André Silver Konan. Grand reporter, analyste politique : La France a joué son rôle, à elle, confié par la communauté internationale

Elwatan; le Vendredi 8 Avril 2011
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- Quel est le climat qui règne en ce moment à Abidjan ?

Le climat qui règne à Abidjan est celui qui nous est rapporté par certains médias internationaux. La presse nationale s’est autocensurée ou a été censurée, nombre de journalistes sont menacés de mort ou de représailles, certains ont trouvé refuge, ironie de l’histoire, à Bouaké, dans le fief de l’ex-rébellion des Forces nouvelles, d’autres après avoir échappé de justesse à des tentatives d’assassinat, comme cela est mon cas, ont choisi le chemin de l’exil. Il n’empêche, je demeure en contact permanent avec les collègues et mes proches à Abidjan. Ce qui me permet de vous dire qu’on est au bord du chaos : couvre-feu de midi à 18h (les populations n’ont que 6 heures de temps pour respirer l’air du dehors), interruption de l’eau et de l’électricité dans plusieurs quartiers de la ville, pillages des miliciens, tirs sporadiques, manque de nourriture, de médicaments et d’argent, administration fermée, etc. A ne pas s’y méprendre, Abidjan ressemble aujourd’hui à Beyrouth dans les années 1990.

 

- L’on rapporte que Gbagbo est assiégé, qu’il est «fini», mais refuse toujours de signer sa reddition. Quelle serait l’issue à votre avis ?

Très probablement, M. Gbagbo a choisi de se battre jusqu’à la dernière minute, encouragé par une secte mystico-chrétienne de pasteurs sulfureux qui lui a fait croire qu’une armée venant de je ne sais quelle planète descendra à Abidjan pour anéantir ses ennemies. Cette allégation anecdotique peut paraître invraisemblable voire risible, mais elle fonde la résistance à la limite suicidaire de M. Gbagbo et traduit l’état d’esprit dans lequel lui et son entourage se trouvent dans le bunker de Cocody. Lequel bunker est défendu par des éléments de sa garde prétorienne, composée de mercenaires angolais et libériens, de miliciens tribaux et de soldats qui lui sont restés fidèles.  

 

- Où en sont les négociations avec Gbagbo et sur quoi portent-elles exactement ? Son immunité ? Un éventuel exil ?

Les négociations sont au point mort. Elles ont buté contre l’intransigeance de M. Gbagbo qui, manifestement, est coupé de la réalité. Celles-ci portent sur l’immunité que les nouvelles autorités doivent lui accorder, ainsi que celle de certains de ses proches. Elles portent également sur la reconnaissance écrite de sa victoire à l’élection présidentielle, exigée par M. Ouattara. Le lieu de l’exil n’est pas sur la table de négociations. Dans tous les cas, je crois savoir que M. Gbagbo, s’il devrait choisir un pays d’exil, s’adresserait à au moins l’un des trois pays africains, à savoir dans l’ordre de ses préférences, l’Angola, la Guinée équatoriale et l’Afrique du Sud.

 

- Le rôle de la France fait couler beaucoup d’encre. Quelle lecture en faites-vous ?

L’intervention ou la non intervention de la France dans un conflit africain a toujours fait couler beaucoup d’encre. La France a un contingent d’hommes entraînés, rompus à l’art de la guerre et connaissant le terrain militaire ivoirien, pour avoir été sur la ligne de front, à la demande de M. Gbagbo, au plus fort de la crise. C’est aussi cela le paradoxe du conflit ivoirien. M. Gbagbo a eu recours à l’armée française au début de la crise armée en 2002, pour combattre les troupes rebelles dans certaines localités comme Tiébissou, Duékoué et Grabo. Il a eu besoin de cette armée pour stopper l’avancée des troupes rebelles des Forces nouvelles vers le sud, en la faisant surveiller la zone de démarcation entre les deux armées.  A cette époque, c’étaient les autorités des Forces nouvelles qui critiquaient la position de la France. Aujourd’hui, alors que les Forces nouvelles ont rejoint le rang de la République, faisant du coup, des troupes combattantes de M. Gbagbo, des rebelles, c’est au tour de M. Gbagbo de critiquer les troupes françaises. Pourtant, le fait est simple. Le secrétaire général de l’ONU, au regard de la résolution 1975 du Conseil de sécurité interdisant l’usage d’armes lourdes dans le conflit ivoirien, en vue de protéger les  civils, a enjoint l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci) et la force française Licorne (qui agit sous mandat onusien) de procéder à la destruction des armes lourdes utilisées par le camp Gbagbo. C’est ce qui a été fait, même si l’opération n’a pas été conduite à son terme, comme toujours avec la diplomatie internationale, lourde et tatillonne. La lecture que je fais est simple : la France a joué son rôle à elle confié par la communauté internationale. Si elle ne l’avait pas fait, elle aurait essuyé les critiques du camp Ouattara. Comme elle l’a fait, elle est critiquée par le camp Gbagbo.

 

- L’intervention de la France pourrait-elle se retourner contre elle ? Gbagbo pourrait en faire «l’ennemi commun» compte tenu de l’histoire entre les deux pays ?

Ma réponse à cette question est radicalement non. D’abord, les autorités françaises ont agi sous couvert de l’ONU. Ensuite, les personnalités politiques françaises, en dehors de quelques voix esseulées du Parti socialiste (dont a été récemment exclu le parti de M. Gbagbo) et du Front national, dont s’est rapproché le camp Gbagbo, alors que l’un est de gauche et l’autre d’extrême droite, approuvent l’intervention française. Au conseil de sécurité, la seule voix discordante est celle de la Russie. Celle-ci a pourtant contribué à voter la résolution 1975. De fait, la Russie se sert de la Côte d’Ivoire où ses intérêts sont quasi insignifiants, pour obtenir des concessions des membres permanents du conseil de sécurité, sur d’autres dossiers, comme ceux de la Corée du Nord, de la Géorgie, etc. Quant à l’Afrique du Sud, elle prend des positions controversées plus spectaculaires que conséquentes, parce que M. Jacob Zuma, a vu dans le conflit ivoirien, un terreau pour se faire une aura internationale, surtout que son pays est candidat au siège permanent du conseil de sécurité. Soyons donc sérieux : le dossier libyen a montré que le pétrole est plus important que le cacao, dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial. Avec un budget annuel difficile à boucler de 2500 milliards FCFA, la Côte d’Ivoire sans la France n’est rien, tandis que la France sans la Côte d’Ivoire demeure la France. En réalité, il y a un bon bout de temps que M. Gbagbo et ses partisans, les patriotes, ont fait de la France un «ennemi commun», comme vous le dites. Vous savez, la meilleure façon pour certains intellectuels et dirigeants africains de tenter d’affaiblir la France, c’est de l’accuser de recolonisation dès lors que les actions qu’elle entreprend sont en leur défaveur. Demandez-vous donc pourquoi le camp de M. Gbagbo n’accuse pas l’ONU, ni le secrétaire général de l’ONU, le véritable commanditaire des frappes chirurgicales sur son armement lourd, mais accuse la France et le numéro un français, Nicolas Sarkozy. Eh bien, parce que quand un Africain évoque la France re-colonisatrice, il trouve toujours des gens à travers le monde, pour des raisons aussi générales que personnelles, pour s’insurger contre l’interventionnisme français. C’est comme quand un leader noir américain retors est accusé d’un crime ou d’un délit quelconque, l’arme de défense fatale souvent utilisée est l’évocation d’une prétendue discrimination raciale orchestrée par des blancs puissants. En général, il trouve toujours des combattants des droits civiques pour le défendre. C’est un créneau bien connu. Les Noirs africains, s’ils veulent vraiment construire des nations, plutôt que des tribus, à la merci de dirigeants autocratiques, doivent se débarrasser du complexe de la tribu colonisée. Je me plais à dire chaque fois, que le dernier des colons est mort en France avec François Mitterrand et notre indépendance remonte au temps de la naissance de nos pères pour certains et de nos grands-pères pour d’autres. Avançons vers le développement plutôt que de perdre le temps à des débats prétendument idéologiques dont le seul mérite est de détourner nombre d’Africains sur les réels défis du millénaire.

 

- A quel point l’appui occidental dont bénéficie Ouattara pourrait-il le discréditer ?

M. Ouattara ne bénéficie pas que de l’appui occidental. Il bénéfice de l’appui de l’ensemble de la communauté internationale qui adoubé son élection telle que proclamée par la Commission électorale ivoirienne. Pour revenir à l’appui occidental, il faut dire qu’il a permis au gouvernement de M. Ouattara de tenir pendant les quatre mois où il était claquemuré à l’hôtel du Golf. Il lui permet aussi d’annoncer un premier programme de reconstruction estimé à plus de 45 milliards (une goutte d’eau financière dans la mer des besoins matériels) dont le financement semble acquis. Il y aura certainement d’autres appuis surtout financiers et matériels. Cependant, il est clair que la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit, pour reprendre une belle image de chez nous. Les Occidentaux vont poser leurs conditions, qui seront de toute évidence d’ordre pétrolier (la Côte d’Ivoire est un petit producteur d’or noir), agricole, industriel, commercial, etc. Cela est de bonne guerre, c’est ainsi que fonctionne le monde. Cependant, tout dépendra de la personnalité de M. Ouattara. On verra donc s’il saura négocier fermement avec les partenaires qu’ils soient Européens, Américains, Asiatiques, ou Africains, dans l’intérêt des Ivoiriens. Je crois que de nombreux Ivoiriens observent cela de très près.

 

- Quels seront les premiers challenges auxquels devra faire face Ouattara s’il vient à gagner «la bataille»?

La bataille, c’est peu dire. N’ayons pas peur des mots. Il faut parler de conflit. La Côte d’Ivoire est en conflit avec elle-même et ses fils se massacrent entre eux. C’est cela la vérité et aucun euphémisme n’est permis. M. Ouattara va effectivement prendre le dessus, c’est une question de logique militaire. Alors que les forces qui le soutiennent, contrôlaient, il y a à peine dix jours, deux tiers du territoire, elles contrôlent aujourd’hui tout le pays, y compris Mama, le village natal de M. Gbagbo et Abidjan la capitale où M. Gbagbo n’a plus que deux ou trois bastions qu’il défend crânement avec une armée dont les généraux, pour la plupart ont fait défection. Son premier challenge sera de réconcilier les Ivoiriens, donc de désarmer les cœurs et les esprits. Cela passe par la vérité et la justice et surtout par des actes allant dans le sens de la paix. Le deuxième challenge sera le désarmement de toutes les forces combattantes et la réunification du pays. Ces deux chantiers devront aller de pair avec la reconstruction du pays basée sur un environnement des affaires sécurisé et la mise au travail des Ivoiriens, ainsi que la refonte d’une armée disciplinée, dépolitisée, tournée vers le génie militaire et non vers l’appui à l’exercice du pouvoir politique d’un camp contre l’autre. Très rapidement aussi, le gouvernement de M. Ouattara devra montrer aux Ivoiriens qu’il entend être le champion de la démocratie. La Constitution doit être revue et soumise à référendum, la libéralisation de l’espace audiovisuel doit être effective, la justice doit être vraiment impartiale et efficace, et les élections législatives, municipales et générales doivent être organisées par une commission électorale remaniée, composée de personnes honnêtes, comme la Côte d’Ivoire n’en manque pas. Les challenges sont nombreux et ils doivent être tous attaqués en même temps par une équipe compétente, préoccupée par le développement plutôt que par l’enrichissement personnel. L’histoire montre qu’au sortir d’une crise comme celle que nous connaissons, si un pays a un leader pourvu d’une grande vision, il amorce son développement, pour ne plus s’arrêter. Au contraire, s’il est conduit par un leader peu éclairé, il retombe dans les pièges qui l’ont conduit à l’horreur.

Categorie(s): monde

Auteur(s): Mehdia Belkadi

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