Aïcha, séropositive depuis 2003 : «Ça peut aussi vous arriver à vous»

Elwatan; le Samedi 30 Novembre 2013
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Se projeter, savourer les jours qui passent, affronter les aléas du quotidien ponctué de peines inéluctables et de joies arrachées coûte que coûte à sa condition. Courir après l’argent, l’amour, en passant des objectifs les plus dérisoires aux grandes perspectives. L’ambition, les intentions, les projets. Puis, tout d’un coup, le temps se suspend et tout bascule. «On voit tout de suite tous les horizons se boucher, toutes nos envies s’éteindre et une peur effroyable s’installer : la vie s’arrête», lâche dans un soupir Aïcha*, 40 ans, séropositive depuis dix ans. «Le plus dur, c’est le sentiment de honte qui vous gagne alors que vous n’avez absolument rien fait pour mériter ça.»

Depuis octobre 2003, Aïcha, jeune femme brune à la longue crinière, est devenue autre. «On est plus tout à fait soi-même quand on découvre qu’on est séropositif», explique-t-elle d’un ton calme, posé. Pour la première fois, Aïcha a décidé de raconter son histoire. Du choc de l’annonce à son mariage quelques années plus tard en passant par la naissance de sa fille Ahlem, âgée aujourd’hui de 6 ans. Parfois timide et hésitante et d’autres fois truculente et dure, elle se dévoile. «Vous savez, je n’en parle jamais et au moment même où je vous raconte tout ça, je refuse de m’entendre le dire», précise-t-elle d’un ton solennel. «Si je me fais violence pour en parler, c’est pour adresser un message d’espoir à toutes les personnes que le VIH bouleverse à un moment où ils ne s’y attendent pas.» Détresse, combat, honte, secret et l’envie de vivre, malgré tout, ont rythmé ses dix dernières années. Un récit saisissant.


«ça peut arriver à n’importe qui»


Le geste lent et le verbe hésitant, Aïcha fixe souvent le sol en parlant. «Non, la vie ne s’arrête pas avec le VIH.» Un moment de silence, puis d’un ton moins indolent, plus cru, elle lève le regard et ajoute : «Il faut arrêter de penser que ça n’arrive qu’aux prostituées, aux drogués ou aux personnes aux mœurs légères.» «Ça peut arriver à n’importe qui, j’en suis la preuve», tranche-t-elle presque en colère. En Algérie, comme dans beaucoup d’autres pays, les principaux déterminants de l’épidémie de sida sont la transmission sexuelle, la faible utilisation du préservatif, la détérioration des conditions socioéconomiques et les flux migratoires. Mais loin des clichés, le VIH peut frapper n’importe où, n’importe qui par simple inadvertance. «Au départ, c’était une banale rage de dent.

J’ai été soignée par un dentiste mais le mal n’a cessé de s’aggraver.» Fièvre, sensations d’épuisement et douleurs insoutenables. Très vite, Aïcha, se retrouve clouée au lit. Une semaine plus tard, elle atterrit aux urgences du CHU d’Oran, sans trop savoir comment. C’était en octobre 2003, Aïcha venait de fêter ses trente ans et s’affairait aux préparatifs de son mariage. «Tout est parti très vite», lâche-t-elle, un peu émue mais sans emphase. Tous ses plans sont tombés en ruines. «Je revois encore l’attitude suspicieuse des médecins, leurs questions étranges», confie-t-elle. Ses yeux noirs embués se ferment quelques secondes. Aïcha repense à ce moment fatidique où une psychologue lui a fait la terrible annonce : «Vous êtes séropositive.» Pour Aïcha, c’était l’effondrement. L’incompréhension, la honte, la décrépitude. «C’est indicible», lâche-t-elle.


Garder le secret


Ce chaos psychologique, Aïcha le partage avec près de 6500 autres personnes atteintes du VIH en Algérie (chiffres officiels) depuis 1985. Selon les associations activant dans le domaine, ils seraient bien plus nombreux à combattre le virus dans le secret. Près de 30 000, selon leurs estimations. Mais Aïcha dit en connaître très peu. «Je suis restée alitée durant deux mois et je ne voulais voir personne.» Très vite, sa famille comprend qu’il faut garder le secret pour éviter les invectives. «Les gens sont méchants quand il s’agit de sida, pour eux c’est synonyme d’opprobre, de saleté», regrette-t-elle. «Après l’annonce, j’ai rompu mes fiançailles et je me suis cloîtrée à la maison où seuls mes frères et ma mère savaient la détresse que je portais.»

Ce qui a d’abord torturé la jeune femme était de savoir comment elle a été contaminée mais «j’ai été ensuite happée par les impératifs médicaux et je suis allée à Alger pour me faire soigner», précise-t-elle. A l’hôpital El Kettar, des mains rassurantes se posent sur elle. L’acceptation commence à prendre forme dans l’esprit de la jeune femme grâce au réconfort du personnel de l’hôpital. Sur son visage raviné par la fatigue, un sourire se dessine : «Les médecins, les infirmiers du service étaient tellement gentils. J’étais perdue, désemparée, mais ils m’ont aidée à accuser le coup.» Une aide précieuse. Débute alors, pour elle, la bataille de la survie. La jeune femme se fait suivre et entame le traitement antirétroviral.


La douce vie à deux


La trithérapie lui permet de résister, jour après jour. Depuis, elle quitte Oran, sa ville natale, pratiquement tous les mois, pour récupérer ses médicaments, faire ses contrôles et discuter avec des «membres d’associations» très présents à l’hôpital. C’est d’ailleurs l’une d’entre elles, l’association Solidarité Aids Algérie de lutte contre le sida, qui l’aide dans toutes ses démarches. Reprendre une vie active, gérer sa maladie, ne pas se marginaliser. Les années passent, Aïcha décide de se battre. «A force d’aller à El Kettar pour mes soins, je me suis laissée convaincre par la psychologue de rencontrer d’autres personnes séropositives, par le biais de l’association», raconte Aïcha. «Ce sont eux qui m’ont présenté Ahmed, qui allait devenir mon mari.»

Ce qui, au tout départ, devait être un mariage de raison est devenu par la force des choses un lien «très fort». Tendresse et compréhension profonde à toute épreuve. «Quand on m’a dit qu’Ahmed, 35 ans, fonctionnaire dans une entreprise publique, cherchait à se marier avec une femme de bonne famille, j’avais catégoriquement refusé de le rencontrer. Je n’avais pas le droit d’envisager de me marier et encore moins d’avoir un enfant, mais les médecins et la psychologue ont fini par me convaincre que c’était vraiment possible. J’ai accepté de le rencontrer, quelques mois plus tard nous étions mariés et vivions sous le même toit.» Pour Aïcha et Ahmed, la vie devient tout de suite plus douce. «Ahmed n’en parlait jamais, je crois qu’il avait besoin de cultiver le déni pour continuer à vivre normalement», raconte-t-elle avec nostalgie. Plongé dans sa nouvelle vie, le jeune couple redouble de rigueur et de précautions pour protéger l’entourage. La vie reprend ses droits.


La difficulté d’être mère


«Au départ c’était difficile, mais maintenant, ce sont des gestes naturels : ne jamais laisser traîner sa brosse à dents ou autres effets personnels, ne jamais se blesser pour ne pas mettre en danger d’autres personnes…» Une routine qui fait désormais penser à Aïcha «qu’on peut vivre avec le VIH», comme avec n’importe quelle maladie chronique. «Parfois, j’ai l’impression de me porter bien mieux que les diabétiques ou autres malades chroniques, c’est une question d’hygiène de vie, d’organisation et de combativité», s’enthousiasme-t-elle. Les jours passent, les semaines puis les mois. Aïcha se sent revivre et reprend ses projets, notamment celui de lancer un atelier de couture. Là encore, l’association l’aide à contracter un crédit Ansej. Son dynamisme est interrompu par un heureux événement. Aïcha est enceinte. «J’avais peur, mais les médecins étaient rassurants», confie-t-elle, comme gênée. Comme effrayée à l’idée d’être jugée d’avoir osé prendre le risque. Puis un sourire se dessine encore sur ses lèvres. Grâce à un encadrement scrupuleux durant ses neuf mois de grossesse, Aïcha donne la vie à Ahlem, un bébé de 3,3 kg, déclaré négatif au test VIH. Explosion de joie au sein des deux familles. Pour Aïcha, la pression devient incommensurable. «Les premiers jours, c’était dur, j’avais tellement peur de la contaminer puis on a commencé à avoir les bons réflexes parce qu’on était très bien encadrés», confie la maman. La petite Ahlem lui donne, plus que jamais, envie de vivre. «Le fait qu’elle ne soit pas séropositive a été pour moi réparateur.» Ahlem grandit, égaye les jours qui passent, les mois, les années.


Combattre le tabou


De nouveau, Aïcha se permet de faire des plans, d’affronter les aléas de la vie quotidienne, de courir après l’argent, l’amour, comme avant que le VIH ne bouleverse sa vie.
«J’en suis arrivée à l’oublier malgré la prise quotidienne de mes six comprimés et les précautions constantes dans lesquelles je vis», détaille-t-elle. Un bonheur qui est vite interrompu par l’état de santé d’Ahmed, qui se dégrade. Aïcha a du mal à en parler. «Il s’est éteint en 2008, Allah Yerahmou.» Un long silence. Un deuil douloureux dont elle ne veut pas trop parler. A nouveau seule, Aïcha accuse le coup et continue de se battre pour lui survivre. «Pour ma fille», tranche Aïcha. Dix ans plus tard, elle dit vouloir vivre, plus que jamais. Dix ans plus tard, «je veux dire à tous ceux qui viennent d’être contaminés que la vie ne s’arrête pas avec le VIH». A l’époque  où la jeune femme a contracté le VIH, le nombre de déclarations confirmées comme nouveaux cas était de 40 à 50 nouvelles infections par an, donnant une moyenne d’une nouvelle contamination par semaine.

Dix ans plus tard, les chiffres ont pratiquement doublé, atteignant une moyenne d’une contamination tous les trois jours. Des chiffres en hausse alors que l’épidémie de sida est en net recul dans le monde (une chute de plus de 50% des nouvelles infections au VIH dans 25 pays, d’après Onusida 2012).
A l’origine de cette hausse vertigineuse, le tabou qui infecte l’imaginaire collectif algérien et empêche une sérieuse prise en charge à travers le dépistage, l’éducation sexuelle et la sensibilisation. A tous ceux qui rejettent et blâment les séropositifs, Aïcha répond que «ça peut arriver à votre sœur, votre père, votre meilleur ami, votre fils ou votre mari. Ça peut aussi vous arriver à vous».
Elle veut que cessent la stigmatisation et les préjugés sur le sida. «Il faut parler aux jeunes Algériens, leur apprendre à se prémunir, autant ceux qui ont un comportement à risques que ceux qui se sentent invincibles parce que l-eur mode de vie est irréprochable», insiste Aïcha. En parlera-t-elle un jour avec Ahlem ? «Dès qu’elle sera en âge de comprendre.» En attendant, Aïcha se bat pour voir sa fille grandir et garde le secret imposé par le tabou.


*Les prénoms ont été modifiés pour respecter l’anonymat de ce témoignage.
 

Categorie(s): santé

Auteur(s): Bouredji Fella

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