Amara Benyounes : «Il faut une ligne de démarcation entre les démocrates et les intégristes»

Elwatan; le Mardi 21 Fevrier 2012
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-Est-ce qu’une personnalité comme vous, plus ou moins éradicatrice, ne se sent pas mal à l’aise en produisant un discours «hard» contre les islamistes, sachant que vous avez soutenu la Charte pour la paix et la réconciliation nationale qui a réhabilité le courant intégriste et a permis à des milliers de terroristes de recouvrer la liberté en leur assurant, en prime, l’impunité totale ?

Je suis un éradicateur et non une personnalité plus ou moins éradicatrice. La Charte pour la paix et la réconciliation nationale est tout a fait claire. Nous l’avons soutenue pour un certain nombre de raisons, et la plus importante est qu’elle désigne dans des termes limpides que les responsables du terrorisme ce sont les dirigeants du FIS.

-Si le FIS porte une responsabilité dans les massacres et le bain de sang dans lequel il a  plongé l’Algérie et les Algériens, il n’est toutefois pas le seul protagoniste dans l’affaire : le régime d’Alger est tout aussi comptable de ce qui a pu se passer. Ne faudrait-il pas, 20 ans après, revisiter le principe de co-responsabilité ?

Dans le terrorisme, il n’y a pas de principe de co-responsabilité. C’est le FIS qui a déclaré la guerre à l’Algérie. Le régime peut être épinglé pour sa mauvaise gestion, faillites multiples, dictature…, mais il n’est aucunement responsable dans le déclenchement de la violence armée.

-Vous oubliez les 28 000 disparus...

D’abord, ce chiffre est contesté et contestable.

-Officiellement, ils sont 8000 disparus algériens…

Je ne sais pas pourquoi à chaque fois qu’on parle de terrorisme, on nous sort le nombre de disparus. Même s’ils sont 28 000, pourquoi doit-on occulter les 200 000 morts, victimes du terrorisme ? Pourquoi on ne parle jamais des victimes du terrorisme, seulement  de leurs bourreaux ? Vous voulez que je vous dise : la plupart de ces disparus ont pris le maquis. Ce sont des terroristes. Qu’on le veuille ou non. La deuxième catégorie, ce sont ceux enlevés par le GIA et l’AIS et égorgés. Et la troisième, ce sont ceux enlevés par les services de sécurité. L’Etat algérien lui-même reconnaît sa responsabilité. Sa faute.

-Vous admettez au moins qu’il y a eu des dérives, un doux euphémisme en la matière...

Oui. Comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de dérives ? Mais ceux qui ont déclenché le terrorisme, ce sont les intégristes du FIS. Je constate qu’aujourd’hui on est revenus à une situation pire. Parce qu’avant, on assumait, du moins pour les partisans de San Egidio, alors que maintenant, on est sûrs des circuits plus ou moins flottants. Mme Hanoune, qui attaque aujourd’hui les islamistes, a pactisé avec eux à Rome. Je suis sidéré aussi quand j’entends des responsables politiques, catalogués «éradicateurs», accuser l’armée d’assassinats. Me concernant, j’ai toujours tenu cap : ce sont les terroristes islamistes qui ont commis des massacres, et l’armée est intervenue pour sauver le pays et elle l’a sauvé. Il est hors de question que les intégristes aient aujourd’hui par les élections ce qu’ils n’ont pas obtenu dans les années 1990. Je précise toutefois que pour ce qui est des élections du 10 mai, personne ne les annulera. C’est une certitude absolue. Nous ferons tout pour amener les Algériens à adhérer à notre projet républicain, les inciter à exprimer leur choix. Et si les islamistes gagnent, mabrouk alihoum !

-Pour ces élections, ne croyez-vous pas que les jeux sont déjà faits, qu’il y a un deal entre les islamistes et le régime autour d’un partage de la rente et des sièges ?

Des deals entre une partie du régime et une partie des islamistes, il y en a toujours eu. C’est d’ailleurs pour cela que j’insiste afin que l’on sorte de cette opposition mortelle entre pouvoir et opposition. Car, aussi bien au sein du pouvoir que dans l’opposition, il y a des intégristes et des républicains démocrates. Il faut qu’on arrive aujourd’hui à une ligne de démarcation claire, qu’il y ait d’un côté un camp progressiste, démocrate, républicain, et de l’autre, conservateur et intégriste.

-Vous parlez des intégristes au pouvoir, vous pensez à Bouteflika peut-être…

Si je suis sûr d’une chose : vous pouvez accuser Bouteflika de tout sauf d’être islamiste. Bouteflika n’a rien à voir avec l’intégrisme
C’est tout de même sous la présidence de Bouteflika que les islamistes ont été le plus intégrés dans le jeu politique. La Charte nationale, qui a réhabilité l’islamisme politique, c’est lui. C’est sous sa présidence qu’on a fait appel au clergé, réactivé les zaouïas, donné un contenu intégriste aux programmes scolaires, etc.
Non. Non. Les premiers islamistes intégrés l’ont été sous le gouvernement Ghozali, sous la présidence de Zeroual. Bouteflika a intégré les démocrates dans son premier gouvernement. Sous Zeroual, qu’on ne peut soupçonner de sympathie avec le courant intégriste, il y avait 7 ministres islamistes.

-L’école algérienne est là, elle témoigne, si besoin est, de l’œuvre d’endoctrinement intégriste menée sous la présidence de Bouteflika...

Dans l’éducation, Bouteflika est le seul président à avoir lancé une réforme d’envergure, pour la débarrasser de l’intégrisme. Tout le monde lui reconnaît ça, même si sa réforme n’a pas pu aboutir. Sur le plan des programmes, de l’intégration des langues étrangères, il y a des avancées …

-Vous croyez toujours en l’homme, en Bouteflika s’entend...

Non. Non. Je ne crois pas en les «hommes». J’ai soutenu un projet. Je soutiens des idées ou m’oppose à des idées. Je n’en fais pas une affaire personnelle et ne me détermine pas pour ou contre un homme. Il faudrait qu’on repense sérieusement nos rapports politiques, non en fonction des ego, mais en fonction des projets.  Pour un certain nombre de personnes, tout ce que Bouteflika dit, c’est du «Coran», pour d’autres, ils sont mécontents, même s’il leur offrait le paradis sur un plateau.

-Si vous vous reconnaissez tellement dans le projet de Bouteflika, pourquoi n’avez-vous pas rejoint l’alliance présidentielle ?

Moi, je ne vois pas en quoi l’alliance a soutenu Bouteflika. C’est tout le contraire qui s’est passé. Bouteflika a plus soutenu l’alliance que celle-ci ne l’a soutenu. C’est kafkaïen. Si demain, Bouteflika se désolidarisait de cette alliance, elle serait complètement laminée, ratatinée. Et franchement, voyez-vous un point commun, un seul, entre Soltani, Ouyahia et Belkhadem ?

-La rente...
La seule chose qui les rassemble, c’est le partage des postes, ministériels entre autres. Si demain la question de notre participation à une alliance gouvernementale se posait, je peux vous assurer qu’elle se fera en fonction d’un programme, d’objectifs et d’échéances.

-A l’UDR, soutient-on les «révolutions arabes» ?

Il y a deux choses : d’abord, si les révolutions vont dans le sens de l’histoire, vers plus de progrès, de modernité et qu’elles s’appuient sur des forces qui incarnent ces valeurs, nous les soutenons. Mais, il semble que ce n’est pas du tout le cas en Tunisie, en Egypte ou en Libye où ce sont les forces rétrogrades qui ont remplacé les dictatures. Par ailleurs, nous estimons que tous ces soulèvements, dirigés contre les dictatures, sont plus que légitimes. Un El Gueddafi qui part, c’est bon débarras… même si la manière avec laquelle il a été assassiné n’est pas tout à fait démocratique.  Le fait que Benali et Moubarak ne soient plus là est une excellente chose. Mais il ne faudrait pas qu’on s’arrête en si bon chemin : les gars de l’Arabie Saoudite, de l’Iran,  du Qatar, du Soudan doivent également partir.

-Bouteflika, peut-être, aussi ?

Bouteflika s’en ira. Un jour. A la suite d’élections. Car, on n’est pas du tout dans la même configuration qu’en Tunisie ou en Egypte… Le Qatar ou l’Arabie Saoudite ne peuvent pas nous donner des leçons de démocratie, alors qu’ils interdisent aux femmes de conduire une voiture. Je suis choqué qu’on puisse prendre ces pays pour exemples.

-Mais la victoire des islamistes n’est-elle pas l’expression, justement, de cette réalité sociopolitique, celle des sociétés arabo-musulmanes où la religion jouit d’une place centrale. Les courants traditionalistes, islamistes, contrairement aux forces laïques, progressistes, sont nettement majoritaires dans ces sociétés...

Le monde arabo-musulman est une chose, l’Algérie en est une autre. Si dans le monde arabo-musulman ces forces progressistes sont extrêmement minoritaires, c’est d’abord parce qu’elles ont longtemps subi la chape de plomb et enduré la répression des régimes dictatoriaux. Seuls les islamistes ont pu tirer leur épingle du jeu.

-L’UDR changera de sigle… Peut-on savoir si la philosophie et les orientations de votre parti changeront aussi ?

L’UDR changera de sigle si le congrès constitutif (tenu vendredi 17 février) l’approuve. Pour ce qui est de la philosophie du parti, elle ne varie pas en fonction des conjonctures. Cependant, il y aura des changements sur le plan de l’organisation. L’UDR s’ouvre à tous les Algériens, y compris pour les militants des autres partis politiques. Nous sommes peut-être le seul parti en Algérie où le SG ne nomme pratiquement personne. Toutes les instances de l’UDR (du MPA) seront élues, du président de section au SG.

-Le ministère de l’Intérieur a autorisé une vingtaine de partis à tenir leur congrès constitutif. Ce lâcher intempestif de petits partis, avec à leur tête des généraux sans armée, est-il synonyme de diversité politique ou participe-t-il d’une entreprise de pollution de la scène (politique) ?

Personnellement, je m’en réjouis. Je rappelle qu’on avait eu un débat similaire lorsqu’il s’est agi de la presse. On avait dit à l’époque : deux ou trois journaux suffisent… Mais en quoi voulez-vous que ça me gêne qu’il y ait autant de partis politiques ? Nous devons laisser la liberté totale aux Algériens de créer des partis, des associations. C’est aux Algériens de décider qui les représentera, pas au ministre de l’Intérieur ni à certains politiques. J’ajoute que si nos concitoyens s’abstiennent de voter, ce n’est pas seulement un camouflet pour le pouvoir et ses candidats mais pour l’ensemble des candidats aux élections.

-Vous parlez de la sanction des urnes, pouvez-vous nous citer une seule élection libre et transparente ?

(Hésitation). En Algérie, tout est en construction. Vous ne trouverez pas un seul Algérien, sérieux, du pouvoir ou de l’opposition, qui vous répondra par l’affirmative. Et même ceux qui disent que les prochaines seront libres et transparentes, sachez qu’il n’en est rien, ‘‘makach menha’’. Il y aura toujours des parties qui seront tentées de frauder. Il y a deux solutions pour la contrer : primo : voter massivement : plus le taux de participation est fort, moins sera importante la fraude. Secundo : les partis doivent s’organiser en coordination pour veiller à la régularité du scrutin. Une tâche immense : il faudrait au minimum 60 000 surveillants pour couvrir tous les bureaux et centres de vote du pays. Et aucun parti ne dispose d’autant de militants.

-En 2007, vous participiez aux législatives avec l’ANR, vous avez obtenu 4 sièges. Vous pensez mériter ces sièges, sachant que votre parti était une coquille vide, sans troupes, ou méritez-vous davantage ?

On méritait bien plus, évidemment ! Nous avons été spoliés de plusieurs sièges. Pour ce qui est des troupes, vous allez les voir lors de notre congrès. L’élan de l’UDR a été cassé parce qu’ils ont vu que le parti est présent dans les 48  wilayas, dans l’immigration. Et comme nous ne sommes ni des pleureurs ni des revanchards, nous postulons pour les prochaines élections, et même si on ne gagne pas, on se présentera encore, car nous pensons que les réformes s’arrachent, les unes après les autres, et qu’à devoir choisir entre la «politique du tout» ou la «politique de rien», nous préférons la «politique du possible».

-A Tizi, réputée être votre fief, votre parti a été battu à plate couture...

Je n’ai pas de fief. Pourquoi Tizi serait-elle mon fief ? La seule fois où je m’étais présenté à Tizi Ouzou (sur liste RCD), je n’ai pas été battu, mais j’ai obtenu 7 sièges.

-En 2007, la liste de votre parti à Tizi a obtenu combien de sièges ?

Zéro pointé ! Cela dit, Cheikh Mohand l’Hocine disait : «Irgazen am yirdhen, ma ghlin a rmel admghin (Les hommes sont comme les grains de blé, s’ils tombent dans une terre fertile, ils germent». Nous comptons donc nous présenter dans les 48 wilayas.

-Certains disent que l’UDR n’a qu’une seule raison d’exister, à savoir fractionner le vote de Kabylie, gêner les partis implantés dans la région, le FFS et le RCD...

D’abord, le parti est d’envergure nationale, et le jour où l’UDR deviendra un parti régionaliste, je démissionnerai. Et puis, très franchement, je suis fatigué de cette antienne qui veut que la Kabylie soit la chasse gardée de quelques partis politiques. La Kabylie n’est l’héritage de personne. S’il y a bien quelque chose que je ne peux pas changer, c’est bien mon lieu de naissance. Je suis né à Tizi Ouzou, maintenant s’il faut qu’à chaque fois que je passe, j’exhibe ma carte d’identité… à L’UDR, on ne s’inscrit pas du tout dans cette démarche : le FFS comme le RCD, on ne souhaite les avoir ni comme adversaires, encore moins comme ennemis, parce que - qu’on le veuille ou non - ce sont des partis de la mouvance démocratique.

-Vous proposez, dans votre programme, le système de «régions». Cette régionalisation ne serait-elle pas, un peu, la version «light» de l’autonomie. Vous ne chassez pas sur le terrain du MAK ?

Nous n’avons rien à voir avec cette histoire d’autonomie. Je ne chasse pas sur le terrain du Mak parce que, déjà, le Mak n’existe pas et ne se présente pas aux élections. Nous, nous sommes pour une vraie politique de décentralisation. Trop de pouvoirs sont concentrés dans la capitale, et il est temps de décentraliser.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Mohand Aziri

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