Abderrahmane Bergui, ancien arbitre international : "Des dirigeants de club sont à l'origine directe de la violence"

Elwatan; le Vendredi 20 Mars 2009
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Responsabilité des dirigeants de club, anarchie dans
la gestion des rencontres, corruption des arbitres :
Abderrahmane Bergui, ancien arbitre international et
président de l'association Ouled El Houma, vide son
sac sur les raisons de la violence dans les stades et
propose des solutions radicales.
- Beaucoup de rencontres de la
division I de football, voire de la
division II, ont été marquées cette
saison par des scènes de violence
et de dérapages, quelquefois tragiques.
Quelle analyse faites-vous
de ce phénomène qui a pris des
proportions très inquiétantes ces
derniers temps ?

- La chose qui me paraît à la fois
bizarre et inquiétante cette année,
c'est que la violence a débuté en
début de saison. Cela n'est aucunement
le fait du hasard. Il faut
reconnaître que nous n'avons pas
accordé suffisamment d'importance
à la montée de la violence dans
nos stades. C'est par manque de
responsabilité que nous constatons
aujourd'hui, avec une impuissance
avérée, cette montée incontrôlable
de la violence qui a gangrené notre
football. Il faut admettre dans la
foulée que le phénomène a atteint
un stade inquiétant. Il y a eu mort
d'homme, et ce n'est pas avec des
slogans que l'on peut apporter les
solutions nécessaires.

- Parlons justement des causes.
Vous êtes connu sur la scène
sportive en tant qu'arbitre international
d'abord, mais aussi
dans la vie associative en tant
que président de l'association
Ouled El Houma. Selon vous,
comment en est-on arrivé à cette
situation qui menace de devenir
incontrôlable ?

- Les causes sont multiples. Citons
d’abord les cercles d'influence
qui gravitent ces dernières années
autour de notre football. Acceptons
d'abord le fait que ce sport est
devenu un phénomène de société
influent, dont l’enjeu financier est
considérable. Tous les moyens sont
bons, pourvu que l'on remporte la
mise. Mais cet enjeu financier n'est
aucunement la seule cause de la
violence. En toile de fond, certains
dirigeants de club s'affairent à rajouter
de l'huile sur le feu par des
déclarations incendiaires. Ces déclarations,
rapportées à chaud par
la presse, sont de nature à influer
directement et négativement sur les
jeunes supporters. Il faudra que l'on
mette un terme à l’influence de certains
dirigeants qui font des clubs
un bien personnel et utilisent le
football à des fins autres que celles
que nous connaissons. Les autorités
doivent agir maintenant fermement
et arrêter une stratégie claire. Enfin,
les rencontres de football sont gérées
de façon complètement anarchique.
Le stadier, à titre indicatif,
ne connaît même pas son vrai rôle
et se met quelquefois à agresser et
à insulter les arbitres, les supporters
et les journalistes.
Résultats de cette anarchie : des
supporters accèdent aux stades armés
de couteaux et autres objets
prohibés. Il faut déterminer aussi, à
travers des textes clairs, le rôle et
le statut des comités de supporters.
Car par manque de responsabilité,
nous sommes amenés aujourd'hui
à constater et à vivre l'émergence
d'une violence inquiétante dans nos
stades.

- Plusieurs observateurs et spécialistes
accusent directement
l'arbitrage. Qu’en pensez-vous ?

- Il y a deux ans, j'ai moi-même attiré
l'attention des autorités concernées
sur la situation de l'arbitrage. Il est
géré de l'extérieur par des cercles
et des personnes très influentes. Il
faut faire le distinguo entre l'arbitrage
et la gestion de l'arbitrage,
car il est nécessaire de reconnaître
que nous avons des arbitres d'une
qualité incontestée et incontestable.
Néanmoins, il faut reconnaître
également qu'il existe des gens qui
polluent l'environnement sportif et
qui, par leurs moyens financiers,
ont réussi à faire tomber certains
arbitres dans le piège de la corruption.
La responsabilité n'incombe
pas uniquement aux arbitres, mais
aussi à ces cercles d'influence et à
leurs intermédiaires. Tout le monde
est au courant de ce qui se passe
dans le milieu de l'arbitrage, mais
la chose a été prise à la légère pen
passe actuellement dans les divisions
inférieures est beaucoup plus
grave que ce que l'on peut imaginer.
Et souvent, lorsqu'un arbitre accède
aux divisions supérieures, celui-ci
garde les mêmes comportements.
Pour mettre fin à ces pratiques, je
crois qu'il est nécessaire de protéger
l'arbitre et fermer les portes de
certaines institutions gestionnaires
du milieu footballistique aux dirigeants
de club. Nous avons besoin
aujourd'hui de responsables capables
de faire appliquer la loi, car
l'autorité censée mettre de l'ordre
dans la maison manque, ce qui justifie
l'anarchie actuelle dans laquelle
s'est embourbé notre football. Ce
sport a perdu ses valeurs au profit
du gain et de l'argent.

- Faut-il alors contrôler l'argent
des clubs ? Les autorités ont
pourtant cette mission de contrôler
le budget de l'Etat…

- Ecoutez, il existe des lois et des
textes qui sont clairs, et je crois que
nous sommes bien en retard en la
matière.
Nous sommes en train de constater à
travers le monde que les clubs sportifs
ont l'obligation de justifier leurs
revenus et dépenses. Cela pourrait
être un élément parmi d'autres pour
asseoir une bonne gestion des clubs
en Algérie. Je ne suis pas en train
de dire qu'il y a malversation au
niveau des clubs, mais à mon avis
tout doit être contrôlé.

- Vous être membre d'une commission
interministérielle chargée
de lutter contre la violence
dans les stades. Quels sont, selon
vous, les moyens capables d'endiguer
ce phénomène ?

- Il faudra impérativement s'attaquer
aux origines du mal et non à ses effets.
La commission a travaillé et entend
soumettre son rapport aux autorités
concernées. Les premières mesures
devront éventuellement intervenir
à compter de la saison prochaine.
Il y a aujourd'hui une prise de
conscience effective de la gravité
de la situation.
Mais il ne faut surtout pas s'arrêter
au stade de la sensibilisation. Les
dirigeants de club sont appelés,
eux aussi, à être plus responsables
dans leurs comportement et déclarations.

|Bio express|

|Ancien arbitre international de football, Abderrahmane Bergui a débuté sa carrière
dans l'arbitrage en 1966 pour la conclure au bout de 26 ans, soit en 1992. Depuis cette
date, il a choisi le mouvement associatif pour défendre les valeurs du sport et du
football national puisqu’il est aujourd’hui président de l'association Ouled El Houma
(celle-ci s’occupe des activités sportives et culturelles destinées aux jeunes non
structurés et de l’animation en milieu carcéral). Il est aussi membre d'une commission
interministérielle chargée de lutter contre le phénomène de la violence dans les stades.|

Categorie(s): entretien

Auteur(s): Ali Titouche

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