Benjamin Stora. Historien : «Le geste politique de la part de la France n’existe pas»

Elwatan; le Dimanche 15 Mars 2009
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Benjamin Stora est sans doute le plus Algérien des historiens français… A contresens du discours politique ambiant à Paris, cet enfant de Constantine s’est fait porte-drapeau du politiquement incorrect.
Auteur prolifique d’une trentaine d’ouvrages sur la guerre d’Algérie, Benjamin Stora a raconté les faits historiques expurgés de cette vision «angélique» de la colonisation qui a encore ses défenseurs en France. L’historien affiche, dans cet entretien, un optimisme mesuré sur ces petits pas entre Paris et Alger. Il met en exergue cette relation attraction-répulsion si caractéristique des rapports entre la France et l’Algérie.

- Qu’est-ce qu’une rencontre sur la mémoire et l’histoire entre les sociétés civiles algérienne et française vous inspire à Alger, puis à Marseille ?

- Je tiens d’abord à souligner que dans cette région de Provence-Alpes-Côte d’Azur vivent et travaillent de très nombreux Algériens, et ce, depuis de longues années. Et on connaît aussi le rôle et le statut de Marseille dans l’histoire franco-algérienne comme à la fois lieu d’immigration, lieu culturel mais surtout lieu de rayonnement méditerranéen. C’est donc une bonne chose que cette région ait voulu réchauffer et rehausser le niveau des relations entre la France et l’Algérie. Moi je suis bien évidemment favorable à tout ce qui va dans cette perspective.

- La session conjointe entre le CNES et le CESE était un peu une façon de contourner les blocages diplomatiques d’un rapprochement entre les deux pays. Pensez-vous que ce soit une initiative qui mérite d’être tentée ?

- Pourquoi pas ! Il y a effectivement des questions d’Etat, des questions politiques qui sont également culturelles et idéologiques. On connaît en particulier le contentieux franco-algérien sur l’histoire de la colonisation. Mais cela ne doit pas empêcher, bien entendu, sur le plan de la transversalité, qu’il y ait des échanges économiques et surtout qu’ils puissent se poursuivre.

- Mais il se trouve que l’histoire de la mémoire partagée remonte souvent à la surface, empêchant, ainsi, toute dynamique de rapprochement…

- Je pense qu’il faut avancer tout de même et garder le contact, parce que la présence d’une immigration algérienne en France fait qu’on ne peut pas couper complètement les ponts. Non, cela n’est pas possible !
Il y a donc toujours la nécessaire préservation d’un espace mixte de circulation. Mais je pense que la question de la mémoire et de l’histoire – et je suis bien placé pour le savoir – ne pourra jamais être éludée. Il y a des demandes formulées, notamment par l’Algérie, sur la question de ce qu’on a appelé les «excuses» par rapport à l’époque coloniale qu’il faudra examiner.

- Quelle devrait être, selon vous, l’attitude du gouvernement français pour satisfaire à cette exigence ?

- Moi je ne sais pas. Je ne suis pas un homme politique. Il y a le travail des historiens qui a tout de même progressé considérablement ces dernières années. Maintenant cette question, il faut l’adresser au pouvoir politique.

- Que pensez-vous de cette formule très française qui consiste à dire, à chaque fois, qu’il faut «laisser le temps faire les choses» pour obtenir cet hypothétique apaisement ?

- Ecoutez, le temps… Cela fait déjà 50 ans ! Cela fait longtemps…
Mais ce qui est problématique c’est que dans cette région (Provence-Alpes-Côte d’Azur) il y a quand même des groupes nostalgiques de l’Algérie française. Il y a toujours des problèmes de stèles et de mémoriaux érigés à la mémoire des anciens de l’OAS. Ce sont des gestes problématiques, de mon point de vue.

- Qu’est-ce qui pourrait, d’après vous, enclencher le processus de décrispation des relations entre la France et l’Algérie ? Quel serait, si vous voulez, le «mode d’emploi» ?

- C’est un geste politique qui ne pourrait que venir du sommet de l’Etat français. Mais encore une fois, il y a la transversalité à travers des échanges économiques, commerciaux et culturels. Je sais, cependant, que les Algériens attendent un geste politique étatique. Ils attendent un geste politique fort qui, pour l’instant, n’existe pas.

- Et ils devront apparemment attendre encore…

- Franchement, à travers tous les discours que j’entends ici, je ne sais pas… Il y a eu, certes, des signaux de ce qu’on pourrait appeler «la politique des petits pas». Je pense notamment à la remise de la carte des mines et des archives.
Mais il est vrai aussi qu’il y a encore des questions en suspens. Mais de mon point de vue, il ne faut pas que ces contentieux, aussi importants soient-ils, entravent la possibilité du développement économique, les passerelles culturelles et les confrontations de débat. Il faut avancer concrètement. On ne peut pas faire autrement parce qu’il n’y a pas que le poids de l’histoire, il y a aussi celui de la géographie.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Hassan Moali

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