Anne Châtel-Demenge. Journaliste, auteure de Comment j’ai tué le consul : «J’ai tué en moi les idées reçues de mes ancêtres»

Elwatan; le Samedi 5 Janvier 2013
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- Vous êtes allée à la rencontre du consul Pierre Deval ? Pourquoi cette recherche ? Comment avez-vous été amenée à l’effectuer ? A-t-elle été éprouvante d’un point de vue intellectuel et familial ?
 

J’ai grandi sous le portrait et dans le respect du consul Deval, qui représentait pour moi le symbole des valeurs de la civilisation. J’ai pris progressivement mes distances pour forger mes convictions actuelles et me ranger du côté de l’indépendance algérienne. Mais trop absorbée par mon activité de journaliste indépendante, j’ai dû attendre la retraite pour vérifier les détails de l’anecdote du coup d’éventail, en me plongeant dans mes papiers de famille et en rencontrant des historiens. Cette démarche fut plutôt amusante, et que mes parents n’étaient plus de ce monde. Cela aurait été plus difficile de leur vivant, car ils étaient affectueux et je n’aurais pas voulu soulever une polémique. C’est une problématique universelle, la piété familiale contre les convictions personnelles.

 

- Pourquoi ce titre Comment j’ai tué le consul Deval ?  
 

J’ai tué en moi les idées reçues de mes ancêtres. Mais je l’ai fait sereinement, et je ne suis pas une pasionaria de la revanche, algérienne ou autre. Je constate au fil des rencontres qu’il y a des bornés partout.

 

- Quel personnage était le consul Deval ?
 

De façon certaine, c’était un personnage «peu recommandable» et je crois même un pourri de première catégorie, mais très cultivé, héritier d’une vieille famille versaillaise de diplomates, fins connaisseurs de la régence turque.

 

- Cette filiation n’est-elle pas lourde à porter ?
 

Pas du tout, car je ne pense pas que les liens du sang soient prioritaires, ni qu’ils vous rendent responsable du cours de l’histoire. A mes yeux, une filiation déterminante est éthique et affective, et je suis plutôt fière d’avoir fondé la mienne dans des valeurs humanistes. A mes yeux, la seule filiation valable est intellectuelle et affective et je suis plutôt fière d’avoir fondé la mienne dans des valeurs humanistes.

 

- Quelle réalité, quelles motivations avez-vous découvertes derrière le fameux coup d’éventail ?
 

Sur la forme, et d’un point de vue anecdotique, j’ai découvert dans mes papiers de famille le récit recueilli par mon arrière-grand-père, en 1881, de la bouche du valet de chambre de Hussein Pacha, témoin oculaire du coup d’éventail. Quoique très âgé, ce serviteur fait une fidèle et très belle description de la scène et de ses acteurs, un vrai décor de cinéma (costumes, tentures, armes…). Sur le fond, après avoir passé au crible toutes sortes de versions, j’ai l’impression que le consul Deval avait pour mission de faire monter la tension entre les deux pays. Dans un contexte où certains poussaient à la conquête, pour des raisons avouées : stopper l’activité des corsaires, établir les conditions d’un commerce normal en Méditerranée, supprimer l’esclavage des chrétiens, abolir le tribut payé par les puissances européennes à la régence - ou moins avouables - s’emparer des richesses côtières et du trésor du Dey, détourner l’attention de difficultés de politique intérieure, retrouver l’impérialisme de Napoléon.

 

- «Affronter» l’Algérie, écrivez-vous dans le prologue de votre récit ? Dans quel contexte êtes-vous retournée en Algérie ? Dans quelle disposition d’esprit étiez-vous ?
 

J’ai quitté l’Algérie à l’âge de 4 ans, et n’y ai remis les pieds que 55 ans plus tard, en 2002. Entre les deux, ce fut pour moi «un pays de mots et de plateaux de cuivre», coincé entre le coup d’éventail et la guerre d’Algérie. Après avoir longtemps évité d’affronter une histoire que je savais douloureuse et complexe, je me suis résolue à aller sur le terrain, à la faveur du jumelage Grenoble-Constantine. Outre un attachement irrationnel et mystérieux pour ce pays où je n’ai pas grandi, l’une de mes motivations fut la prise de conscience des retombées dramatiques de la méconnaissance de l’histoire franco-algérienne sur la société contemporaine. Par exemple, je suis de plus en plus convaincue que l’on ne peut répondre efficacement à la montée des communautarismes qu’en ayant une perception très fine du terreau dans lequel ils ont pris racine, la colonisation, la guerre, les conditions de l’immigration. C’est une question non seulement très actuelle, mais qui conditionne notre avenir.

 

- Comment ont réagi les Algériens que vous avez rencontrés en Algérie et en France quand ils ont appris votre parenté avec le consul Deval ?
 

Curieusement, tout le monde sourit, voire m’embrasse ! Cela me fait plaisir d’être aussi bien accueillie, mais je pense qu’outre le recul du temps, c’est parce qu’il s’agit d’un événement mineur, qui ne fut qu’un prétexte à la conquête.

 

- En faisant le voyage à Constantine, aviez-vous le projet de ce récit ?
 

Non, pas du tout, je n’étais que curiosité et émotion.

 

- Quelles suites ? Quels prolongements à ce livre ?
 

La publication de ce livre m’ouvre des pistes inattendues, avec de belles rencontres et des projets stimulants. Je découvre avec plaisir les interventions en milieu scolaire, ou encore des lectures croisées d’extraits de mon texte avec ceux de Maïssa Bey (fille de moudjahid) et Fatima Besnaci-Lancou (fille de harki), toutes trois héritières d’histoires différentes, mais unies par une profonde amitié, des valeurs communes et le désir d’apaiser l’avenir. Je souhaiterais également nouer des relations avec le milieu éditorial algérien, dans l’espoir de toucher le lectorat d’outre-Méditerranée par ce récit dans lequel j’ai mis tout mon cœur.

 

- Comment avez-vous ressenti et vécu le voyage du président Hollande en Algérie ? Ses déclarations sur le passé colonial de la France en Algérie de 1830 à 1962 ?
 

Il s’agissait d’un exercice particulièrement délicat, sur un terrain encore douloureux et sensible. J’ai apprécié que François Hollande ait écarté la notion de «repentance» au profit d’une reconnaissance des méfaits du système colonial, ainsi que son souci de reconnaître l’ensemble des souffrances engendrées sur les deux rives de la Méditerranée par l’histoire franco-algérienne. Mais ce qui m’a paru le plus innovant  est d’avoir entendu pour la première fois un président français tenir le même langage aux deux peuples, algérien et français, à l’inverse de ses prédécesseurs, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, dont les discours ont fluctué en fonction de leurs interlocuteurs. 
 

Categorie(s): histoire

Auteur(s): Nadjia Bouzeghrane

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