Crever l’écran et l’abcès…

Elwatan; le Dimanche 23 Mai 2010
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Dans l'absolu, c'est connu, tout cinéaste ne répugne pas à voir son film susciter vives réactions et polémiques, qui plus est des jours, voire des semaines durant, avant sa prime projection. Pour la simple raison que les bruits ainsi faits autour de la production constituent les leviers les plus puissants pour la promotion. Mais les vaillantes et vicieuses levées de boucliers qui, côté français, ont été dressées sur le chemin du long métrage Hors-la-loi, ont bien obligé Rachid Bouchareb à une «explication» où il a martelé qu'il ne s'agit là que d'une fiction qui, si elle doit susciter le débat, ne devrait pas alimenter la mécanique imprévisible de la tension et de la récupération politique.

Depuis cette fameuse loi française glorifiant le colonialisme et les innombrables épisodes de crispation qu'elle a alimentés de part et d'autre de la Méditerranée, tout ce qui touche de près ou de loin à l'évocation de la colonisation, notamment les massacres commis par l'armée française en Algérie, est systématiquement versé dans le lourd dossier du contentieux mémoriel qui subsiste entre les deux pays. Hors-la-loi assume le contexte historique colonial comme trame de fond, traite en des séquence fugaces des massacres du 8 Mai 1945 à Sétif et laisse se dérouler les ailes de la fiction sur tout ce qui concerne les événements subis à l'échelle de l'individu. N'empêche, cette «petite histoire dans la grande histoire» selon la toute fraîche formule des critiques, est perçue comme une provocation de plus par des cercles de nostalgiques enhardis par un discours politique ambiant coulissant de plus en plus à droite.

Hors-la-loi victime du contexte ? Pas si sûr, puisqu’il est dans le propre du cinéma et de l'art en général d'agir sur le vif et de s'inspirer des soubresauts du réel, qu'il soit d'hier ou d'aujourd'hui. On ne compte pas les réalisations contestataires d'un Oliver Stone par exemple, cinéaste qui a le plus puissamment et le plus régulièrement démonté la mythologie propagandiste de l'Administration américaine concernant la guerre du Vietnam.

Pour le cas qui nous concerne, Bouchareb a trouvé le bon argument en renvoyant à ses contempteurs français la question de savoir si La Rafle, film récent retraçant l'arrestation massive des juifs à Paris, avec la bénédiction active de nombreux Parisiens, pouvait aussi aisément être catalogué «antifrançais». C'est dire que la cabale montée autour du long métrage aujourd'hui en compétition à Cannes s'est retrouvé, peut-être à son corps défendant, au centre d'enjeux politico-historiques qui ne doivent pas faciliter la tâche au jury du plus prestigieux festival de cinéma dans le monde.

Categorie(s): edito

Auteur(s): Mourad Slimani

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