Anicet le Pors. Ancien ministre, conseiller d’Etat dans le gouvernement du socialiste Pierre Mauroy

Elwatan; le Jeudi 3 Janvier 2008
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Anicet Le Pors, ancien ministre communiste, conseiller d’Etat de 1981 à 1984 dans le gouvernement du socialiste Pierre Mauroy, était un des invités de marque du colloque international organisé dernièrement à la Bibliothèque nationale autour du thème «L'Etat nation à l'heure de la mondialisation». M. Le Pors qui se consacre à l'analyse politique et sociale depuis plus de deux décennies a apporté une contribution originale aux travaux de cette rencontre en abordant le thème de la citoyenneté à l'heure de la mondialisation. Nous lui avons posé quelques questions sur ce thème.

La citoyenneté inventée par les Grecs de l'antiquité et adoptée par les Romains est une catégorie politique qui a commencé à devenir un outil de progrès avec la Révolution française. Quels peuvent être de nos jours la réalité et le poids de l'action citoyenne, notamment à un moment où la mondialisation chamboule pratiquement tout ?

Hé bien la mondialisation, en fait, ne chamboule pas tout puisqu'il continue d'exister de plus en plus d'Etats nations et les nations étant rien d'autres que des communautés de citoyens qui se reconnaissent à la fois dans des valeurs partagées, dans un exercice effectif de leur statut social et dans une histoire qui, au jour le jour, correspond à une certaine dynamique de développement. Alors certaines de ces valeurs peuvent être partagées par des communautés de citoyens différentes mais il est normal de considérer que chaque peuple développe de manière originale son histoire.
J'ai évoqué pour ce qui concerne la citoyenneté française qu'elle était ancrée sur des valeurs d'intérêt général avec le service public comme une expression forte, sur la notion d'égalité, l'égalité sociale devant essayer de rejoindre l'égalité en droit proclamée par la déclaration des droits de l'homme de 1789, puis un sens de la responsabilité qui est rendu possible par le fait qu'on considère que la responsabilité des citoyens et citoyennes, c'est de forger les règles de la vie en société et que c'est le principe de laïcité qui le leur permet en les rendant pleinement responsables de cela.
Alors évidemment cela conduit à la construction d'un Etat de droit où les citoyens doivent avoir des droits et des obligations, où ils doivent participer à tous les niveaux à l'élaboration de la loi et à la gestion des affaires de la cité et puis également, ils doivent s'inscrire - je dirais ce n'est pas la généralité - mais d'une manière militante dans la construction d'un avenir pour les générations à venir de même qu'ils doivent avoir le souci de l'héritage qu'ils ont reçu des générations antérieures. C'est donc dans une continuité historique qu'il faut situer la citoyenneté.

Existe-t-il d'ores et déjà une citoyenneté européenne ou sommes-nous encore en présence de particularismes nationaux ? Peut-on espérer voir naître et se développer une citoyenneté mondiale ?

Le traité de Maastricht a instauré - décrété, je dirais - une citoyenneté européenne sous la formulation suivante : il existe une citoyenneté de l'Union. Est citoyen de l'Union toute personne ayant la nationalité d'un Etat membre. C'est une définition très critiquable en ce sens qu'elle identifie citoyen et personne. On peut être une personne sans être un citoyen. Et puis bizarrement elle passe par la nationalité qui existe dans chaque Etat membre pour essayer d'imaginer une citoyenneté européenne d'un niveau supérieur. En fait, il s'agit d'une tautologie qui n'est pas efficace et qui, au surplus dans l'énumération qui est faite des droits de ce citoyen européen, est d'une extrême pauvreté : c'est le droit à la circulation, c'est le droit de vote dans des conditions très restrictives aux élections locales et européennes, c'est le droit de recours à un médiateur, à la protection diplomatique. Cela ne va guère au-delà.
Donc c'est une citoyenneté qui intrinsèquement est mal définie et qui ne rassemble qu'une quantité de droits tout à fait inférieure à celle qui existe dans chacune des nations. Alors on a pu dire que c'est une citoyenneté de superposition qui pose la question de savoir pourquoi elle a été instaurée.
Et je crois qu'elle a été instaurée pour mettre en perspective une Europe fédérale qui se substituerait aux différents Etats nations européens d'aujourd'hui qui tendrait à dissoudre et ces Etats et les citoyennetés qui ont été secrétées dans l'histoire de chaque Etat et donc de plaquer au-dessus du continent européen une superstructure alors qu'il n'existe ni peuple ni nation européens. C'est donc un instrument que je qualifierais de technocratique, de purement technique mais qui ne correspond pas à la réalité vivante et historique des peuples européens. S'agissant de la citoyenneté mondiale, est-ce que l'on peut imaginer des valeurs, un exercice et une dynamique de citoyenneté mondiale ? Je crois qu'on peut raisonnablement et qu'il est souhaitable de mettre cette citoyenneté mondiale en perspective car nous sommes à un moment historique très privilégié, très particulier qui est celui d'une prise de conscience de l'unité de destin du genre humain. Les hommes couvrent la planète, l'ont exploitée pendant tout un temps de manière extensive et aujourd'hui ils prennent acte de leurs limites et des atteintes qui peuvent être portées au genre humain par une exploitation irrationnelle et par la méconnaissance des droits que tous les humains sont en droit de revendiquer. C'est pourquoi je crois qu'effectivement il faut mettre cette citoyenneté mondiale en perspective ; ce qui n'exclurait pas forcément des citoyennetés intermédiaires au niveau des différents continents. Je crois, d'ores et déjà, qu’on peut mettre à l'ordre du jour cette citoyenneté mondiale avec des valeurs comme la paix, la sûreté, la protection de l'écosystème, comme la promotion des droits des hommes et des femmes, etc. Puis je crois qu'on peut développer aussi des instruments de cette citoyenneté à travers la promotion du droit international.

A ce propos, peut-on parler d'actions citoyennes lorsqu’on est en présence des activités des Organisations non gouvernementales (ONG) et des Organisations intergouvernementales (OIG) ou ces organisations ne seraient-elles en réalité que des prolongements étatiques ?

Je ne pense pas qu'on puisse dire que ce sont des prolongements étatiques car beaucoup d'ONG ignorent leurs attaches proprement étatiques. Moi, je dirais que les ONG sont une expression du développement de liens sociaux spécialisés à l'échelle des Etats, des continents ou du monde mais je n'attends d'elles que la fabrication, je dirais, d'une sorte de citoyenneté sauvage et qui en aucun cas ne saurait prendre la place des Etats nations discutant entre eux et construisant entre eux un bien commun mondial en quelque sorte.

Comment peut-on apprécier la situation dans les pays du Sud sachant que la citoyenneté ne peut s'épanouir que dans des espaces où existent les libertés fondamentales ?

Je ne sais pas si on peut caractériser les pays du Sud comme étant des pays privés de libertés fondamentales ; ce serait certainement trop simple car il existe des atteintes très fortes à ces libertés dans les pays du Nord également mais effectivement cela nous invite à parfaire notre compréhension et l'extension de l'application de ce qui est convenu d'appeler les droits de l'homme tout en soulignant les limites et ces limites à mon avis sont celles du fait que d'abord les droits de l'homme constituent des ensembles peu précis dont la traduction juridique n'est pas certaine, qui ne sont pas marqués par une histoire, qui ne se rattachent pas à des histoires très concrètes et généralement ne sont pas porteurs de projets de société précis.
Je ne veux pas évidemment prendre position contre les droits de l'homme mais je veux simplement montrer qu'ils sont un signe de désenchantement du monde. On s'efforce de défendre le minimum, l'essentiel mais sans que pour autant on soit en mesure sur cette seule base de tracer une perspective et un avenir aux Etats et au genre humain.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Ahmed Ancer

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