Archéologie : À la recherche des premiers Nord-africains : Le passé en chantier

Elwatan; le Samedi 31 Octobre 2015
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Issue de la première promotion d’archéologues algériens, elle est professeur à l’Institut d’archéologie, Alger 2, auteure de deux ouvrages, Dellys aux mille temps, architectures premières, puis Préhistoire du Sahara et de ses abords sur lequel elle a collaboré. Elle a également publié une multitude d’articles dans des revues spécialisées.

Là, en pleine cambrousse, si l’on peut dire, elle fouille avec son équipe d’étudiants une terrasse dite calabrienne, ce qui la date, à l’échelle des temps géologiques, entre 1,806 million d’années et le moment de l’inversion du champ magnétique terrestre, soit à 781 000 ans, c’est-à-dire à l’époque de l’avènement des premiers hommes en Afrique du Nord… «D’y avoir découvert des restes animaux, c’est comme si l’on trouve l’homme puisqu’il fait partie avec eux du même écosystème. On peut, en connaissant l’association faunique (les espèces qui ''marchent'' ensemble), déduire quel type d’homme vivait ici. Et puis, on pourra peut-être découvrir ses outils, voire... ses restes ? Mais là n’est pas le but. En recherche, on n’anticipe pas les résultats».

Fin brusque de l’entretien aussitôt entamé. Un gros orage qui menaçait depuis la matinée lâche ses eaux. Il faut 20 minutes pour s’extraire des lieux, patauger dans une épaisse gadoue sur une pente glissante et s’accrocher à tout pour éviter la chute. Au bout, on termine tous crottés et mouillés jusqu’aux os. On en rit. Il vaut mieux, les aléas en archéologie sont légion car, même quand il fait beau, il n’est pas rare que, dérangés, un serpent ou un scorpion manifestent leur mauvaise humeur.

Ce n’est certainement pas ce qui fera déguerpir les chercheurs des terrasses d’oued Saboun ! C’est que ce site est le second en Afrique du Nord avec celui de Aïn El Hanech (Sétif) à abriter les premiers écosystèmes dans lesquels évoluèrent les premiers hominidés. A cet égard, les missions préliminaires de prospection dans la région entreprises il y a quatre années sous la direction du professeur Chaïd-Saoudi ont permis de mettre en évidence une faune variée à dominante herbivore composée d’éléphantidés, de rhinocérotidés, d’équidés, d’hippopotamidés et de bovidés.

Un article, cosigné en 2011 par elle et deux de ses collègues, indique : «La présence de ces fossiles dans des tufs phréatomagmatiques est un cas unique dans le Quaternaire d’Algérie. Il nous rappelle l’environnement des sites à premiers hominidés de l’Afrique de l’Est et nous permet surtout d’envisager des datations absolues, plus précises que les habituelles datations relatives dont on dispose.» Une assertion de taille.

En effet, dans un état des lieux publié en 2013 dans Athar, la revue de l’Institut d’archéologie d’Alger, Chaïd-Saoudi, relève qu’en matière de recherche archéologique, il y a peu de dates et des résultats fort maigres, au demeurant peu diffusés. Ainsi, les grandes lignes de la préhistoire algérienne restent à esquisser et font par conséquent de l’Algérie «la grande absente des recherches préhistoriques et des symposiums internationaux».

Retour sur les lieux. Ciel clément. Les 25 étudiants peinent à la tâche. A tour de rôle, à coups de pioche et de pelle, les garçons s’attaquent à des mètres cubes de remblai afin de mettre au jour le bon sol. Les filles, sur l’autre partie des 50 m2 du site, à coups de burin, de marteau, de truelle, de brosse, bataillent elles aussi contre un sol extrêmement dur. L’une d’elles porte sur son chapeau une singulière mascotte : un caméléon dont les congénères sont légion dans le coin.

Ces étudiants en fin d’année de master et de magistère sont à peine perceptibles du bas de la vallée. Les paysans du coin croient qu’ils cherchent un trésor, ce qui n’est qu’en partie faux. La terrasse qu’ils grignotent est la berge de ce qui fut un fleuve ou un grand lac. Là, des animaux venaient se désaltérer. Leurs restes témoignent de leur mort en masse ou isolément, due probablement aux gaz dégagés par des volcans.

Il y en a 22 dans cette région qui fut très éruptive. Leur magma et les poussières dégagées se retrouvent partout et ont été datés par les géologues, ce qui permet par conséquent de dater les fossiles. «Les ossements d’animaux découverts ont été ensevelis par plusieurs phases d’éruptions volcaniques. Nous sommes ici au début des temps préhistoriques, au moment de l’arrivée des premiers hommes dans le Nord de l’Afrique. Ceux qu’on a découverts dans des contextes similaires seraient des Homo erectus (H. ergaster pour l’Afrique). Je mets au conditionnel parce que nous avons eu droit ces dernières années à beaucoup de surprises.

La découverte des hommes de Sibérie, l’Homo georgicus, l’homme de Florès, Homo floresiensis, et les caractéristiques atypiques de leurs cultures nous obligent à nuancer la corrélation homme-animal-outils. Il s’avère qu’il y a des spécificités pour chaque région du monde et l’Afrique du Nord possède les siennes, quand bien même elle est directement reliée au reste de l’Afrique et que son patrimoine faunique est africain. Il y a des événements climatiques propres à l’Afrique du Nord et ces événements ont produit des formes endémiques».

Sur oued Saboun, trois locus (points fossilifères), répartis sur deux berges d’un vaste réseau hydrique, ont été ciblés. Mais, depuis deux années, l’autre rive est inaccessible, le terrain agricole dont elle fait partie a été acheté par un particulier qui en interdit l’entrée : «Nous focalisons donc sur le locus où nous sommes et projetons d’étendre notre fouille au niveau les plus hauts et les plus anciens, visibles encore malgré l’érosion. Mais nous laissera-t-on faire ?»

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Mohamed Kali

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