« Malgré les succès militaires, la victoire est à Daesh » (Vidéo)

Tsa; le Samedi 4 Mars 2017
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Depuis vingt ans, Javier Martin couvre l’actualité du Moyen-Orient pour l´agence de presse espagnole EFE. Il a été correspondant en Iran, en Égypte et en Palestine, et maintenant il est directeur pour la région du Maghreb. Diplômé en philologie arabe et hébraïque, il a été le fondateur de la version en langue arabe d’EFE. Son expérience lui a permis d’écrire plusieurs livres sur différents sujets comme le Hezbollah, les Frères Musulmans ou les sunnites et chiites. Son dernier travail aborde un des plus grands défis de la politique internationale, Daesh, sous le nom de « L’État Islamique : la géopolitique du chaos ».
Qu’est-ce qui fait de Daesh la plus grande menace à la différence des autres groupes terroristes ? 
On ne peut pas considérer Daesh comme un groupe terroriste quelconque, mais comme un groupe qui aspire à avoir une implantation territoriale, à gouverner et à devenir un État. Si Al-Qaïda, était l’idée de créer un état musulman, comme pendant l’époque du prophète Mohammed selon leur interprétation de l’Islam, Daesh est la mise en œuvre : le proto-état. Al-Qaïda était l’idéologie et Daesh est la réalité.
Comment Daesh arrive à attirer des jeunes partout dans le monde ?
Daesh propose une société différente au modèle de vie occidental et néolibéral. Les jeunes ont de plus en plus de difficultés à fonder une famille ou trouver un travail qui ne soit pas précaire, ils ont moins de libertés dans leur société. Ils se sentent désorientés et ils ne trouvent pas leur place, cela leur génère une frustration. L´Occident n´arrive plus à donner des illusions aux jeunes qui essaient de survivre à la société qui leur a été imposée.
En revanche, Daesh leur offre un état où tout est organisé : ils ont un salaire, une idéologie… et surtout, une illusion et un rêve à réaliser. Ils ont réussi à les faire tomber amoureux de ce soi-disant « paradis ».
D´où vient l’idéologie de Daesh ? 
Le wahhabisme est à l´origine de tout. Il est né en Arabie Saoudite qui est chargée de le diffuser partout dans le monde. On ne pourra pas finir avec le « djihadisme » tant que ce pays a autant de pouvoir et d´influence, qu´il envoie des prédicateurs wahhabites dans les pays arabes. Et tant qu´il construit des mosquées wahhabites… Il faut combattre cette interprétation détournée de l´Islam, c´est aussi une guerre idéologique, et pas seulement militaire.
Quelles sont ses sources de financement ? 
Entre 80% et 85% de ses financements sont propres. Ils viennent notamment du commerce du pétrole, mais pas forcément avec d´autres États, mais avec soi-même pour maintenir leur style de vie. Ce proto-État a une économie interne pour nourrir cette machine de guerre. Si quelqu´un veut vendre ou acheter une maison ou une femme, s´il veut passer par une route contrôlée par Daesh, s´il veut vendre de la marchandise dans le marché, il doit payer des impôts. Il y a des impôts comme dans n´importe quel pays. Mais aussi les vols, les kidnappings et le trafic d’armes.
Dans cette guerre contre Daesh, où a-t-on échoué ? 
Malgré les succès militaires à Mossoul, à Palmyre ou à Syrte, la victoire est à Daesh. La stratégie choisie pour attaquer Daesh a fait de nouveaux martyrs. Ces enfants nés dans le monde de Daesh seront des futurs djihadistes. Ils s’appelleront Daesh ou sous un autre, nom mais la pépinière des djihadistes est assurée. La stratégie militaire n’est pas suffisante pour gagner contre Daesh. Il faut une combinaison militaire-sociale à travers l’éducation et la réinsertion.
Quelle est sa stratégie ? 
Lorsque Daesh perd une ville importante, comme la ville de Sinjar, qui est tombée entre les mains des Kurdes, ils ont commis  l´attentat du Bataclan à Paris. Le dernier attentat de Berlin se produit le même jour où le gouvernement libyen proclame la libération de Syrte. Tout est planifié.
Avec sa propagande, Daesh essaie de répondre aux « mauvaises »  nouvelles avec des « bonnes ». Si tu l´attaques, il t´attaque et il le fait avec ses moyens. Tu as des chasseurs-bombardiers, Daesh a des kamikazes. C´est une guerre !
Quelle est son influence au Maghreb ? 
La Tunisie est le premier pays exportateur de djihadistes (au Maghreb) avec entre cinq mille et six mille combattants. Beaucoup de personnes sont surprises car la Tunisie a été toujours un pays ouvert et moderne où les européens passaient leurs vacances. Alors pourquoi la Tunisie ? Le mouvement djihadiste en Tunisie a commencé dans les années 80. Beaucoup de daechistes tunisiens sont issus de familles qui ont combattu les Russes en Afghanistan. Ces Moudjahidine étaient considérés comme combattants islamiques qui menaient la guerre sainte pour en finir avec les communistes en Afghanistan. À leur retour au pays, ils ont été reçus comme des héros mais dans les années 1990 le mur de Berlin tombe et ils ne sont plus nécessaires. Ils deviennent alors un problème et sont incarcérés sous le régime Ben Ali. Il ne s´agit pas de gens qui se sont radicalisés maintenant mais ce sont des générations radicalisées depuis les années 80. Le grand-père a fait l’Afghanistan, son fils est pour Al-Qaïda et le petit-fils devient combattant de Daesh.
Après le dernier attentat kamikaze raté à Constantine, l´Algérie risque-t-elle de retomber dans une nouvelle période de terrorisme ? 
En Algérie, tout le monde se souvient de la décennie noire. On vit dans un moment d´incertitude car on ne sait pas ce qui peut arriver avec la Libye et avec tous ses combattants, s´ils vont rentrer dans leur pays d´origine ou s´ils vont chercher un deuxième pays pour le déstabiliser et pouvoir survivre. C´est pour cela qu´il y a un risque pour la Tunisie et pour l´Algérie.

Javier Martín « Malgré les succès militaires… par algerie-tsa

Categorie(s): Entretiens

Auteur(s): Ahlem RM

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