Brahim Bouafia, ancien champion de boxe, ex-entraîneur national : Le boxeur modèle de Belcourt

Elwatan; le Jeudi 12 Mars 2009
30286

«Ce n’est pas sans de grands efforts que l’on parvient au sommet des montagnes escarpées : mais il est encore plus pénible, souvent même dangereux, d’en descendre. C’est l’image du pouvoir.» Duc de Levis

Le plus beau lendemain ne rend pas la veille. Pour que la liberté soit à tout le monde, il ne faut pas que n’importe qui s’en empare. Le soleil couchant est souvent beau. Seulement le crépuscule est trop près de lui
Fascinante, la boxe a aussi ce côté tragique qui en fait un sport pas tout à fait comme les autres. C’est un jeu de muscles et d’esprit, un âpre jeu pratiqué généralement par des gens de condition modeste qui caressent le rêve de gravir quelques marches dans l’échelle sociale, quitte à laisser des plumes et des stigmates pour la vie. Quelqu’un a dit que la boxe est la poésie du pauvre et je crois qu’il n’a pas tort. Mais c’est aussi un drame permanent enfermé entre douze cordes, dont le scénario est imprévisible. Ce qui lui confère une charge émotionnelle sans pareille. La boxe a ses pages douloureuses, héroïques écrites avec de la sueur et du sang par des hommes qui se sont escrimés à en faire un art, noble si possible. Brahim Bouafia, l’enfant de Belcourt, l’un des premiers entraîneurs nationaux fait partie de ces pugilistes-artistes perfectionnistes. Pour ceux qui ne le savent pas, Brahim donna, le premier, ses lettres de noblesse au CRB, pas celui qui incarna son quartier de toujours, et qui régna sur le foot national au lendemain de l’indépendance, mais l’autre, le Central Ring de Belcourt, dont il fut l’âme et l’esprit. Les jeunes, qui venaient vers ce sport au début des années 1940 au MCA, le seul club qu’il a connu en tant qu’athlète, étaient convaincus que la boxe allait leur ouvrir des portes. Et si d’aventure la réussite est au bout, la gloire ne devrait pas être trop loin, pensaient-ils secrètement. Brahim en sait quelque chose, car sa carrière n’a pas été une sinécure. Avant d’évoquer l’écurie de la rue Anglade à Belcourt, où il a laissé ses empreintes, plantons le décor qui a constitué son environnement. Les vestiaires froids des petites salles qui sentent la suie, comme celle des voûtes de la pêcherie où il a fait ses classes. Dans la misère ambiante, les Algériens soumis au joug colonial, sans ressources, faisaient dix métiers et connaissaient cent misères.

Fausse garde, il était déroutant

Ils venaient le soir, après une journée de dur labeur, taper, la rage aux poings, par punching-ball interposé, sur un sort aussi ingrat que douloureux. Mais sur le plan sportif, Brahim très doué faisait des miracles. A 16 ans, c’est un boxeur amateur accompli au Mouloudia d’Alger, qui franchira le pas, l’année suivante, en enfilant avec fierté l’habit professionnel. «Il était courageux, ne craignait pas ses adversaires qu’il étudiait à fond. Fausse garde, il était déroutant et lorsqu’il accélérait le rythme, il devenait irrésistible», se souvient l’un de ses amis, Lakhdar Bentoumi, ancien boxeur et arbitre renommé, l’un des rares témoins de sa génération. «Ce qui m’a frappé chez lui, c’est son adaptation à tous les milieux quels qu'ils soient. Il y a une chose que l’on ne peut pas acquérir à l’entraînement, c’est le don du geste, l’instinct. Et losqu’on voit Brahim boxer, ce sont ces qualités qui sautent aux yeux», ajoute le vieux boxeur.
Brahim a passé 8 ans dans ce merveilleux sport en tant que pratiquant, au cours desquels il a décroché des titres, sous la houlette des frères Mohamed et Saïd Abdenour qui ont été pour lui plus que de simples coaches.

A ses côtés, des équipiers «qu’il considérait comme des frères», relève son fils Omar, comme Belkacem, Ammi, Dib, Grandi, Bensemane, Rouni, Taghlit, etc. Dans la catégorie des coqs, il a fait le vide autour de lui, s’offrant des combats d’une grande portée émotionnelle. Certains sont des morceaux d’anthologie comme ce duel gagné face au Tlemcénien Yahia Benazzouz à la salle Majestic, ou encore face à Moh Saïd Toudjine, champion d’Alger des légers. Les succès s’enchaînent, dont les plus retentissants sont ceux contre le Tunisien Benlaïd, les Marseillais Maccio et Roustan et la liste est encore longue...
«Pour apprendre à boxer, il suffit d’une nuit. Il faut une vie entière pour apprendre à combattre», aimait à répéter Hadj Belatrèche qui a connu toutes les sensations de ce sport d’abord en qualité de boxeur professionnel puis entraîneur et enfin comme dirigeant avisé. On ne sait d’où il a été chercher ces phrases sentencieuses, mais il faut bien admettre qu’il avait raison sur toute la ligne. Belatrèche ne tarissait pas d’éloges sur les qualités humaines et sportives de son ami Brahim.
«Boxeur intelligent, réfléchi. Chez lui, il est indéniable que la tête fait marcher les bras. Sa sensibilité est toujours à vif. Il peut rire à pleines dents ou se figer dans une fureur rentrée. C’était une personnalité attachante qui agit autant avec son cœur qu’avec ses poings», nous confiait Moh Cherif il y a quelques années. Invité à livrer son sentiment sur la personnalité de Brahim qu’il a connu, Missouri Mohamed, médaillé d’or aux Jeux méditerranéens d’Alger en 1975, rattrapé par l’émotion, témoigne : «Je boxais chez Kosseïri à El Harrach, puis j’ai opté pour le CRB où ammi Brahim m’a accueilli à bras ouverts.

C’était un grand éducateur qui savait mieux que quiconque transmettre ses connaissances. Dans le coin, il ne parlait pas beaucoup, préférant laisser son poulain se concentrer. Palabrer, c’est déstabiliser le boxeur, disait-il. Il nous disait aussi que la boxe est un sport merveilleux qui peut devenir dangereux s’il n’est pas pratiqué avec tout le sérieux requis. A l’entraînement, il se donnait à fond, parfois plus que ses élèves. Simple et chaleureux, sa personnalité est à la mesure de son style sur les rings. Il prenait à cœur ce qu’il faisait. En 1969, c’est lui qui m’avait sélectionné. Il s’entendait à merveille avec ses adjoints, le Polonais Granichec et Akli Kebbab. Au tournoi national interligues à Oran, au cinéma Nedjma en juillet 1969, il m’avait managé et j’ai décroché le titre chez les poids lourds. J’en ai gardé une belle image, comme je n’oublie pas sa sensibilité. Il tolérait les quartiers libres qui traînaient en longueur. Il ne nous en tenait pas rigueur. On le lui rendait bien en nous imposant sur les rings.»

Exigeant avec lui même

Lorsqu’il s’est fixé un objectif, il fait tout pour l’atteindre et pour cela il se fixe une sévère ligne de conduite. Brahim sait qu’un boxeur doit tirer le meilleur parti d’une période de 5 à 6 ans durant laquelle ses moyens physiques sont les plus étendus, puis avant qu’il ne soit trop tard, il faut arrêter au moment voulu. Ce que notre champion a fait avec beaucoup d’intelligence, préférant transmettre son savoir aux jeunes auxquels il a fait aimer ce sport. Il est exigeant avec lui-même, c’est un homme de caractère, témoigne un de ses voisins.
«Lorsqu’il a arrêté sa carrière, Brahim s’est converti en entraîneur. C’était mon coach au CRB. Nous étions une pléiade de boxeurs comme Laroussi, Azzouz, Boualla, Sid Ahmed Bouafia et d’autres. Brahim était un gentil gars, sage qui affectionnait l’art de l’esquive sur un ring. Il a été à l’origine de l’émergence de champions tels Oudina, Benbarka, Soudani, Belhouari. Homme pieux, il a effectué le hadj à 2 reprises», témoigne Kamel Benboualem, son neveu, ancien moudjahid et ancien champion de boxe.

Un entraîneur comblé

A sa retraite, hadj Brahim a gardé le contact avec ses vieux amis qui lui rendaient visite régulièrement dans son quartier. Les Nacer, Kourad, Bentoumi, Yala, Kouider, Chergui, Belatrèche, Hamadi, Boukhatem, les frères Amiri venaient se remémorer «l’ancienne époque». Ses fils Omar et Merzak gardent l’image «d’un père attentionné, proche de sa famille qui a veillé à l’éducation de ses enfants, les encourageant à pratiquer tous les sports en évitant si possible la boxe, dont il racontait les hauts faits qui ont jalonné sa carrière. Dans le registre des anecdotes, raconte Omar : «Mon père nous a signalé une péripétie qui mérite d’être contée. Un jour, alors qu’il était en stage en équipe nationale, en qualité de coach, un de ses brillants sélectionnés, Belhouari, pour ne pas le nommer, a fait le mur pour aller à la plage. Comble de malheur, ce jour-là, le ministre des Sports est venu rendre visite à la délégation qui devait s’envoler le lendemain pour la RDA. Il a demandé à voir Belhouari, il a fallu user de stratagèmes pour détourner l’attention du ministre. Lorsqu’il est rentré le soir tout bronzé, Belhouari a déclaré qu’il n’était pas en mesure de boxer, encore moins de se déplacer en Allemagne. Mon père l’amena au hammam du coin et il en sortit en pleine forme. Trois jours après, il battit avec brio à Dresde le champion d’Europe et du monde.» Bouafia père était comme ça, entier, expansif et il n’hésitait pas à dire ses vérités, même les plus amères. Mais il était fidèle en amitié, qualité que personne ne peut lui contester.

«Je retiendrais personnellement qu’il avait une camionnette (203) qu’on surnommait ‘’Jeannette’’ qu’il mettait à notre disposition lors des matchs de quartier. A cette époque, je ne dépassais pas les 15 ans et j’avais une place de choix, soit dans le véhicule, soit dans son esprit. Je me rappelle l’un des derniers matchs qu’on avait joué à Baraki, on est venu me demander à la maison, parce qu’il y avait ‘’Jeannette’’ qui m’attendait. Vous comprendrez la réaction de ma mère en entendant ce prénom pas de chez nous et de surcroît féminin», se souvient le sourire aux lèvres Mustapha Didoune, Belcourtois et ancien du Widad. Ce jour-là, je me rappellerai de ça toute ma vie lorsqu’il m’a dit en montant, ta place est dorénavant devant et à côté de moi. Imaginez le plaisir et la sensation que j’éprouvais en écoutant ces paroles venant d’une être que je chérissais et dont le nom Bouafia résonnait parfaitement dans notre quotidien sportif. En revenant au match de Baraki, une équipe forte à l’époque et renforcée par le talentueux Nazef, ex-joueur du NAHD, nous avons gagné par 11 à 1 et je ne vous décris pas l’ambiance électrique, au retour dans la fameuse camionnette. Ammi Brahim prenait part à la fête de bon cœur.»

Parcours

Hadj Bouafia Brahim est né en 1927. Comme tous les jeunes, il a été attiré par le sport et notamment la boxe. Il finira par signer au MC Alger, le seul club qu’il a connu, où après une courte carrière en amateur, accédera avec brio au professionnalisme. Ses coaches étaient Saïd et Mohamed Abdenour. A son actif, plusieurs combats couronnés par autant de titres disputés en Algérie ou à l’étranger. Sa carrière s’étendra de 1943 à 1951. Après, il se consacrera au dur métier d’entraîneur qu’il affectionnera avec bonheur au Central Ring de Belcourt, d’où sortiront d’authentiques champions.
A l’indépendance, il est l’un des premiers sélectionneurs nationaux.
Hadj Bouafia, que Dieu ait son âme, est décédé en 2008.


Categorie(s): portrait

Auteur(s): Hamid Tahri

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..