Ali Bensaâd, directeur de l'ouvrage collectif : "Le Maghreb à l'épreuve des migrations subsahariennes" : “Le Maghreb nie la dimension civilisationnelle de l'Afrique"

Elwatan; le Vendredi 20 Mars 2009
30387

Ali Bensaâd est géographe, maître de conférences
à l'université de Provence et enseignant-chercheur
à l'Institut de recherche et d'études sur le monde
arabe et musulman. Il travaille sur les mutations de
l'espace saharien et la place de ce dernier dans le
système relationnel international, notamment au
travers des migrations et des échanges entre monde
arabe et Afrique noire.
- Pourquoi les migrations
subsahariennes, facteur
d'intégration entre le Maghreb et
l'Afrique, ne sont-elles présentées
que sous le volet sécuritaire,
presque «hygiénique» ?

- La migration subsaharienne vers le
Maghreb n'est pas nouvelle, mais
elle a acquis une plus grande visibilité
ces dernières années depuis
qu'elle s'est greffée sur la circulation
migratoire irrégulière entre le
Maghreb et l'Europe et qu'elle est
donc devenue une préoccupation
pour l'Union européenne. C'est
elle qui fantasme sur ces flux et
a fait injonction aux pays du Maghreb
de développer un dispositif
répressif pour les contrer. Mais, en
fait, c'est une réalité au Maghreb
depuis les indépendances dans
la région. Il est vrai que pendant
longtemps elle n'a concerné que
les régions sahariennes où elle
continue d'ailleurs à être majoritairement
présente. Et les Etats maghrébins
s'en sont bien accommodés
tant qu'elle restait au Sahara.
Ce Sahara qui ne serait pas ce qu'il
est sans les travailleurs africains.
Mais les pays maghrébins ont
toujours eu des rapports ambigus
avec ces migrations tolérées, voire
sollicitées mais jamais reconnues.
C'est une réalité : les pays du Maghreb
sont devenus de nouveaux
pays d'immigration et cela bien
avant qu'apparaisse la destination
Europe comme objectif pour certains
migrants, mais ils se refusent
à l'admettre pour faire l'économie
des réponses sociales et juridiques
à donner à cette nouvelle réalité.
En fait, les autorités maghrébines
gèrent les migrations avec le même
déni de droit, la même violence et
la même paranoïa avec lesquels
elles gèrent leur propre population
mais en les aggravant encore plus.
Difficile dans ce cas de monter au
créneau contre l'Europe pour le
traitement infligé aux Maghrébins.
Le projet du Nouveau partenariat
pour le développement de l'Afrique,
par exemple, est intéressant
mais il est impossible de développer
un tel espace en adoptant une
politique hostile et répressive à
l'égard des migrants. D'autant que
dans les faits, il n'y a pas - et il n'y
aura jamais - d'invasion sud-saharienne.
Les flux se régulent par
eux-mêmes.

- Dans vos recherches, vous
évoquez l'enracinement
historique des mouvements
migratoires entre le Sahel et le
Maghreb. Est-ce que cet héritage
a des chances de contrecarrer
le discours automatiquement
répressif ?

- Le Sahara n'a jamais été une barrière,
et entre le Sahel et le Maghreb,
il y a un passé d'intenses
échanges de près de 10 siècles, sédimentés
dans nos cultures, et, je
dirai même dans nos gênes, depuis
la musique (qu'on pense au gnawa)
jusqu'à cette formidable machine
de sociabilité transafricaine que
sont les confréries religieuses le
plus souvent nées au Maghreb,
essaimées en Afrique noire et qui
reviennent au Maghreb comme
des altérités à leur source ancienne
dans un processus d'échanges où
les «allers-retours» altèrent même
par la plus-value de
l'autre. Une confrérie
comme la Tidjania,
née en Algérie, est
ainsi un canal de «diplomatie
informelle»
actionné concurremment
par l'Algérie et
le Maroc dans leurs
rapports avec les
pays africains, notamment
le Sénégal.
C'est l'épisode colonial
qui a mis fin à
cet échange dense
après, c'est vrai,
son affaiblissement
par les routes océanes.
On peut valoriser
ce passé pour féconder le
présent ou être dans le déni. Il serait
intéressant d'en solder le côté
sombre (comme le racisme ou la
pratique de l'esclavagisme dont on
ne pourra trouver trace dans aucun
manuel !!) mais aussi de valoriser
les potentialités.
Regardez : les échanges officiels
sont quasi-inexistants, pourtant
il y a un formidable mouvement
d'échanges informels qui vient
pallier l'absence de politique de
complémentarité et qui induit bien
sûr, fatalement, la circulation des
hommes. Ils indiquent les potentialités
à fructifier. Mais ce que nous
disons pour l'Europe est aussi vrai
pour nous le Maghreb dans nos
rapports avec le Sahel. L'Algérie
veut valoriser sa position de «porte
de l'Afrique» et s'ouvrir à travers la
transsaharienne et le projet du Nepad
jusqu'au Nigeria, le Maroc veut
se développer et devenir à travers
Tanger le trait d'union qu'il aspire
à être entre l'Europe et l'Afrique,
mais ils ne le peuvent pas sans être
un espace d'interpénétration avec
les Subsahariens. Comme pour
l'Europe, le Maghreb ne peut pas
être un espace d'échange économique
sans en payer le coût humain.
Le développement économique et
la stabilité à ses frontières dépendent
de l'intégration de la question
de la circulation des hommes.
C'est une illusion de penser que le
Maghreb peut se déconnecter du
reste de l'Afrique. A l'ère des regroupements
régionaux qui, après
une période de folle dérégulation,
deviennent le cadre obligé de régulation
de la mondialisation, il
n'est pas dans l'intérêt des pays
maghrébins d'aller à l'encontre de
leur profondeur historique et géostratégique
et de nier la communauté
de destin avec le Sahel alors que
pendant des siècles nous avons fait
partie du même «système-monde»
quand il était centré sur le monde
arabe. Ce fut une ébauche de mondialisation.
C'est dommage qu'on nie la dimension
civilisationnelle commune
et qu'on la réduise pour
l'Afrique, comme l'ont fait les colonisateurs,
à sa dimension folklorique.
Je terminerai en rappelant
que le mot qui désigne ces régions
«le Sahel» est d'origine arabe, il
désigne le rivage, celui qu'on atteint
après avoir traversé la «mer»
saharienne. Or, comme disait Malraux
: «Les continents séparent
les peuples, la mer les rapproche.»
La colonisation française avait eu
le rêve fou de créer une mer au
Sahara pour rapprocher ses deux
rives, allons-nous, nous nations
africaines indépendantes, faire du
Sahara un limes entre les deux
parties du continent ?

Categorie(s): idées

Auteur(s): Mélanie Matarese

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..