Djoher Amhis Ouksel. 87 ans, enseignante, auteure, poétesse, gardienne de la mémoire amazighe : Le livre aussi est un exil…

Elwatan; le Jeudi 29 Octobre 2015
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Enseignante, auteure, poétesse, Djoher a commencé comme institutrice dans les années cinquante. Institutrice ? Le mot est lâché ! Il exhale une odeur particulière ce parfum d’enfance où on se familiarise avec la maîtresse. Ces institutrices d’une autre époque, dont on était très fiers, ont certainement fait plus pour l’Education nationale que bien des réformes et des grèves. Djoher est une grand-mère bien de chez nous, de celles qui savent conter les histoires et dire la morale avec verve et pédagogie.

Une sorte de mamie qui vous réconcilie avec les valeurs dont on est les plus nostalgiques et qui, hélas, se perdent dans l’indifférence glaciale et générale. Ces valeurs qui fleurent bon le respect de soi et d’autrui, le civisme, le savoir-vivre, la rectitude. Cette femme ressemble effectivement à la grand-mère qu’on a tous aimée, gardienne d’un trésor inestimable auquel elle tient comme la prunelle de ses yeux. Djoher qui vante le patrimoine amazigh écrit ; même s’il lui est difficile de conquérir l’affection d’une société qui n’aime ni le livre, ni les performances, ni la réussite, encore moins le labeur où le nivellement par le bas tient bien la corde…

Enfance à Mechroha

Naissance en 1928 à Mechroha (ex-Laverdure) dans la région de Souk Ahras : «Parce que mon père Ouksel Saïd sortait de l’Ecole normale et était envoyé comme instituteur indigène dans ces lieux déshérités. Ma petite enfance je l’ai passée dans cette région jusqu’à 8 ans, avec lors de chaque vacance un retour au terroir à Beni Yenni. Un lieu de ressourcement, de repères où la langue se transmet oralement depuis la nuit des temps.

C’est ce qui nous manque beaucoup lorsqu’on décide d’opter pour les villes.» Le visage sillonné par tant d’autres choses que celles de l’âge, Djoher conte son histoire avec un débit régulier avec le souci toujours présent de la précision et lorsque son père Saïd est nommé en 1936 à Bordj El Kiffan (Fort de l’eau) en tant que premier instituteur indigène, dans une bourgade proche de la capitale, l’événement est salué comme une consécration et Djoher en rejoignant l’école primaire qui ne comptait qu’une autre Algérienne dans sa classe pouvait s’estimer avoir gagné un autre statut plus valorisant.

«Les événements de Mai 1945 ont eu cet effet de nous avoir un peu ouvert les portes pour les concours que j’ai passés avec succès. Etant bien classéee, j’ai été nommée dans un cours complémentaire à Menerville (Thenia) où j’ai exercé pendant plus de 10 ans, de 1949 à 1960. Mon mari Amhis Belkheir, inspecteur général de langue française, était un érudit et un grand pédagogue.

Il a préparé le concours à Paris et l’a décroché. A son retour, il a été muté à Médéa en tant que chef de service départemental de 1960 à 1962.» A l’indépendance, la famille Ouksel Amhis déménage à Alger où elle vit jusqu’à aujourd’hui. «Quelques semaines après l’indépendance, j’ai préparé une licence en français à Alger : puis enseigné aux lycées El Idrissi, Omar Racim, Zineb Oum el Massakine. J’ai terminé les six mois avant la retraite en 1983 à l’ITE de Ben Aknoun».

De toute cette période, elle garde des souvenirs aigre-doux. «Il était impossible de travailler correctement dans le contexte du parti unique qui imposait ses orientations aux œillères qui ont porté préjudice à l’éveil des jeunes pour lesquels je m’étais mobilisée. J’avais plus de peine que de pitié pour eux. Pour l’anecdote, quand on était à Miliana en 1945, la directrice de l’Ecole normale, Mlle Martin, avait estimé que les futurs enseignants que nous étions ne pouvaient rester dans une ville où il n’y avait pas de théâtre.

Et c’est pour notre épanouissement culturel qu’on nous a fait déménager à Ben Aknoun, précisément au château Royal, une villa de style mauresque qui appartenait à une vieille famille juive bien connue, les Douieb, et qui avait été réquisitionnée par le régime de Pétain au début des années quarante, j’y avais passé trois années», agréables si l’on se fie à l’une de ses condisciples, Elyette Perret, qui avait  écrit qu’il y avait une communion entre toutes les pensionnaires et l’école. Il leur arrivait même d’écosser des petits pois à leurs heures perdues le soir au coin de la cheminée. «A Alger, la directrice  nous emmenait même à l’Opéra», se souvient-elle nostalgique.…

Le retour aux racines, un impératif

Quand on pense à l’histoire de Djoher qui embellit la nôtre par son talent d’écrivaine aboutie et d’enseignante accomplie, on n’a que de l’admiration et du respect pour cette femme à l’air têtu qui gomme ses quatre-vingt-sept ans par sa verve et son énergie. Poétesse, écrivaine, enseignante ? Elle estime que ce ne sont ni des fonctions ni des métiers, mais des missions, voire des sacerdoces.

Comment cette vieille dame digne… d’intérêt est-elle venue à l’écriture ? «J’ai toujours été attirée par les livres. A Souk Ahras, j’ai toujours eu envie de déchiffrer mais mon niveau ne me le permettait pas. En  fait, c’est à l’Ecole normale que j’ai réellement pris goût à cette passion du livre et de l’écriture. Ce qui est regrettable, c’est qu’à l’indépendance on n’a pas fait la promotion de la lecture. Moi, je me suis échinée à inculquer cette passion à mes élèves.

Lorsque je les rencontre 50 ans après il me disent : ‘‘c’est grâce à vous Madame’’. C’est gratifiant pour moi et je ressens un immense bonheur, mais ce qui m’a interpellée c’est que les jeunes ont été privés de l’enseignement des auteurs algériens, bannis par tous les pouvoirs, surtout après 1975 où il y a eu carrément occultation, la culture était rejetée, c’est pourquoi j’ai créé une collection aux éditions Casbah où je tente de faire connaître ces auteurs nationaux aux jeunes.

C’est un repère nécessaire pour favoriser l’épanouissement culturel, et comme disait Mammeri : ‘‘La culture, c’est ce qui fait vivre’’. Les éveilleurs de conscience grâce à la culture ont contribué à l’indépendance de notre pays auquel ils avaient donné une visibilité. Malheureusement, depuis il y a eu des interdits et des muselières. Or, une meilleure connaissance de l’histoire renforce la connaissance de son pays, et protège contre l’embrigadement», constate-t-elle.

Bousculant avec bonheur les conventions et les genres, mue par l’écriture telle une force obscure, Djoher a démontré son talent autour des mots et des silences. Au-delà des modes qui s’empressent de ringardiser ce qui, soi-disant, n’est plus dans l’air du temps, ses titres, et ils sont nombreux, sont autant de sillons si familiers qui ont accompagné tant de générations comme en écho de nos angoisses et de nos turpitudes. Comme on lui signale que les jeunes d’aujourd’hui sont beaucoup plus attirés par la TV, internet et les réseaux sociaux, ce qui réduit la place du livre à la portion congrue, Djoher reconnaît que certes leurs centres d’intérêt sont nouveaux.

Mais tous ces «moteurs» doivent être utilisés avec intelligence et esprit critique. «Ils disent qu’ils n’ont pas le temps de lire. Ce n’est pas une question de temps alors qu’ils ignorent le bonheur de lire qu’ils ratent. En vérité, c’est qu’on ne leur a pas appris à lire d’une manière expressive en faisant toujours un retour sur la société. Mais toujours est-il qu’il y a une grande faille difficile à combler. Les librairies deviennent de plus en plus rares, c’est une calamité : les lieux de rencontres sont insignifiants. Les préoccupations sont plus d’ordre matériel que culturel. Les fast-foods fleurissent au lieu des espaces de culture. Ainsi, le citoyen est formaté comme ça.

Mais que peut-on attendre d’un système autoritaire et dictatorial qui n’admet ni le contre-pouvoir ni la société civile ? Il faut que le citoyen se réapproprie sa citoyenneté. Pour vous dire, j’ai travaillé avec le groupe Aïcha. On avait beaucoup d’inhibitions pour écrire du fait de notre statut dévalorisé de femmes et des tabous. Eh bien, grâce à ce groupe, on a pu transcender nos peurs et on a pu écrire des livres apparemment bien reçus par le lectorat.» Comme on lui faisait remarquer que la culture est encore embryonnaire et que le livre est aussi un exil, Djoher rétorque : «Dans nos sociétés, on ne voit pas l’utilité des livres.

Les parents ne donnent pas l’exemple, l’école n’a pas joué son rôle. Et puis, il ne faut pas oublier que les décideurs ont procédé à une arabisation hâtive mal pensée, avec un soubassement idéologique qui n’a pas lieu d’être. Certes, il y a de millions d’élèves scolarisés. Mais peut-on occulter la qualité peu enviable de cet enseignement et de ceux qui le prodiguent ? Combien d’enfants arrivent à la fin de leur cursus normal ?

Et les déperditions ? En 1962, toutes les structures tenues par les colons ont déstructuré le tissu social. Tout était à construire. on avait la foi et la conviction. Mais j’estime qu’on n’avait pas pris le bon départ ! On n’a pas inculqué, si tant qu’on en avait la volonté, les rudiments nécessaires liés au livre et à son importance, car l’acte de lecture est un apprentissage, une prise de conscience de la valeur du livre et du savoir. C’est en même temps une évasion et une détente.

Hélas, il y a eu trop de gâchis ! Pour exemple, mon mari a fait partie de l’équipe de Mostefa Lacheraf quand il était ministre de l’Education. Son projet était prometteur car il préconisait de faire une bonne arabisation en parallèle avec le français. On aurait eu un bilinguisme qui est une richesse ! Qu’est-ce qu’on a fait ? on a saboté Lacheraf, on a enfermé les gens dans un discours réducteur et, cerise sur le  gâteau, on a inventé un nouveau concept ‘‘Hizb frança» ; l’antagonisme a été créé de toutes pièces.»

Internet vs le livre

Comme on le constate, l’écriture ne fait pas échapper Djoher à la réalité à laquelle elle est cramponnée comme un naufragé à sa bouée.Son verdict est implacable : «Tant que la langue arabe restera dans l’idéologie, l’évolution sera lente et infructueuse. Cela dit, je rends hommage à la ministre Benghebrit qui fait face à de nombreux défis et un lourd héritage, et qui a au moins le mérite d’œuvrer pour une école de l’intelligence et d’avoir initié un code de déontologie, car dans ce métier l’éthique c’est très important.»

Ecrivaine, Djoher reste une femme d’action attentive à son temps, le sien et le nôtre. Curieuse et détachée, elle scrute nos horizons. «On devrait aussi donner plus de visibilité aux choses positives qui se font. On a l’impression qu’on ne montre que les aspects négatifs. Il y a des jeunes qui s’impliquent. Avec la mondialisation et l’effacement des idéologies, on a intérêt à retrousser nos manches. Notre salut viendra de là.» Dans sa famille, on reste englué à sa terre, à ses racines.

«Il y a urgence à recentrer les Algériens dans une mémoire collective, dans une histoire prestigieuse, dans une grande civilisation. Cela ne doit pas nous empêcher d’avancer avec le temps et l’histoire ! Il y a toujours des générations sacrifiées. En 50 ans, cela nous fait quatre générations, c’est énorme ! Mais ici, je me permets de paraphraser Elie Wiesel, prix Nobel qui avait écrit un jour : ‘‘Qu’est-ce qui est pire que l’oubli ? De même qu’il existe des crimes contre l’humanité, il existe des crime contre la mémoire.’’»

Djoher la poétesse considère qu’elle est le produit naturel d’une culture amazighe qui ne l’a jamais quittée. «Chez nous, dans mon village à Beni Yenni, les femmes parlent en poésie. C’est la transmission orale depuis des générations. Mais l’écriture qui permet de fixer pour la postérité c’est mieux. Remarquez bien que le latin et le grec anciens qu’on nous enseignait ne se parlent plus. Le tamazight est toujours là porteur de valeurs avec toute sa vivacité. N’est-ce pas là une belle aubaine ?» Comme elle sera cet après-midi au SILA, elle nous a lancé en guise d’au revoir : «N’oubliez pas de venir. J’y dédicacerai mes ouvrages aux Editions Casbah.» Promis…
 

Categorie(s): portrait

Auteur(s): Hamid Tahri

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