Crise diplomatique entre la Turquie et l’Europe : « Erdogan est quelque part en position de force »

Tsa; le Mercredi 15 Mars 2017
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Des élections législatives se déroulent, ce mercredi 15 mars, aux Pays-Bas. La montée de l’extrême droite à l’issue de ce scrutin risque d’envenimer davantage la crise diplomatique sans précédent avec la Turquie.
Redha Harireche, docteur en relations internationales, spécialiste de la Turquie et auteur de La Turquie et l’Union européenne : un mariage inéluctable ?, analyse la situation. Entretien.
À quoi est dû ce conflit entre la Turquie, les Pays-Bas et d’autres pays de l’Union européenne ?
La crise entre Ankara et la Haye est due au fait que les deux pays ont actuellement leurs propres agendas électoraux. Dans un mois, la Turquie organisera un référendum pour transférer plus de pouvoir au président de la république et transformer ainsi le régime turc en régime présidentiel à part entière. Par conséquent, une campagne a été lancée en Turquie et en dehors du pays. Mais comme les résultats risquent d’être serrés, le régime a décidé de solliciter l’immigration turque qui est essentiellement basée dans un certain nombre de pays européens. Il sait qu’il peut s’appuyer sur elle puisqu’elle est censée être un peu plus conservatrice et nationaliste. Il a donc envoyé deux ministres aux Pays-Bas pour des meetings qui ont été refoulés.
Aux Pays-Bas, des élections législatives ont été organisées aujourd’hui. L’extrême droite pèse de plus en plus lourd dans ce pays. Elle s’appuie sur le rejet, en partie ou au total, d’un certain nombre de populations immigrées. Dans ce pays, la communauté marocaine est ciblée directement. La communauté turque aussi depuis quelques jours.
En Allemagne, des élections sont prévues pour septembre. Angela Merkel a été également pointée du doigt par l’extrême droite qui lui a reproché d’être laxiste en matière de politique migratoire et sur le conflit en Syrie. Dans cette affaire, il y a eu donc une montée aux enchères alors qu’ils auraient pu gérer cette question de manière plus douce ou plus feutrée.
Ce conflit reflète finalement la montée en puissance de l’extrême droite dans la majorité des pays de l’Union européenne ?
L’extrême droite est de plus en plus présente dans pas mal de pays européens où les partis traditionnels sont bousculés. On le voit en France avec le Front national qui est la première formation politique de ce pays. On le voit également en Grande Bretagne où le Brexit a joué un rôle dans cette situation. On le voit aussi au Danemark et dans un certain nombre de pays de l’Europe du nord. Effectivement, il y a une poussée de l’extrême droite qui fait que les gouvernements se trouvent de plus en plus obligés d’emprunter certaines thématiques proches de ce courant dans l’espoir de se maintenir. Il s’agit d’un problème qui va peser de plus en plus dans les relations entre les pays européens et le reste du monde.
Erdogan a parlé de « résidus du nazisme ». Chose qui a scandalisé un certain nombre de responsables en Allemagne et en Europe. Mais quand un Geert Wilders (leader d’extrême droite) assimile dans une campagne électorale la communauté marocaine à de la racaille, il touche un groupe originaire d’un pays très précis. Même s’il trouve toujours une manière de se récupérer pour éviter des poursuites judiciaires. Donc lorsque Erdogan parle de « résidus du nazisme » on peut être amené à penser que cela est fondé.
Erdogan avait affirmé que ces pays « payeront le prix ». Comment doit-on interpréter cette menace ?
Il faut d’abord rappeler que la Turquie est membre de l’Otan et membre fondateur du Conseil de l’Europe après la Seconde guerre mondiale. Ensuite, Erdogan est quelque part en position de force. En mai 2016, son ancien Premier ministre a signé un accord avec Merkel qui consiste en la chose suivante : la Turquie fait tout pour empêcher les réfugiés syriens d’aller vers l’Europe. En échange, les Européens libéralisent le régime des visas. Merkel avait proposé la Turquie de retenir les réfugiés en échange d’une aide financière pour leur prise en charge et des visas Schengen pour les ressortissants turcs.
Cet accord n’a toujours pas été concrétisé. À tout moment, Erdogan peut décider de lâcher les réfugiés qui sont en Turquie d’autant plus que le pays ne veut pas jouer aux chiens de garde de l’Europe par rapport au Moyen-Orient. La Turquie est devenue une puissance industrielle qui aspire à faire partie d’un ensemble régional. Erdogan peut aussi opter pour un rapprochement avec d’autres pays qui sont en délicatesse avec les Européens comme l’Iran.
Est-ce que le mariage entre Turquie et l’Union européenne est vraiment inéluctable ?
Le point d’interrogation est toujours là. Les Européens ont besoin de la Turquie. Mais actuellement, l’Union européenne (UE) est en crise. Si l’intégration de la Turque a lieu, ce sera dans une union réformée qui fonctionnera à géométrie variable. François hollande et d’autres dirigeants européens se sont rendu compte que tous les pays européens n’étaient pas sur la même longueur d’onde. On parle désormais d’une Europe à deux ou trois étages. C’est dans ce cadre que la Turquie pourrait trouver sa place quand les esprits se seront calmés.

Categorie(s): Entretiens

Auteur(s): Hadjer Guenanfa

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