Ameziane Ferhani. auteur et journaliste : Notre littérature n’est pas suffisamment à l’écoute de la société

Elwatan; le Vendredi 23 Octobre 2015
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Ameziane Ferhani vient de publier aux éditions Chihab à Alger, Traverses d’Alger, un recueil de nouvelles. Treize nouvelles pour célébrer la ville blanche d’une manière poétique. Le réalisme y est enrobé d’humour, parfois de fantaisie. Les personnages dégagent un certain charme qui ne peut que plaire à celui qui veut visiter une cité qui a encore beaucoup de choses à cacher ou à dévoiler. Tout dépend. Ameziane Ferhani adore Alger. Son regard de sociologue averti et de journaliste alerte est plongé dans la ville pour explorer toutes les zones où la vie prend de belles couleurs sous les lumières de la Méditerranée. Entretien.
Traverses d’Alger est votre premier recueil de nouvelles. Mais votre histoire avec l’écriture remonte déjà à loin. N’est-ce pas ?

J’ai écrit mon premier texte à dix ans.

Depuis, je n’ai pas cessé d’écrire. Et comme le journalisme me menait à l’écriture, il ne restait pas beaucoup de temps pour les recherches personnelles. Je suis un grand amoureux de la littérature, mais j’ai toujours hésité à publier.

Je mettais mes textes dans les tiroirs, j’en ai jeté d’autres. Je dois avouer que ma famille m’a encouragé à faire le pas. J’ai donc repris, collecté, traité, classé tous mes écrits. Au début, j’ai choisi trois nouvelles dont l’histoire se passait à Alger. J’ai décidé de continuer en écrivant des nouvelles entre lesquelles, il y avait des passerelles.

D’où le titre de Traverses d’Alger. C’est quelque chose de réel puisque Alger est une ville à la topographie accidentée avec des reliefs, des collines, des coupures, des descentes…

La notion de «Ktou’a» (traverses) est très répandue parmi les Algériens. Il s’agit aussi de traverses dans le temps, dans l’espace, entre les dimensions et les catégories sociales. J’ai essayé de reconstituer un portrait non exhaustif d’Alger à travers les portraits de personnages.

Des personnages qui habitent dans des quartiers différents d’Alger. Des univers différents également. Il y a les cafés, les boutiques, les bâtiments, les jardins, les balcons, les places publiques… Une manière de revisiter le territoire...

Tout à fait. Pour moi, Alger est un patrimoine battu en brèche par la réalité moderne et par les négligences et la mauvaise gestion des administrateurs. Mais c’est un espace qui est plein de sens et de signification. Je voulais en même temps rendre hommage à cette ville qui a donné son nom à notre pays. Bologhine a décidé d’appeler El Djazair (Alger) au nom des petites îles. Je suis Algérien, j’ai donc un rapport avec ces îles.

Dans deux nouvelles, La nuit du couvre feu brûlé et L’horloger et l’hirondelle, le drame des années 1990 est présent. La part de la réalité est intacte dans vos textes. Pas moyen d’y échapper ?

Pour moi, la littérature doit prendre son départ de la réalité. Les études ont prouvé que même la littérature fantastique s’inspirait du réel. Réel transfiguré ensuite. Il y a donc toujours un rapport dans la création littéraire avec le réel.

Chez moi, il est plus au moins fort. Je trouve que notre littérature n’est pas suffisamment à l’écoute de la société, à l’écoute de ce qui se passe, à l’écoute des nouvelles générations, à l’écoute des nouveaux phénomènes. C’est peut-être lié à mon métier de journaliste, je suis quelqu’un de naturellement curieux. Je suis constamment en observation de ce qui se passe. Evidemment, je considère que toute œuvre littéraire doit être littéraire comme son nom l’indique. Je suis donc parti du réel pour insuffler ensuite de l’imaginaire.

Il y a un peu de réalisme poétique dans vos nouvelles. Vous racontez des situations bien réelles mais d’une manière attendrissante, soignée...

J’aime bien l’expression «réalisme poétique». Elle correspond un peu à l’esprit des Algériens. Parfois, certains de nos compatriotes paraissent brutaux, inélégants dans leur comportement… Mais dans le fond, il y a des cœurs d’artichaut sous la carapace de gens hostiles. Il y a une forme de poésie dans l’être algérien. Il est évident que tout le monde n’est pas pareil. J’ai essayé de capter quelque chose qui existe chez les nôtres.

Les métiers sont très présents dans vos nouvelles : le peintre, l’horloger, le bouquiniste… Est-ce une manière de rendre hommage à ces métiers qui tendent à disparaître poussés par la vitesse contemporaine ?

Les montres à bracelet disparaissent. Tout est dans les smartphones. Il est vrai que j’ai une tendresse particulière par rapport à certains métiers qui sont menacés d’une façon ou d’une autre. En même temps, ça correspondait à des personnages réels que j’ai connus et à qui je voulais faire un hommage. Comme la première nouvelle (Aux étoiles d’or) sur Si Mouloud, le bouquiniste de la rue Didouche Mourad qui fait ce métier depuis 65 ans. Je tenais absolument à lui rendre hommage et à travers lui aborder le livre et ma conception à la fois de la littérature et de la nostalgie.

Votre regard sur Alger paraît différent des autres écrivains. Certains d’entre eux ont tendance à exagérer sur l’aspect extérieur de la ville, évoquent la saleté, les murs décrépis, les trottoirs défoncés. Vous, vous êtes dans la compréhension, presque dans la passion. Votre regard n’est jamais hautain...

Je ne suis qu’une particule de cette ville où vivent cinq millions d’habitants si l’on ajoute la périphérie. Presque 10% de la population algérienne vivent à Alger. Je ne peux pas avoir un regard hautain sur quelque chose qui m’enveloppe.

Cela dit, je suis révolté, ulcéré, par les atteintes au patrimoine bâti, au patrimoine historique. Je me suis surtout attaché aux êtres humains dans leur relation à l’espace en m’éloignant du journaliste. Chaque jour, des articles sont publiés sur la situation actuelle d’Alger.

La littérature ne doit pas être du journalisme publié en livre, ça doit être une œuvre qui va vers des valeurs profondes. A propos de la dernière nouvelle, Sidi Yahia ou la fin d’Alger, beaucoup de gens m’ont demandé s’il s’agit de Sidi Yahia d’aujourd’hui. En fait, j’évoque cette partie de la capitale à la fin des années 1950. Le quartier est aujourd’hui équipé de constructions modernes. Avant, il y avait une forêt qui s’étendait à perte de vue et qui marquait, à l’époque, la fin de la ville d’Alger.

Sidi Yahia qui représente une certaine société, une certaine classe qui s’est imposée au paysage urbain et social ces dernières années...

Le regard dans la nouvelle est décalé sur ce quartier. Je voulais que les gens sachent ce qu’il y avait là pour qu’ils aient une autre lecture des apparences. J’essaie de les amener à voir les choses autrement.


Et nous sommes avec des personnages dans la ville. A travers eux on a  découvert les lieux. Il y a par exemple ces curieux voisins dans la nouvelle De l’origine du bruit...

Le fait urbain est nouveau pour l’Algérien. A part quelques cités qui existaient avant la colonisation, les autres ont été développées ou créées par cette même colonisation et réservées essentiellement aux Européens. Seuls 30% d’Algériens habitaient Alger jusqu’à la date de l’indépendance. 85 à 90% des habitants d’Oran étaient des Européens avant 1962.

La découverte du fait urbain d’une manière brutale explique beaucoup de choses sur l’histoire contemporaine algérienne et sur la composition de notre société. A part les générations nées en ville ces dernières années, la plupart des Algériens sont d’origine rurale. Cette découverte a créé des situations difficiles à gérer pour les individus. Les gens qui se réfugient dans la tradition, le font parfois par autodéfense morale parce qu’ils sont effarés par la grande vitesse des changements. Si l’on ajoute la période numérique ou parabolique avec l’internet et la télévision, cela crée des situations incroyables.

C’était notamment le cas lors des premières diffusions par satellite pour la télévision (fin des années 1980). A l’époque, chaque foyer avait un poste de télé. Il fallait donc éviter certaines émissions, certaines tranches horaires, ne pas être ensemble parfois… Résultat : dans les foyers, il y a aujourd’hui autant de postes télé que d’individus. Chacun regarde ce qu’il veut selon ses centres d’intérêt. Je voulais montrer aussi tout ce que cette promiscuité urbaine, cette vie dans des ensembles souvent mal faits, ne tenant pas compte de la personnalité algérienne ou des difficultés relationnelles qu’elle peut engendrer, cette nouvelle technologie de la communication...tout cela engendre un véritable maelstrom.

Dans Traverses d’Alger, vous racontez au fil des nouvelles, l’Algérie de ces quarante dernières années. C’est l’histoire mêlée à la géographie...

Tout à fait ! Je suis passionné par le croisement entre l’espace et le temps. Pas d’un point de vue scientifique comme dans la théorie de la relativité. On ne comprendra la société algérienne qu’en mettant ces deux paramètres en situation et en les mêlant. Si l’on s’intéresse aux faits historiques sans regarder l’espace, on ne peut pas comprendre. Et, inversement.
Le patrimoine marque également sa présence dans vos nouvelles. Le patrimoine immatériel surtout, comme les proverbes, les expressions populaires, les chants…Vous avez même rendu un hommage à un célèbre jeu, Yadès...
Un jeu très algérien et qui, à mon sens, est unique au monde. Il peut se jouer partout sans aucun instrument ni support et sans limite de temps. C’est quand même quelque chose d’extraordinaire. Tout le monde peut jouer Yadès de 7 à 99 ans. Et, j’en parle avec émotion. Dans la nouvelle, je suis parti d’une histoire réelle, celle d’une partie qui a duré 9 ans entre un frère et une sœur. C’est un record ! Peut-être même du monde. Yadès vient du mot yed (main). Nos ancêtres ont voulu nous apprendre à travers ce jeu le sens de la responsabilité. La responsabilité de prendre et de donner. C’est une pédagogie très forte sur le don et la réception.
On perçoit beaucoup de pudeur dans vos nouvelles. Chaque mot est à sa place. Vous ne forcez pas le trait. Vous ne cherchez pas à heurter le lecteur. Pourquoi ?
Je cherche surtout à créer une atmosphère. J’essaie de faire en sorte que mon écriture s’adapte à la situation. Je cite l’exemple de la nouvelle De l’origine des bruits. Il y a une situation scabreuse qui est vécue difficilement par les habitants d’un immeuble. Je voulais que mon écriture soit dans le ton de leurs relations, dans la gêne que cela provoque. C’est-à-dire mettre le lecteur là-dedans. Quand on me dit que la littérature doit briser les tabous, je dis oui. Mais elle en a tellement brisé, qu’il ne reste pas grand-chose. On ne défonce pas une porte ouverte. Maintenant, il faut apporter autre chose.

Et vous n’avez pas oublié la culture, les arts, dans vos nouvelles. Il y a un bouquiniste, un dramaturge, une artiste-peintre. Cela est-il lié au grand intérêt que vous accordez à la chose culturelle ?

C’est certain. Il s’agit en fait de catégories de gens qui n’ont pas toujours cette chance d’être mis en scène, en avant. Paradoxalement, ils sont créateurs, artistes. Je me suis dit qu’il fallait leur donner une place dans notre univers littéraire. Ils sont là, existent. A la différence des artistes d’autres pays, l’artiste algérien vit souvent dans un quartier populaire avec des voisins plombiers, comptables ou autres. Avec des voisins qui ont des centres d’intérêt différents.

Y a-t-il une hiérarchisation dans la présentation des nouvelles dans le recueil. Ou s’agit-il d’un choix aléatoire ?

J’ai discuté avec la directrice éditoriale de Chibab, Yasmina Belkacem, pour choisir le meilleur ordre pour présenter les nouvelles. Nous avons fait plusieurs choix, mais nous sommes revenus au premier ordre que j’ai proposé. L’ordre n’est donc pas aléatoire. Il a été pensé, réfléchi. Deux nouvelles sont mises ensemble : Bébé Bès qui concerne mon fils, et La promesse de la place Kennedy qui narre une histoire autour de ma fille.

J’ai essayé d’être dans l’esprit du titre, dans la démarche de faire des traverses pour que les lecteurs passent d’une nouvelle à une autre en gardant un certain parcours. Je suis donc un guide affectif amenant les gens à découvrir la ville et d’autres personnages. En commençant avec Les étoiles d’or, je voulais dire mon amour pour la littérature et rendre hommage au bouquiniste Si Mouloud qui a connu Mouloud Mammeri, Albert Camus, Mouloud Féraoun... Il s’est consacré durant toute sa vie au commerce du livre.

D’ailleurs vous avez organisé une rencontre chez lui pour débattre de votre livre. Manière de joindre l’histoire à la réalité...
J’ai invité des journalistes à visiter l’endroit, à parler avec le bouquiniste et à discuter de la littérature. Aujourd’hui, Si Mouloud travaille à mi-temps. Il est remplacé par son petit-fils. C’était un moment fort pour lui.

Et quel est donc le secret du chiffre 13 ? Le 13 a une histoire, une charge temporelle...

C’est un choix délibéré, mais il n’y aucune référence à la superstition européenne autour de ce chiffre. En fait, il s’agit des 13 friandises de Yennayer, qui est une tradition nationale. C’est la fête du partage familial. J’ai fait en sorte que mon recueil de nouvelles ressemble à une corbeille de Yennayer.

Y aura-t-il une suite à ces nouvelles ? On peut penser que oui...

Je prépare un autre recueil mais ce n’est pas une suite. Je continue à explorer mon «fond perdu» ! En faisant la collecte, j’ai trouvé soixante nouvelles plus au moins achevées. Actuellement, j’ai repris certaines nouvelles et j’écris d’autres parallèlement. Cela va aboutir sûrement à un recueil avec des histoires se situant en dehors d’Alger, dans l’Algérie mais aussi à l’étranger, dans plusieurs lieux du monde où je suis passé.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Fayçal Métaoui

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