Casbah d'El Djazaïr. Patrimoine immatériel, legs et culture d’oralité : Prose et poésie dans la langue parlée d’Alger

Elwatan; le Lundi 11 Avril 2011
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 Ceci à dessein d’une résurrection de la mémoire par le souvenir et la pensée, en reconnaissance et gratitude à l’auteur d’une œuvre immortelle d’amour et d’attachement viscéral à l’Algérie : Mustapha Ben Lakbabti, un illustre oublié, penseur, érudit, poète et symbole d’une glorieuse épopée de résistance à l’invasion colonialiste à l’aube fatidique du XIXe siècle. En naissant dans un des remparts de l’antique Médina (Rampe Louni Arezki, ex-Valée), j’ai connu l’éveil à la vie à travers l’écho de ses voix, la vue de ses chatoyantes couleurs et l’odeur de ses exquises senteurs. En y vivant en son sein par l’attachement des liens tissés dans la trame du temps et des âges, en casanier par la volonté d’un choix naturel et culturel, 53 années durant, et toujours cette mythique Casbah de la mémoire n’a point rompu le dialogue du legs ancestral avec les siens.

Ainsi épargné de l’accommodation du phénomène environnemental «d’acculturation-déculturation» par un enracinement de sédentarité au terroir, qui, fécondé dans l’intensité des liens avec des lieux, ne cesse de nous faire découvrir les richesses fabuleuses de l’histoire millénaire de la Médina d’Alger, malheureusement englouties dans les affres de l’amnésie collective.
Cette fois-ci, elle nous conte dans la langue multiséculaire de son âme un de ses enfants de légende, de savoir et d’érudition, le «fakih» Mustapha Ben Lakbabti, muphti d’Alger, célèbre poète qui a immortalisé Alger de ses êtres chers dans l’arrachement de l’exil forcé, loin du pays perdu, lui l’irréductible résistant à l’invasion barbare de la funeste année 1830. Le revoilà enfin aujourd’hui ressuscité du syndrome ténébreux de l’oubli. Alger et sa Casbah ont vu des générations et des générations se succéder dans l’accomplissement d’une personnalité affirmée par la culture d’oralité transmise par legs, à la descendance de relai dans les cycles du temps. Dans la pratique de leur langue parlée, les Algérois s’exprimaient pour dire leurs  joies, leurs peines, leurs sensations, leur bonheur, leur malheur, enfin toutes ces choses de la vie, en contant aussi des légendes et en rimant des poèmes.

Des mots gorgés de sens

Cette langue, ils la parlaient dès l’enfance au quotidien et dans sa dynamique pétrie de mots gorgés de sens pour traduire des états d’âme, des passions, des rêves dans de merveilleuses chansons rimées par de magnifiques proses toutes de beauté. Pleine de vie, celle-ci les a accompagnés leur vie durant, par l’oralité, pour devenir un legs précieux qui se transmettait dans l’alternance pour se pérenniser à travers les âges et le temps.
Du bercement du nouveau-né, aux premiers sons des louanges égrenées par nos mères et grand-mères, l’éveil à la vie s’accomplissait ainsi dès le berceau. C’est dans la chaleur de la tendresse maternelle et au rythme féérique des syllabes chantées dans la magie des mots que paraissait dans l’émerveillement l’esquisse gracieuse du premier sourire de celui qu’on appelait affectivement «essabi-malayka» (bébé-ange). Dès sa venue au monde, celui-ci était adulé par l’ensemble de la famille pour la symbolique qu’il incarnait d’une descendance assurée dans la perpétuation de la lignée généalogique.

Dans les souvenirs des enfants que nous étions, ces berceuses, d’une douceur envoûtante, hélas perdue, pour les bébés des temps présents, mais encore vivaces en notre mémoire, nous transposaient, par la magie des mots rimés dans des univers riches de contes, de légendes et d’histoires où nous découvrions des repères précieux de notre culture. Ainsi, tous les récits de gloire, d’héroïsme, de grandeur étaient célébrés par d’antiques mélodies dont les refrains illustraient les valeurs ancestrales d’une nation. La pratique du bercement, qui était le premier palier d’initiation psychopédagogique de la langue par l’oralité, a complètement disparu de nos jours pour être méconnue même dans le souvenir de la génération au-delà de 40 ans.

Pour la jeunesse, ce rite ancestral ne signifie donc absolument rien, car sans repère aucun à l’évocation de son existence passée dans la tradition de la société. La génération qui est la nôtre a, par contre, vécu cette époque dans la plénitude des liens d’affection et de tendresse coutumières à la cellule familiale d’antan. Ces liens tramés de valeurs humaines étaient assidûment tissés et conservés par des expertes passeuses de mémoires qu’étaient nos aînées et nos aïeules et qui, à l’œuvre, nous impressionnaient par leur capacité, leur dévouement et leur abnégation dans l’accomplissement de leur noble mission d’éducatrices et de formatrices des générations futures.Dans la pratique de cette initiation, elles excellaient par leur savoir-faire pour s’imposer en spécialistes avérées dans l’apprentissage de la langue dans toutes les formes et nuances de son corpus. Nous avons assisté, émerveillés, à des séances de cette pratique où le nourrisson, dans des jubilations de béatitude, adhérait instinctivement par l’écoute au langage de mots enrobés de rimes, de tendresse et d’amour maternels.

A travers une communication intime et intense soutenue par des signes expressifs en direction du nourrisson, une relation idyllique d’osmose unissait ainsi dans un bonheur profond la mère et l’enfant. Ces femmes de grande stature ne seront point oubliées par la reconnaissance et la gratitude de générations entières pour l’immense œuvre accomplie en semeuses fertiles de notre culture dans l’authenticité de son algerianité. Notre bonheur a été, par ailleurs, conforté par la découverte d’une véritable anthologie poétique, œuvre du monumental savant Mohamed Bencheneb, composée de proverbes, d’adages, de métaphores et de maximes dans la pratique langagière d’El Djezaïr.

Celle-ci a été reprise dans un ouvrage de référence consacré à la poésie algérienne et maghrébine par ce prolifique et lumineux penseur qui, par l’étendue de son savoir, a été un des vecteurs de rayonnement de la culture algérienne. C’est à cette source riche et dense de mots d’une langue en verve que s’est abreuvé un des célèbres érudits de renom, poète et «fakih» du XIXe siècle Mustapha Ben Lakbabti. Ce dernier, issu d’une famille d’origine andalouse, est né dans une des plus belles douérates de La Casbah  d’El Djazaïr en 1189 de l’an hégirien, pour devenir un fin lettré en arabe classique qui a suivi des études pluridisciplinaires très avancées, en philosophie, en jurisprudence et en théologie. Poète de talent, homme de culture, il a été aussi muphti de la Grande mosquée d’Alger. Enseignant de renommée dans les principales mosquées d’Alger, il s’est insurgé contre l’invasion colonialiste de 1830 et a mené une farouche résistance de mobilisation populaire dès les premières expropriations et profanations des lieux de culte et des biens habous.

Après avoir été emprisonné, Mustapha Ben Lakbabti, en irréductible lutteur contre l’invasion française, a été déporté en 1843 à Alexandrie en Egypte, destination de son choix pour redoubler tenacement dans le combat par d’autres formes à la libération du pays. Ainsi, cette épreuve d’une innommable cruauté lui inspira, dans la tragédie vécue, un poème pathétique qui, dans le contexte funeste de l’époque, a été une véritable complainte d’amour dans une profondeur lyrique, déchirante à   El Djazaïr dans la vénération adorée. Celle-ci, expressive dans les mots du terroir natal et sortie de l’intériorité profonde de l’exilé, a immortalisé un message émouvant d’attachement viscéral à l’Algérie éprouvée en signe de serment de fidélité éternelle. C’est en entonnant en heureux présage d’espoir Ya h’mama, dans sa symbolique de colombe messagère, que Mustapha Ben Lakbabti a versifié dans une fresque poétique d’une rare affliction l’amputation de sa chère patrie dans l’arrachement barbare des siens adulés. Depuis, ce poème, devenu un récital de prose émouvante, ciselée dans la profondeur des sensations de l’insurgé, a été interprété par plusieurs générations qui ont laissé l’impact de leur don et de leur génie.

Dans le mode andalou, les monuments de la musique classique algérienne que sont les professeurs émérites Sid Ahmed Serri, Mohamed Kheznadji et qui excellent à l’extase dans cette partition ont réussi à lui imprimer une véritable mythologie de postérité. Ainsi, avec la virtuosité qui est la leur, ils ont fait œuvre de résurrection et de perpétuation mémorielle d’un immense poète qui, par l’esthétique de son verbe puissant, a éternisé l’amour de l’Algérie dans les cœurs des générations futures. Aussi et avec l’éclat de son talent inégalable, le regretté grand maître El Hachemi Guerrouabi a, par la chaleur épique de ses mélodieuses et inoubliables envolées lyriques, ennobli une chanson révélatrice d’une œuvre féconde dans la douleur d’une tragédie humaine vécue par l’Algérie et son peuple.

Cet épisode qui est un fragment de la mémoire collective, miraculeusement ressuscitée de l’oubli, nous rappelle que c’est à travers une errance forcée, ravagée par une indicible douleur et son atrocité que la verve lumineuse de Mustapha Ben Lakbabti a pérennisé une phase d’histoire dans cette effroyable épreuve de la destinée du peuple algérien. Jusqu’à sa mort en 1860, dans la lointaine Alexandrie, ce grand homme de culture et de savoir, affaibli par le supplice infligé de l’exil, a légué un testament d’amour éternel pour les générations montantes pour aimer davantage et toujours l’Algérie martyre, vaillante, symbole de résistance. Dans ce contexte et en son temps, ce poème, dédié à l’aimée et souffrante patrie, a été le véritable précurseur de l’hymne national algérien ; celui de la libération arrachée, rêve de générations successives enfin exaucé dans la douleur des sacrifices.

Ce pan de l’histoire, de culture et jusqu’à l’existence d’un temple de savoir de l’envergure de Mustapha Ben Lakbabti, méconnus jusqu’alors, viennent d’être réappropries à la mémoire collective à l’issue d’une heureuse circonstance et à la faveur d’un débat autour de son célèbre et immortel poème Ya h’mama.

Chanté depuis plus d’un siècle, et jusqu’à nos jours où il est devenu une prestigieuse quacida-repère de la mémoire, ce poème d’amour et de douleur subjugue toujours et émeut par l’évocation du passé et du souvenir, mais hélas, dans l’oubli de celui qui l’a fait naître dans le supplice de l’épreuve endurée et dont le nom n’est point évoqué. Aucun refrain, ni intermède ni strophe, ne reprend ou cite son nom pour naturellement s’incliner par la pensée à son souvenir dans la reconnaissance et la gratitude de l’œuvre accomplie et léguée aux générations montantes à travers le sacrifice des souffrances endurées. Par revanche au syndrome perfide et dévastateur de l’oubli, ce poème majeur est perpétuellement interprété dans la solennité qui lui sied au ravissement d’une assistance toujours séduite par la profondeur et l’esthétique des mots d’une incantation d’amour à la patrie arrachée. Cette langue populaire de poésie usitée par les Algérois pour s’exprimer et communiquer depuis les temps immémoriaux a naturellement évolué dans le temps et l’espace de l’environnement socio-économique et culturel d’une communauté.

Elle perpétuait ainsi une mémoire, des repères, une pensée et l’usage de sa pratique était régi par des normes d’une échelle de valeurs humaines de la société. Malheureusement, dans le cycle de son évolution, la pratique langagière a subi une altérité particulière, car elle ne véhicule aucun référent culturel, mais a inversement subi une régression avec la disparition de signes verbaux, constitués de distinctions, superlatifs de respect, de considération, de convenance d’usage et de bienséance. Ainsi, on entend plus ces convenances éducationnelles : Didi, essi, el’la, sabah el khir, masaâ el khir, naharak mabrouk, tassbah aâla khir et ya men aâche. Des mots composites en sont devenus les substituts : aâmou,  chriki,  r’ssas (adjectif qui représente dans l’imaginaire la qualité, la performance, la beauté, l’art, l’esthétique), hadji (diminutif de hadj, extirpé de son titre révérencieux à caractère religieux pour être inconsidérément épelé au seul critère d’âge. Avanie des temps, une langue de poésie, de bienséance et de convenance a subi une véritable érosion dans son esthétique pour ne véhiculer négativement que des mots d’incohérence, d’irrationalité et de surréalisme, de l’absurde.

Prolifération du jargon

Déplorablement, cette phénoménologie verbale a pour vivier de prolifération la jeunesse sans cesse innovante dans un jargon, sabir de l’insensé, d’un vocabulaire appauvri et illustrant ainsi une indigence culturelle affligeante. Il est certain que la jeunesse de tous les pays du monde développe dans sa dynamique de croissance un dialecte, un jargon de mode généré par un environnement donné, mais dont la pratique verbale cyclique se limite à une étape momentanée du milieu juvénile (quartier, écoles, lycées,  etc.). En société, cette même jeunesse pratique et adopte la langue véhiculaire de ses valeurs culturelles et de ses symboles identitaires. Une langue populaire de culture orale est le produit de legs générationnels successifs transmis à la jeunesse. Celle-ci, pour pouvoir en pratiquer l’usage d’abord et assurer la pérennité ensuite, doit au préalable et incontournablement être initiée dans cette vocation par la première structure sociale qu’est la cellule familiale.

A cet égard, la même attention doit nécessairement être accordée à cette langue-substrat de premier palier d’éducation, pour être complémentaire de la langue arabe de l’école. Cette approche d’histoire, de langue et de poésie nous a permis de découvrir des richesses insoupçonnables que recèle notre culture orale ancestrale, dense, plurielle et touffue. Nous avions, hélas, perçu avec regret le dénuement d’une langue dans la structure de son esthétique et dont les repères fondamentaux sont devenus aujourd’hui désuets et méconnus de notre jeunesse. La sémantique et le centre d’intérêt induits par ce thème sur le patrimoine de l’oralité pourraient impulser un débat fécond sur les langues populaires, leur promotion et leur apport pour la réappropriation de la mémoire collective et de ses repères à travers notamment la poésie, la chanson, les épopées, les contes et légendes liés à notre culture et à notre histoire.

Dans cette perspective, notre association organisera, avec la contribution de Casbah Editions, le samedi 16 avril 2011, à 15h, au palais El Menzeh (face au mausolée Sidi Abderrahmane – Casbah) une journée thématique pour enrichir ce débat porteur et fructueux centré sur le legs de la culture d’oralité, sa préservation et sa promotion. Pour recentrer la réalité de la pratique langagière de la jeunesse de la capitale, un exposé, retraçant la genèse de la langue parlée d’Alger et de son évolution, sera soutenu par l’auteur de cette pragmatique approche sociolinguistique. En la circonstance, la professeure Khaoula El Ibrahimi, sociolinguiste de référence de l’université d’Alger animera également une communication-débat sur l’importance du patrimoine linguistique.           


Email : lounisaitaoudia01@yahoo.fr   
 

Categorie(s): idées-débats

Auteur(s): Lounis Aït Aoudia

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