenter les notes aux étudiants, le malheureux doyen, qui se trouvait déjà séquestré depuis six heures, avait pris peur et sauta du second étage vers 22h. Il eut plusieurs fractures de gravité variable et se trouverait toujours en convalescence. Qui plus est, le 23 octobre 2018, s’est tenue une assemblée générale au campus de Bouira, à l’initiative de huit organisations syndicales aux étiquettes politiques opposées.
À cette occasion, le recteur a été sommé d’accorder le master à tous, sans quoi on le ferait dégager dans les vingt-quatre heures ! Ce langage martial de la part d’organisations prétendument syndicales, que dénote-t-il ? Absence de l’État ou laxisme de la tutelle ? Mais que recommande celle-ci ? Rien, sinon le dialogue avec les boutefeux, pour ne pas dire les “hors-la-loi”, et cela au grand dam du respect des lois et de ces pauvres recteurs qui pourraient être sacrifiés à tout moment sur l’autel de la raison d’État et comme lampistes en cas de dérapage !

Par :  Ahmed ROUADJIA
Professeur d’histoire et de sociologie politique

Categorie(s): contribution

Auteur(s): Ahmed Rouadjia

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